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- Salah AL HAMDANI, Bagdad mon amour , Québec, éditions Ecrits des Forges et L'idée bleue, 2008 (mars, 111 pages, 13,50 € - Claire AUZIAS, Les aventures extraordinaires de Laplume et Goudron. Travailleurs de la nuit , Saint-Georges d'Oléron, Les éditions libertaires, 2007, 79 pages, 10 euros - Piotr BARSONY, ça va s'arranger, roman, Paris, Seuil, 2003, 165 p. - Laurence BIBERFELD, Un chouette petit blot , Edition La Branche, Suite noire, 94 pages, 10 €, avril 2008, Paris, France - Harry BLOOM, Emeute au Transvaal , Paris, Les bons caractères, 2008, 377 p. 17 € - Christophe BOURSEILLER, Lutte armée , Paris, éditions du Toucan, collection « Toucan Noir », 2009, 160 pages, 15,90 € - Emile BRAVO, Delphine Chedru, Spirou. Le journal d'un ingénu , Bruxelles, Dupuis, 2008, 72 pages - Dulce CHACON, Voix endormies, Paris, Plon, 2004, roman traduit de l'espagnol par Laurence Villaume. - Dal, Calais, Ed. Sansonnet, 2004. - Kris et Etienne DAVODEAU, Un homme est mort , Paris, Futuropolis, 2006 - Etienne DAVODEAU, Frédérique JACQUET, Jeanne de la zone , Paris, Ed. Atelier, 2008, 105 p. 18 € - Pierre-Emmanuel DESSEVRES, Le vol des faucons , Paris, les Editions libertaires, collection Nos futurs, 2007, 224 p., 15 € - Michel DEUTSCH, La décennie rouge , Paris, Christian Bourgois éditeur, 2007, 140 pages, 10 euros - François DIBOT, Les sources de Sheeba. Tome 1 : Rose du Jourdain , Paris, éditions libertaires, collection Nos futurs, 2007, 96 pages, 12 euros - François DIBOT, La cigale chantera-t-elle tout l'été ? , Paris, Les éditions libertaires, collection « No Futurs », 2005, 160 pages, 10 euros - GRIFFO, Jean VAN HAMME, S.O.S. Bonheur , Dupuis, collection « Aire libre », 2001, 178 pages - Nâzim HIKMET, C'est un dur métier que l'exil . Anthologie établie et présentée par Charles Dobzynski, Le temps des cerises, France 2009, 215 pages, 15 € - Patrice LAJOYE (sdd), Dimension URSS , Paris, Black Coat Press, collection Rivière blanche, 2009, 300 p., 20 € - EFIX, LEVARAY, Les fantômes du vieux bourg , Paris, ed. Petit à petit, 2008, 138 p. 14,9 € - EFIX-LEVARAY, Putain d'usine , Petit à petit, 2007, 135 p - Raymond ESPINOSE, Mauvaises Nouvelles de la Liberté , Editions du Monde libertaire, Collection Humeurs noires, Décembre 2007, 6 euros - Pascale FONTENEAU, Contretemps , éditions du Masque, Saint-Amand-Montrond, 2007, 173 pages, 16 € - GOLO, B. Traven. Portrait d'un anonyme célèbre, Paris, Futuropolis , 2007, 140. p - Jan GUILLOU, La trilogie d'Arn le templier (volume I Le chemin de Jérusalem / volume II Le chevalier du temple / volume III Le royaume au bout du chemin ), Marseille, Agone, collection Marginales, 2007-2008 (1998-1999-2000 pour l'édition originale), 384 / 480 / 480 pages, 22 / 25 / 25 euros - Philippe HUET, Les quais de la colère , Paris, Livre de poche, 2006, 440 p., 6,95 € - Sophie KOVALEVSKAIA, Une nihiliste , Paris, Phébus, 2004, 175 p - Michel LEQUENNE, La révolution de Bilitis , Paris, Syllepse, 2008, 264 pages, 20 euros - Villiers DE L'ISLE-ADAM, Tableau de Paris sous la Commune , Sao Maï, 2009, 108 pages, 6 euros - Jack LONDON, Révolution , suivi de Guerre des classes , Paris, Phébus, 2008, 364 p., 11,50€ - Pierre MARLSON, La terre et les temps , Paris, Les éditions libertaires, collection « Nos futurs », 2009, 176 pages, 12 euros - William MORRIS, Nouvelles de nulle part ou Une ère de repos (News from Nowhere or An Epoch of Rest) , Montreuil, L'Altiplano, collection « Flash-back (fiction) », 2009 (édition originale 1890), 512 pages, 12 € - Irène NEMIROVSKY, Suite française, roman, Paris, Denoël, 2004, 435 p. - PACO, Dansons la Ravachole ! (roman noir et rouge), Editions Libertaires, Toulouse, 2004 - Michel PIQUEMA, La grève , Ed. L'édune, 2007 - Henry POULAILLE, Les damnés de la terre , Paris, Les Bons Caractères, 2007 - Jean REBILLAT, Ultimum. Tome 1 : la dernière traversée , Paris, Les Editions libertaires, collection « Nos futurs », 2009, 192 p., 12 € - Sylvain ROSSIGNOL, Notre usine est un roman , Paris, La Découverte , 2009, 1414 pages, 12 € - Victor SERGE, L'affaire Toulaev. Un roman révolutionnaire , Paris, éditions Zones, 385 pages, 24 €. Préface de Susan Sontag - Martine SONNET, Atelier 62 , Paris, ed. Le temps qu'il fait, 2008, 236 p., 24 € - Morgan SPORTES, Maos , Paris, Grasset, 2006, 406 pages, 19,50 € - Sébastien VASSANT, Frédérique JACQUET, Jules des chantiers , Paris, ed. Atelier, 2009, 178 p., 18 € - TARDI, VERNEY, Putain de guerre ! 1914-1915-1916 , Casterman, Paris, 2008, 68 p., 16€ - Howard ZINN, Mike KONOPACKI, Paul BUHLE, Une histoire populaire de l'Empire américain , Paris, Vertiges Graphic, 2009, 287 pages, 22 €
Salah AL HAMDANI, Bagdad mon amour , Québec, é ditions Ecrits des Forges et L'idée bleue, 2008 (mars, 111 pages, 13,50 €. décembre 2008* Que peut-on savoir de l'Irak ? Qu'est-il encore possible de comprendre ? Les attentats s'ajoutent aux attentats tandis que la comptabilité des blessés et des morts couvre tout l'espace du discours médiatique, décourageant les efforts d'analyse. Aussi, parfois, un détour peut être éclairant et offrir un chemin de traverse vers ce qui, auparavant, était occulté ou inaccessible. Salah Al Hamdani est poète, écrivain et homme de théâtre, né à Bagdad et exilé en France depuis 1975. Opposant à la fois à Saddam Hussein et à la guerre contre l'Irak, la question de l'écriture se complique donc pour lui de celle de l'exil et de l'opposition aux vainqueurs. Qu'écrire ? Et pourquoi ? « é crire pour quelqu'un, pour quelque chose, pour rien. / é crire pour aller vers ce rien ». D'où une certaine pudeur, une écriture comme en retrait, se rapprochant sans cesse de l'Euphrate, de l'enfance et de l'amour. Bagdad concentre alors la mélancolie ou l'irritation de cette proximité qui ne cède pas : « Bagdad était comme un jouet / Dans la main d'un gamin exilé / Toute la nuit / Derrière notre porte ». C'est la nuit ou l'aube, ce sera « bientôt », c'est là, dans les pas, les silences et l'insomnie. La souffrance de l'éloignement est travaillée dans l'écriture afin d'arracher au déracinement la chance d'une veille, d'une écoute plus attentive, d'un rapport privilégié à l'autre, comme dans l'amour : « L'important n'est-il pas que nous nous aimions / un peu quelque part / comme la solitude du crépuscule / scellée par mille regards ? ». Si l'introduction est belle et émouvante, les poèmes sont assez inégaux. Certains, de facture « classique », sont sans grand intérêt. Mais d'autres portent en eux des images - « le ciel renversé dans le regard d'un cadavre d'enfant » - et une charge d'une grande intensité, qui nous restent une fois le recueil refermé. Un peu comme ces choses qui remontent dans la nuit de l'auteur : « Je suis désemparé que mes yeux se ferment, ayant peur de réveiller pendant mon sommeil des choses enfouies en moi depuis longtemps : l'assassinat du vendeur de journaux, la photo d'un jeune Kurde que je portais sur moi le soir de mon enlèvement et la crainte insupportable que Dieu existe ». Frédéric Thomas
Claire AUZIAS, Les aventures extraordinaires de Laplume et Goudron. Travailleurs de la nuit , Saint-Georges d'Oléron, Les éditions libertaires, 2007, 79 pages, 10 euros. janvier 2008* Historienne de formation et figure « historique » des milieux libertaires lyonnais, Claire Auzias s'essaye à un genre un peu hybride : le polar-entretien-récit de vie avec un personnage haut en couleur voire caricatural : Goudron. La construction du récit alterne le temps présent et les retours en arrière, au gré de la mémoire de ce fameux Goudron, un militant anarchiste très actif dès les années soixante et cambrioleur professionnel spécialisé dans les coffres. Le lecteur, s'il est sensible aux thématiques historiographiques, abordera ce polar sous l'angle de la transmission d'une mémoire libertaire locale, lyonnaise, puisque le héros passe le plus clair de son temps entre Rhône et Saône, et bien sûr retrouvera avec joie les anecdotes et les « techniques » propres à ces adeptes de la reprise individuelle théorisée par Alexandre Marius Jacob. Quelques anecdotes du héros permettent d'entrevoir les engagements des militants libertaires lyonnais durant les années soixante / soixante-dix et suivantes : le combat contre le militarisme, pour la libéralisation de l'avortement, contre le nucléaire (dont les batailles contre l'installation de la centrale du Bugey dans l'Ain, puis de Creys-Malville constituent un élément important de la mémoire de ces milieux). L'éducation populaire au sens large, les nouvelles pratiques pédagogiques et les bibliothèques sociales restent également une préoccupation de ce « gentil cambrioleur » à la Arsène Lupin. Ce récit se veut authentique, axé sur la transmission aux nouvelles générations ; Goudron revient sans arrêt sur sa volonté de laisser un témoignage, « d'instruire » les jeunes et pourtant, il apparaît difficile d'accès de par son usage massif de l'argot lyonnais. En effet, si la géographie est lyonnaise, jusque dans la moindre traboule, la langue utilisée est difficilement compréhensible, même pour un natif de la région. Si un glossaire est présent à la fin de l'ouvrage, toutes les expressions n'y sont pas présentes, et certains passages du récit restent assez hermétiques. Morceau choisi : « Frusquer autour d'eux n'était pas une priorité. Ils allongeaient le surplus. Quand ils étaient braisards et qu'il y avait des besoins particuliers, comme graisser des babillards. Ainsi, après le coup de l'Arbresles, ils ont coqué à un cravateur pour financer les promonts des camarluches en général. » (p.69). Yannick Beaulieu
Piotr BARSONY, ça va s'arranger, roman, Paris, Seuil, 2003, 165 p. juin 2006* Piotr est peintre, dessinateur. Il est connu pour la célèbre BD, les Hors-la-loi de Palente, réalisée avec Wiaz, en 1973, en solidarité avec la lutte des Lips. Son livre est un roman, mais il nous en apprend beaucoup sur sa famille et son milieu militant. Pierre Barsony, né en 1948, a été militant de la JCR et de la Ligue autour de 1968. Originaire de Toulouse, c'est dans cette ville qu'il a vécu sa jeunesse, avenue Jean Jaurès, Lycée Pierre-de-Fermat. Son père, Moïse Ezéchiel Barsony, qu'on appelait Stéphane, juif hongrois, était le médecin des pauvres, Gitans, réfugiés espagnols, algériens. Sa femme Madeleine l'assistait, débrouillant les problèmes de papier, cartes de séjour, accidents de travail, invalidités… L'un et l'autre étaient militants communistes, ancien des Brigades internationales pour Stéphane, résistants tous les deux. Le communisme fut terre d'accueil pour Stéphane l'apatride. Très joliment Piotr dit que ses enfants connurent "un communiste rigide", alors "qu'il offrit à ses petits-enfants un grand-père juif, plein de douceur et de lumière". Un jour Piotr le vit les yeux brillants en train de feuilleter le Mémorial des Juifs déportés de France de Serge Klarsfeld. Il s'excusa ainsi "Quand on vieillit, on devient lacrymal". Il est mort en 1999. A Toulouse aussi était installé son ami, Salomon Tauber, dit Roger, médecin, juif, ancien résistant des FTP. La seule différence entre eux : Stéphane présidait les Amitiés franco-hongroises, Roger les Amitiés franco-roumaines! Après la guerre, l'un et l'autre avaient un portrait de Staline, le premier dans un placard, le second sur la cheminée. La femme de Roger, Camo, était elle aussi communiste, membre du CC à la Libération. Quand leurs enfants quittent l'UEC pour la JCR, la mère de Piotr n'hésite pas "Elle choisit les enfants plutôt que le Parti", en partie grâce à la force de persuasion de Gérard de Verbizier, écrit Piotr. Gérard et Stéphane devinrent vite amis. Le fils Cariven, membre d'une famille communiste connue de Toulouse, eut plus de mal à convaincre son père du bien-fondé de son passage à la JCR (Daniel Bensaïd narre avec pittoresque l'affrontement entre "ces deux titans", l'un et l'autre mesuraient près de 2 mètres, dans "Une lente impatience", Paris, Stock, 2004, p 58). Piotr et ses copains vécurent leur jeunesse dans la mythologie de la Résistance, puis se solidarisèrent .avec la lutte des Algériens pour leur indépendance, celle des Vietnamiens contre l'impérialisme américain. Stéphane le père précisait qu'il ne s'était pas battu pour la France, mais contre ceux qui brûlaient les livres. Un roman sensible, un peu désabusé, un itinéraire qui prouve, si l'en était encore besoin, que les "gauchistes" de 1968 étaient loin d'être tous des fils de riches attendant l'héritage. Salles Jean-Paul.
Laurence BIBERFELD, Un chouette petit blot , Edition La Branche, Suite noire, 94 pages, 10 €, avril 2008, Paris, France. juillet 2008* Les éditions La Branche ont pris l'initiative de lancer une nouvelle collection de polars inspirés de la célèbre « Série noire ». En hommage à celle-ci, « Suite noire » reprend le format, la couleur noire dominante et les titres détournés des œuvres majeures publiées par son aîné. Mais si elle se veut sa digne héritière, elle cherche aussi à s'inscrire dans les temps présents, avec des polars cours et incisifs, qui ont prise sur les tensions sociales actuelles. Ainsi, le livre de Laurence Biberfeld fait se croiser, dans un joyeux pêle-mêle, au sein d'un hôtel de luxe, des leaders anti-colonialistes, des sans-papiers en voie d'expulsion, des femmes de ménage en grève, des écrivains venus en congrès, des actionnaires, un couple d'amoureux improbables et j'en passe. Le récit, haletant et original, est plein d'humour et campe des personnages attachants ou drôles. L'hôtel devient un microcosme de notre société où, derrière l'apparat des relations établies, se meut tout un réseau de personnes qui travaillent et n'apparaissent jamais au grand jour. Tous ces gens qui se croisaient sans se voir entrent ici en collision… pour le plus grand plaisir du lecteur. L'action est ponctuée d'un montage d'extraits du prospectus de l'hôtel, qui souligne de manière toujours plus ironique, l'écart et la contradiction entre le luxe aseptisé qu'il offre aux clients et la sordide réalité sociale qu'il impose au personnel. Mais cet ordre se fissure jusqu'à l'apothéose finale. Avec Un chouette petit blot , cette collection tient ses promesses et s'inscrit en effet dans la tradition des meilleurs livres de la collection « Série noire ». Un livre à conseiller ! Frédéric Thomas
Harry BLOOM, Emeute au Transvaal , Paris, Les bons caractères, 2008, 377 p. 17 €. juin 2009* Mots clés : Apartheid, Afrique du sud, racisme, ségrégation raciale, émeute, ghetto S'il n'avait été publié par la maison d'édition proche de Lutte ouvrière, sans doute ce roman aurait-il échappé à la sagacité du rédacteur de Dissidences. Pourtant, lors de sa publication en 1956, il a été immédiatement interdit par le gouvernement sud-africain. Ce qui ne l'empêcha pas, l'année suivante, d'obtenir le prix du meilleur roman décerné par le club des auteurs britanniques. Notons, au passage, le beau travail d'édition réalisé à l'occasion de la publication de ce livre car non content d'avoir déniché l'ouvrage, l'éditeur en a assuré la première traduction en français. A partir de l'arrivée d'un militant nationaliste dans une réserve où sont parqués les Noirs, l'auteur décrit la manière dont l'affrontement entre la population noire et les forces de répression va se mettre en place. La trame du récit, la construction comme le style, en font un livre plaisant à lire. Suite à une série de glissements infimes dans les rapports entre l'administration blanche et la population noire, le lecteur assiste au surgissement chaotique et largement spontané du refoulé. Comme dans une cocotte minute, arrive un moment où l'ébullition sociale se transforme en énergie et en soulèvement. L'intérêt principal du livre réside justement dans la fine description de la contradiction entre la volonté d'organisation de la réserve, portée par le responsable, et l'impatience désordonnée de la foule, impatience que Mabaso paiera du prix de sa vie. L'explosion autodestructrice de la réserve va fournir l'occasion à la police blanche d'étaler son racisme et son mépris pour la population noire. La répression permettra de ramener le calme, au prix de multiples morts et de destructions massives. Ecrit bien avant la fin du système d'apartheid, cette belle évocation des conditions de vie de la population noire ne se conclut pas par un happy end. L'oppression, le racisme, les conditions de vie dégradées, les humiliations, les contrôles se poursuivront encore de nombreuses décennies. Mais la leçon que le lecteur tire de ce récit est qu'une telle situation d'oppression ne peut se maintenir définitivement. G.U
Christophe BOURSEILLER, Lutte armée , Paris, éditions du Toucan, collection « Toucan Noir », 2009, 160 pages, 15,90 €. Janvier 2010* Mots clefs : roman – extrême gauche – lutte armée. Déjà auteur de plusieurs romans, Christophe Bourseiller publie chez ces éditions du groupe TF1, dont l'axe conducteur revendiqué est de distraire, une fiction qui entretient des liens étroits avec un de ses terrains de prédilection, l'extrême gauche. Passons rapidement sur la mise en page, extrêmement aérée, et sur le prix, assurément surévalué comparativement à la quantité de texte proposée. L'intrigue se centre sur Patrick Renan, un jeune homme ancien de la Gauche prolétarienne, qui, en 1976, appartient à un Groupe révolutionnaire, une bande d'autonomes n'hésitant pas à user d'une violence gratuite. Personnage tout sauf attachant, déprimé et dégoûté de lui-même, en une haine de soi relativement convenue, il se retrouve en train d'assister à un étrange règlement de compte en plein cimetière. Séquestré, puis relâché sans aucune explication, il est finalement contacté par une mystérieuse organisation. Recruté par cette dernière, il se voit confier des missions, avant de véritables exécutions pseudo-politiques, pour lesquelles il finit en prison. Libéré vingt-cinq ans plus tard, alors que les trois quarts du roman sont déjà écoulés, il cherche à retrouver la trace de ses anciens commanditaires, avec l'aide d'un journaliste spécialisé dans la violence d'extrême gauche (petite mise en abyme au passage ?). A certains moments, Christophe Bourseiller parvient indéniablement à susciter la curiosité, mais l'ensemble est enveloppé d'une prose où s'enchaînent clichés (« Comme à chaque printemps, la ville [Paris] est la proie de l'ardeur juvénile », p.12 ; l'organisation qui recrute Renan est conçue « sur le modèle d'une fourmilière », p.77), phrases à l'emporte pièce (« L'autonomie hait les dimanches », p.29 ; « Le réel ne se soumet pas toujours aux fantasmes des idéologues », p.45) ou carrément définitives (« Le nettoyage possède une vertu salvatrice », p.53 ; « Les années soixante-dix ignorent l'équité », p.70), qui ont de quoi rebuter tout lecteur un tant soi peu familier du sujet. Certes, la désillusion post-73 de l'extrême gauche (un point de vue en soi discutable) est clairement évoquée, tout comme sa tentation « terroriste », et Renan s'apparente fort à un décalque partiel de Rouillan. On peut même aller jusqu'à voir dans le quartier général de l'organisation des Brigades révolutionnaires une image de l'embourgeoisement d'une partie de la génération 68. Le hic, c'est qu'en plus de proposer un tableau tracé à traits un peu grossiers, tout cela donne l'impression de tourner à vide, la fin en particulier n'explicitant rien, et laissant planer un parfum de mystère qui s'apparente fort à une solution de facilité… Jean-Guillaume Lanuque
Emile BRAVO, Delphine Chedru, Spirou. Le journal d'un ingénu , Bruxelles, Dupuis, 2008, 72 pages. Novembre 2009* Mots clés : BD, nazis, Komintern, pacte germano-soviétique Le 21 avril 1938 paraît en Belgique le premier numéro (16 pages, format 28x40) d'un magazine hebdomadaire franco-belge de bandes dessinées intitulé Le journal de Spirou . Son nom provient du personnage de Spirou, jeune portier espiègle d'un hôtel bruxellois, inventé par le dessinateur parisien Robert Velter (qui signe Rob-Vel) pour la principale histoire de ce nouveau magazine pour la jeunesse. Ce personnage deviendra des décennies plus tard un héros de papier universellement connu. Bien qu'il soit interdit par la censure nazie le 2 septembre 1943, et qu'il ne puisse reparaître qu'à la libération du pays, le 5 octobre 1944, sous une couverture représentant Spirou et son écureuil Spip à la tête d'un défilé des principaux personnages, sous une colombe de la paix, les jeunes lecteurs de l'époque n'étaient sûrement pas habitués à ce que nous proposent aujourd'hui Emile Bravo et Delphine Chedru. En effet, 70 ans plus tard, les auteurs de cet album reviennent justement sur ces années de jeunesse du héros, la toute fin des années trente, mais en transformant la vision du réel, en le remettant en quelque sorte sur ses pieds. Tous les ingrédients politiques, militaires et idéologiques d'une déflagration mondiale sont en place, mais peu acceptent de s'en apercevoir. L'histoire se déroule à Bruxelles, pendant l'été 1939, dans trois espaces précisément. Il y a d'abord, bien évidemment le Moustic Hôtel, épicentre de cet épisode, avec son personnel et ses clients, puis un terrain vague dans lequel les Amis de Spirou jouent au football et se bagarrent, et enfin un jardin public, le bois de la Cambre. Spirou travaille comme groom, sous les ordres d'un chef portier, nommé Entresol, véritable « petit chef » qui ne cesse de le houspiller. Dans les couloirs, Spirou croise souvent une jeune femme de chambre, juive, polonaise par sa mère et allemande par son père. Les deux jeunes gens sympathisent, mais Spirou est très étonné de ses discours : elle se déclare athée et tout à fait étrangère à la notion « artificielle » d'identité nationale, car, dit-elle, « c'est toujours celle du pouvoir en place » (p. 33). Et comme les passions politiques s'exacerbent dans les familles, Spirou doit également calmer ses amis qui, entre deux dribbles, se traitent de « fils de fasciste rexiste pourri » ou de « gros fils de sale communiste (…) qui lèche les pieds de Staline ». Il commence à se rendre compte que sa mise en exergue de la Nation (« N'oubliez pas que nous sommes belges avant tout ! ») ne calme plus ses amis qui répercutent dans leur groupe de gosses les idéologies familiales. Un rexiste est-il un Belge ou un Allemand ? Et les « rouges », sont-ils russes ou belges ? Pendant ce temps, une réunion secrète a lieu à l'hôtel, entre des diplomates polonais pacifistes, prêts à d'énormes concessions, voire au renoncement pur et simple, et un envoyé de Von Ribbentrop, Günther Von Glaubitz, nazi à monocle. Celui-ci, qui sait que bientôt l'Allemagne signera un pacte de non-agression avec l'URSS et aura donc toute liberté pour conquérir l'ouest européen avant de s'attaquer aux territoires soviétiques, exige tout de la Pologne, y compris Dantzig. Deux personnages rôdent autour de cette réunion. L'un est le journaliste Fantasio, prêt à toutes les astuces pour glaner des informations qui le feront reconnaître comme un véritable professionnel, et non comme le clown de service, par le patron de son journal, Le Moustique . La deuxième personne est la soubrette, Kassandra Stahl, qui est en réalité une militante du Komintern, comme l'apprendra quelque temps plus tard Spirou par la police. Désemparée par l'annonce du pacte, elle est rappelée en URSS, où elle sera vraisemblablement arrêtée par le NKVD. Associer Spirou à un agent féminin du Komintern apparaît aussi étrange que la « rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie » (1), mais le lecteur assiste sans nul doute à la tentative, avortée, de produire un « Tintin révolutionnaire ». Les premières approches propagandistes de la jeune militante, lorsqu'elle tente de le libérer de la « propagande capitaliste » véhiculée par sa presse « de curés et de bourgeois » en essayant de lui faire comprendre la différence entre nationalisme et internationalisme, entre le communisme et le nazisme ou entre les juifs sépharades et ashkénazes ressortent bien de ce projet, d'autant plus que Spirou n'arrête pas d'entendre, autour de lui, Tintin se faire traiter de « héros de la bourgeoisie » ou pire, de fasciste. On l'aura compris, nous avons là une déconstruction de la « légende Spirou ». Celle-ci se poursuit avec l'album suivant, Le groom vert-de-gris , de Schwartz et Yann, aux mêmes éditions, sorti en mai 2009. Spirou y est devenu résistant, sous le nom de code Ecureuil wallon , et Tintin et son créateur Hergé, taxés de « collabo », ne sont pas oubliés ! On notera enfin qu'il est actuellement dans « l'air du temps » de poursuivre des albums de BD alors que leurs auteurs ne sont plus là. Ces histoires d'un Spirou « revisité » côtoient par exemple celles de Blake et Mortimer, d'Edgar P. Jacobs, reprises par J. Van Hamme et T. Benoit ( L'affaire Francis Blake ) ou Y.Sente et A. Juillard ( La machination Voronov ). Seul, pour l'instant, le célébrissime Tintin, surveillé de (très) prés par de vigilants « gardiens/marchands du temple » échappe à toute reprise . Mais qui sait ? Peut-être le retrouverons-nous un jour parmi les combattants des Brigades internationales, dans les ruines de la cité universitaire de Madrid, ou bien servant de garde du corps à une journaliste progressiste américaine venue écrire sur les combattants de la Chine rouge dans les années trente ? Christian Beuvain (1) Cette phrase célébrée à l'envie par les surréalistes est d'Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, auteur de l'ouvrage Les chants de Maldoror (1869).
Dulce CHACON, Voix endormies, Paris, Plon, 2004, roman traduit de l'espagnol par Laurence Villaume. L'historienne Yannick Ripa explique que les Franquistes assimilent les femmes qui ont participé aux combats dans le camp républicain à des prostituées, à des " femelles ", qu'ils opposent aux " dames " du camp adverse (Voir notamment sa contribution à l'ouvrage collectif L'exclusion des femmes. Masculinité et politique dans la culture du XXe siècle, Edition Complexe, dont nous avons rendu compte dans Dissidences n°12-13). Avec le roman de Dulce Chacon, on découvre les mille et un supplices que les Franquistes leur ont fait subir, longtemps après la fin de la guerre civile. Crânes rasés, ingestion d'huile de ricin, obligation de récurer le sol des églises, aucune humiliation ne leur fut épargnée. Parfois c'est la condamnation à mort et l'exécution, comme pour les Treize Roses, 13 jeunes filles fusillées le 4 août 1939 à la prison de Las Ventas, à Madrid. Hortensia, enceinte, accusée d'avoir participé à la guérilla, condamnée à mort, ne sera exécutée qu'après la naissance de son enfant. Jean-Paul Salles.
Dal, Calais, Ed. Sansonnet, 2004. Ce court roman s'inscrit clairement dans la veine du roman populaire d'édification. Il s'agit d'une uvre collective, résultant des ateliers d'écritures initiés par le Dal (Droit au logement) de la ville de Calais. Thierry Maricourt, connu pour ses romans prolétariens, a été en effet chargé d'animer des ateliers permettant à des membres de cette association de s'essayer à l'écriture. Le résultat se lit agréablement, sans pour autant constituer un sommet de l'art littéraire. A travers l'histoire d'une femme, Annette Fauchet (fauchée), il s'agit de mettre en scène les déboires d'une personne privée de logement, conséquence d'une vie heurtée. Grâce à l'artifice de la transmission de la mémoire de sa tante (tante Olga, russe blanche), le lecteur est convié à s'intéresser et à pénétrer à l'intérieur d'une vie marquée par le dénuement et la misère. Touchant par moments, ce court récité invitant à réagir, ne se termine pas par un happy end, mais par une mise en garde " Ainsi se poursuit la triste et magnifique vie d'Annette Fauchet. Elle n'est pas au bout de ses peines ". Au moins le slogan, un toit c'est un droit trouve-t-il dans cet opuscule une version nourrie par la fiction. Georges Ubbiali.
Kris et Etienne DAVODEAU, Un homme est mort , Paris, Futuropolis, 2006. juillet 2007* Camarades lecteurs, jetez vous immédiatement sur cette bande dessinée. Auteurs confirmés (voir notamment Les mauvaises ge ns, émouvante histoire des parents du dessinateur Davodeau, militants syndicaux), les deux compères ont joint leur talent pour raconter un épisode totalement méconnu des rapports entre l'art et la lutte des classes. En 1950, de puissantes grèves des ouvriers du bâtiment à Brest sont réprimées par la police qui tire sur la foule. Un ouvrier est tué, plusieurs blessés gravement (avec amputation). Jeune cinéaste communiste, René Vautier (un personnage réel pour qui ne le connaît pas), va tourner un petit film d'une dizaine de minutes à la demande de la CGT, afin de populariser la lutte en cours dans le bassin brestois. L'histoire en bulles est donc celle de la réalisation de ce film, puis de son passage sur les lieux d'occupation, dans les piquets de grève et les assemblées syndicales. Les moyens techniques limités n'ont pas permis qu'une bande son soit adjointe au film. C'est donc le cinéaste lui-même qui lit le texte, inspiré d'un poème d'Eluard, jour après jour, séance après séance, jusqu'à devenir aphone. Il est remplacé au pied levé par un militant syndical, qui interprète alors sa propre version du texte. Kris et Davodeau réussissent parfaitement à rendre compte de cette atmosphère de création, de recueillement, de lutte, de digestion poétique par les travailleurs du film réalisé par un artiste. On laissera le lecteur se délecter et vibrer à cette évocation. Un substantiel dossier sur cet épisode permet ensuite de découvrir le contexte social de la période, de la grève et de ses acteurs, une présentation de René Vautier et de son travail, une évocation du cinéma militant. Une réussite totale. G.U.
Etienne DAVODEAU, Frédérique JACQUET, Jeanne de la zone , Paris, Ed. Atelier, 2008, 105 p. 18 €. mars 2009* Mots clés : Paris, histoire, fortification, mémoire, BD Etienne Davodeau est dessinateur. Son travail a été reconnu avec son livre Les mauvaises gens qui évoque la carrière de ses parents, militants ouvriers et syndicaux. C'est lui qui tient le crayon pour ce livre illustré. Frédérique Jacquet, pour sa part, est archiviste. C'est à elle que revient la tâche d'écrire le texte de ce livre, on l'aura compris, à quatre mains. Livre qui s'inscrit dans une collection, L'histoire sensible. Le projet, parfaitement réussi avec ce premier opus, est de redonner la parole à un passé proche. Ici, il s'agit de l'histoire de la « zone », cet espace entre la banlieue et Paris, entre deux à l'ombre des fortifications qui entouraient la capitale où s'installèrent à la fin du 19 e et au début du 20 e une population faites d'ouvriers, de tout petits artisans, bref d'un peuple parisien. Le livre raconte donc l'histoire d'une petite fille, de sa naissance à son état d'adulte, née d'un père chiffonnier, née dans cette zone. Le texte, alerte, nous raconte sa vie, son environnement, sa famille, ses voisins, la vie de cette communauté pauvre. Il y a même un oncle socialiste qui n'attend que la sociale. Ce petit peuple, dur à la tâche, se révèle par petites touches au fil du propos. La vie n'est certes pas facile et le sort du voisin immigré de son Italie natale n'est guère enviable une fois la vieillesse venue. Mais, ainsi le veut le propos, c'est un monde digne. Les femmes, se sentant insultées par un journal local n'hésiteront pas à bloquer non seulement ladite feuille de chou, mais tout le quartier, jusqu'à obtenir réparation. Bonne élève, Jeanne verra son univers s'élargir, pour un statut meilleur. Entre temps, elle sera l'objet de regards envieux des jeunes prolétaires qui l'entourent. Mais c'est pour un romanichel que bat son cœur. Ce récit, tout en nuance, un brin nostalgique, emporte le lecteur sans répit. Un dictionnaire de la zone complète ce livre émouvant, offrant un point de vue très pédagogique et documentaire sur les réalités sociales de cette zone. C'est là que l'apport de F. Jacquet révèle tout son intérêt car les documents publiés sont d'une grande richesse et d'un grand intérêt. L'alliance du texte et du dessin est une réelle réussite. On ne peut que souhaiter longue vie à cette nouvelle et prometteuse collection, qui mérite son nom. G.U.
Pierre-Emmanuel DESSEVRES, Le vol des faucons , Paris, les Editions libertaires, collection Nos futurs, 2007, 224 p., 15 €. juillet 2008* Ce quatrième titre de la collection des Editions libertaires dédiée à la science-fiction aborde un thème encore négligé dans ce cadre, celui du voyage temporel. L'action se place en plein cœur des Etats-Unis, dans un futur relativement proche, celui de 2040. Pas de véritable déstabilisation pour le lecteur, mais un contexte avec juste ce qu'il faut d'anticipation : des quartiers résidentiels aisés encore plus isolés du reste de la société, des retraités qui manient à plein la spéculation afin d'assurer leurs revenus , un saccage de la nature qui n'a fait que se poursuivre, des jeux télévisés omniprésents et plus infâmes que ceux auxquels nous sommes déjà habitués (délation récompensée, y compris au sein de sa famille, tests de culture générale pour permettre à des apprentis candidats politiques de réunir des fonds). Damon Sundance, un militaire patriote, va être le premier voyageur à expérimenter un procédé d'hibernation dont il ne sortira qu'en 2090 : les scientifiques de son temps misent sur les possibilités futures de le rapatrier dans le passé afin qu'il puisse faire un rapport sur l'avenir, qu'il sera alors possible d'améliorer… La narration, après avoir navigué de manière habile entre divers protagonistes, se fixe finalement assez vite sur Damon, totalement soumis, après son réveil, à un comité de sommités qui le prend en charge et le balade dans un monde Potemkine. Les Etats se sont unifiés, la démocratie est triomphante, l'écologie victorieuse, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais le décor est déjà craquelé, pour littéralement être escamoté lorsque Damon, de retour sur les lieux de son enfance, est finalement enlevé par un groupe de résistants modernes. Ce sont ces derniers, opposés humainement aux précédents (avides de pouvoir, ils incarnent les pires travers et traits de caractère) qui lui révèlent la vérité : les Etats-Unis ont modelé le monde à leur image, moyennant une guerre contre la Chine, et la société s'apparente désormais à un empilement de castes quasiment étanches. Dix milliards de pauvres s'opposent à deux milliards de privilégiés à des degrés divers, et sont maintenus dans leur état par l'absence d'éducation, d'éveil au sens critique, et par l'abêtissement provoqué par une généralisation totalitaire des jeux. Pire, l'Afrique, totalement désertifiée, sert désormais de décharge pour tous les produits et gaz toxiques de l'Occident. Rien de véritablement surprenant dans cet exposé qui n'étonnera guère les sympathisants d'extrême gauche, même si l'ensemble se lit très bien, avec une petite dose d'humour pour fluidifier le tout. La bonne idée est d'avoir fait du narrateur un bon petit soldat qui finit par s'éveiller, une façon de garder l'espoir face à ce qui apparaît un peu trop comme une déclinaison du mythe du complot. La dernière partie, avec le retour de Damon à son époque et les efforts afin de changer l'avenir, est moins convaincante, les basculements des deux agents du FBI ou du camarade d'enfance de Damon, devenu présentateur vedette adulé, manquant tout de même de crédibilité. C'est en tout cas par l'utilisation de la télévision que la révolution mondiale se déclenche, conduisant à une société pacifiée toujours basée sur le marché et qui bénéficie d'une nouvelle source d'énergie, l'anti matière. C'est là un des rares éléments pleinement science-fictif, le voyage dans le temps et ses paradoxes n'étant guère mis à profit (à l'exception du petit clin d'œil assez prévisible sur le lien entre Damon et Susan (1)) pour cette parabole politique dénonçant les plans des néo conservateurs étatsuniens et l'impérialisme dont ils sont les thuriféraires. Jean-Guillaume Lanuque (1) Sauf qu'une contradiction n'est pas explicitée : si Susan est bien la petite-fille de Damon, comment ce dernier a-t-il pu se marier avec sa grand-mère en étant en animation suspendue cinquante ans durant, puisque ce n'est qu'à son retour dans le passé qu'il noue une relation stable avec Rachel, initiant par là une nouvelle ligne temporelle ?
Michel DEUTSCH, La décennie rouge , Paris, Christian Bourgois éditeur, 2007, 140 pages, 10 euros. juillet 2008* Le romancier Michel Deutsch, auteur de nombreuses pièces de théâtre, avait choisi pour sa nouvelle pièce, jouée au mois d'avril 2007 puis transposée en dramatique radiophonique sur France Culture, le thème de la lutte armée menée par la Fraction armée rouge (RAF). La profusion de personnages y est assez impressionnante, puisqu'à côté des figures emblématiques que sont Baader, Meinhof (avec de longs monologues) ou même Rudi Dutschke, on trouve les membres de l'expérience berlinoise collective Kommune I, Jean-Paul Sartre ou Rosa Luxemburg (qui oppose le caractère révolutionnaire du prolétariat allemand à celui du tiers monde), jusqu'à des policiers. Ce faisant, la richesse de l'ébullition sociale de cette seconde moitié des années 60, contestation vis-à-vis des autorités et de la morale traditionnelle, lutte contre la guerre du Vietnam, l'impérialisme des Etats-Unis et l'ordre capitaliste symbolisé par la grande alliance entre le SPD et la CDU , est plutôt bien rendue : l'accent est également mis sur le rôle de défenseur de l'ordre établi joué par la presse du groupe Springer, élément parmi d'autres de la radicalisation politique, une ébullition dont diverses formes se succèdent. Les différentes étapes de l'itinéraire de la RAF sont évoquées, incendies de grands magasins en 68, entraînement en Palestine, actions et attentats, impasse mortelle de la prison, avec en toile de fond le repoussoir du fascisme, du présent et du passé nazi. Les conflits entre individualités au sein du groupe dirigeant ne sont pas négligés, Michel Deutsch faisant d'ailleurs sienne la thèse du suicide de Baader et de ses camarades. Erreur meurtrière, la trajectoire de la RAF qui s'achève pour un temps avec l'enterrement de ses fondateurs symbolise à ses yeux la fin de l'utopie de 68… Seul reproche, des passages en allemand qui ne sont pas systématiquement traduits. Jean-Guillaume Lanuque
François DIBOT, Les sources de Sheeba. Tome 1 : Rose du Jourdain , Paris, éditions libertaires, collection Nos futurs, 2007, 96 pages, 12 euros. juillet 2008* Troisième titre pour la collection de science-fiction des éditions libertaires, et déjà le second pour François Dibot, remarqué pour son réussi La cigale chantera-t-elle tout l'été ? (chroniqué sur ce site). Il entame avec ce roman un cycle tournant autour de la réalisation d'une utopie libertaire sur une planète lointaine, Sheeba : une utopie rurale, puisque ce monde est divisé en douze grandes fermes autogérées, derrière lesquelles on devine l'influence des mythes juifs et des premiers kibboutz. Ce n'est donc pas un hasard si l'intrigue, conçue sous l'angle du flash back, et portée par les femmes, débute en Palestine. En l'an 2075, l'humanité, parvenue dans une impasse, en phase d'effondrement devant le désordre climatique, s'est convaincue d'adopter le modèle libertaire, la Terre se retrouvant divisée en fédérations sans conflit d'aucune sorte, une transition tellement douce qu'elle en est naïve. Le système est basé sur un ensemble de contrats individuels gérés par des banques d'échanges, en fonction des capacités et des besoins. Toutefois, la décroissance mise en pratique ne suffit pas à refaire de la Terre un havre paradisiaque, et avec les progrès de la recherche sur les nanotechnologies, c'est à une nouvelle étape de l'évolution humaine que l'on est confronté. Les organismes ainsi modifiés sont en effet capables d'éviter douleur et maladies, avant de franchir un seuil supplémentaire par l'exploitation de l'énergie du vide… Dibot, en mêlant considérations politiques et thèmes porteurs de la SF actuelle, parvient à livrer un roman plaisant, qui montre bien que l'histoire continue après la chute du capitalisme. Plus, en faisant porter son récit par des personnages à l'humanité profonde, essentiellement des femmes (à l'instar de la récente Fraternité du Panca de Pierre Bordage), il rend son intrigue plus charnelle. Regrettons seulement la brièveté de ce premier tome, qui se conclut à l'aube de l'expansion de l'humanité dans l'espace… Jean-Guillaume Lanuque
François DIBOT, La cigale chantera-t-elle tout l'été ? , Paris, Les éditions libertaires, collection « No Futurs », 2005, 160 pages, 10 euros. février 2007* Pour la première fois, les éditions libertaires, en lieu et place des traditionnelles brochures anarchistes ou évocations historiques, publient un recueil de nouvelles de science-fiction, écrites par un auteur libertaire. Ce faisant, la science-fiction remplit son rôle traditionnel, celui de dénoncer un présent à travers l'évocation d'un futur imaginé. De ce point de vue la préface des éditeurs manifeste une singulière marque de présomption, eux qui écrivent que « (…) ces nouvelles constituent tout à la fois le chant du cygne de la Science Fiction d'antan et l'aurore d'une Science Fiction d'aujourd'hui (…) » [soulignés par eux], sachant que François Dibot n'est pas isolé dans son écriture militante. Qu'en est-il justement de ces récits ? Tous sont écrits avec un certain talent, et une indéniable capacité à trousser des jeux de mots souvent stimulants. Mais leur dénominateur commun est un certain pessimisme sur la situation actuelle et les ravages du néo libéralisme. « Je mets les pieds dans les plats de mon père » met ainsi en scène, dans un proche avenir, un fils qui retrouve la maison de son père après la mort de celui-ci. C'est pour lui l'occasion de réfléchir aux enseignements de son géniteur, militant anti-libéral, et à ses propres choix de vie, moulés dans une société où la publicité est plus omniprésente que jamais et où les services, à commencer par l'éducation, sont devenus de pures marchandises, obligeant leurs pourvoyeurs à devenir nomades. De même, « G-8 » étend l'exploitation capitaliste dans l'espace, avec la recherche de minerais dans la ceinture d'astéroïdes. Ce récit illustre à merveille la manière dont le système a la capacité d'instrumentaliser ses oppositions pour donner l'impression d'un semblant de liberté… « La femme à venir est un homme ! », pour sa part, est une critique des excès d'un certain féminisme, critique peut-être quelque peu dépassée désormais, qui aurait été mieux à sa place dans les années 70. « Eve, angélique… » ( sic !) est plus optimiste, mais en se contentant d'une métaphore transparente du système capitaliste néo libéral attribué à des extra-terrestres aux fins d'utilisation purement économique de la Terre et de ses habitants, une politique contestée par des opposants extra-terrestres libertaires… Un message pour le moins prévisible. Au contraire, « Jeu » et son éloge de la révolte à travers les visions d'une femme capable de peindre des scènes d'avenir et incapable de vivre l'histoire d'amour qu'elle met en couleurs, témoigne d'une belle sensibilité poétique. « 49-3 », enfin, fait pour sa part preuve d'un ton nettement plus drôle et savoureux, en présentant les dangers des OGM via les débats et les tensions d'un potager devenu intelligent : les espèces génétiquement modifiées y réclament en effet une prédominance du fait de leur prétendue supériorité, et les réactions des autres légumes sont autant d'occasions d'illustrer les diverses tendances idéologiques de nos concitoyens, d'un désir de tolérance et de cohabitation jusqu'à des formes variées de racisme. Voilà une bonne occasion de relativiser certains débats franco-français ! Jean-Guillaume Lanuque
GRIFFO, Jean VAN HAMME, S.O.S. Bonheur , Dupuis, collection « Aire libre », 2001, 178 pages. Septembre 2009* Mots clefs : bande dessinée – science-fiction. Avant d'être le scénariste réputé des séries Thorgal et XIII , Van Hamme écrivit en 1980 une série de scénarios initialement destinés à la télévision belge, ayant comme cadre une dystopie sise dans un proche avenir. Le projet n'ayant finalement pas abouti, il fut transféré à la bande dessinée avec la collaboration de Griffo alias Werner Goelen, au style réaliste et coloré, presque trop au vu de la teneur du propos. S.O.S. Bonheur s'articule en deux ensembles : une série de six courtes histoires, suivie d'un récit plus développé qui assure la liaison et l'explicitation de l'ensemble. Sont successivement dénoncés le monde de l'entreprise et son opacité, avec l'aliénation qu'elle génère auprès de salariés ignorants de la nature finale de leurs opérations ; la face sombre de vacances et d'une médecine nationalisées, ou le principe de précaution avant l'heure, grossi jusqu'à l'austérité alimentaire, et la solidarité conditionnée par le versement d'un tiers de son salaire et l'obligation sous peine de sanctions d'un comportement sain ; le fichage généralisé de la population, à travers une carte magnétique unique, la CU ; le contrôle des naissances, laissant aux contestataires le choix entre l'internement en camp ou la vie clandestine ; des artistes subventionnés mais au service de l'idéologie étatique. Point commun de toutes ces tranches de vie, les tentatives de révolte s'y terminent dramatiquement. Et si « Révolution », le récit le plus copieux, semble de prime abord augurer d'un avenir meilleur, tout finit par se terminer au profit du système… Tout au long de ces histoires globalement efficaces (seules « Sécurité publique » et « Planning familial » apparaissent un peu plus faibles), on devine la dénonciation non seulement des sociétés bureaucratisées du bloc de l'est, mais également de tendances de nos sociétés néo libérales qui n'ont fait que se confirmer depuis. Le pessimisme qui en ressort, s'il condamne bien la domination d'un Etat Léviathan manipulé par les sphères économiques dirigeantes, capables même de se servir des révolutions et de la contestation à leur avantage, débouche néanmoins sur un certain fatalisme, qui ne peut trouver de satisfaction que dans l'amélioration tant bien que mal d'une réalité pratiquement inévitable. Jean-Guillaume Lanuque
Nâzim HIKMET, C'est un dur métier que l'exil . Anthologie établie et présentée par Charles Dobzynski, Le temps des cerises, France 2009, 215 pages, 15 €. Octobre 2009* Comment peut-on être communiste et poète ? C'est à cette question que répond indirectement ce livre. À l'heure où on nous invite avec empressement à rejeter les « grands récits », il est bon de (re)découvrir la poésie de Hikmet où se mêlent la petite et la grande histoire, la part de rêve, d'espérance, de peurs quotidiennes, d'amour et de « dimanche », et l'épopée humaine qui prit alors chez lui la forme du mouvement communiste avec ses combats, ses victoires et ses défaites. Avec ses ratés et ses accidents aussi. Et ses déchirures, qui retentissent entre autres dans Après le XXIIème Congrès . Certains poèmes sont datés (marqués par exemple par la peur d'une troisième guerre mondiale et atomique, qui semblait parfois si proche), se ressentent des circonstances un peu vieillies, comme passés - d'une autre époque. Mais le plus souvent, se conjuguent le jeu des circonstances prosaïques et épiques, sans que les unes n'occultent ou ne s'alignent entièrement sur les autres. L'optimisme comme la condamnation passent par le relais des jours et des hommes où la poésie agit comme un garde-fou de la « grande histoire », comme la limite et le ressort fraternel à la fois de la Cause : « Si nous sommes affamés, épuisés, Si nous sommes écorchés jusqu'au sang, Pressés comme la grappe pour donner notre vin, Irai-je jusqu'à dire que c'est de ta faute, non, Mais tu y es pour beaucoup, mon frère » ( La plus drôle des créatures , page 61). Formidable aussi cette espérance qui le fait écrire, depuis la prison où il est enfermé depuis des années et où il lui reste encore des années à passer : « La plus belle des mers est celle où l'on n'est pas encore allé. Le plus beau des enfants n'a pas encore grandi. Les plus beaux jours Les plus beaux de nos jours on ne les a pas encore vécus. Et ce que moi je voudrais te dire de plus beau Je ne l'ai pas encore dit. » ( Lettres et poèmes, XX , page 59). Le travail éditorial et iconographique est soigné, le livre beau. Mais il y manque une courte notice biographique, une remise en contexte (d'autant plus importante quand il s'agit de quelqu'un comme Hikmet) et, enfin, une mise en perspective avec les autres écrits du poète (poèmes épiques, pièce de théâtre). Frédéric Thomas.
Patrice LAJOYE (sdd), Dimension URSS , Paris, Black Coat Press, collection Rivière blanche, 2009, 300 p., 20 €. Octobre 2009* Mots clefs : science-fiction - URSS Rivière blanche s'était ces dernières années distinguée en publiant des anthologies consacrées à la science-fiction espagnole ou latino américaine. Cette fois, c'est à la découverte d'un continent en grande partie méconnu que nous sommes conviés. Patrice Lajoye, chercheur au CNRS, rappelle justement dans son introduction les précédentes entreprises de recueil de textes science-fictifs soviétiques, auxquelles il convient d'ajouter les œuvres d'un Zamiatine, d'un Efremov ou des frères Strougatski. La dernière en date, Le livre d'or de la science-fiction soviétique , remonte tout de même à 1983 ! Quatorze nouvelles composent ce volume, dont deux seulement sont totalement inédites, les autres ayant vu leur traduction révisée. Elles couvrent la période 1926-1985, mais avec une nette préférence pour les années 70 et 80. « La Terre. Scènes des temps futurs » de Valeri Brioussov est toutefois à la limite du hors sujet, puisque cette courte pièce de théâtre date de 1904. On y trouve en tout cas des accents tragiques proches d'un Rosny Aîné ( La mort de la terre , de 1911), à travers ce portrait d'une humanité à venir parvenue au bout de son cycle, reflet des doutes de la civilisation occidentale qui se conjugue avec le sentiment d'un fossé à combler entre l'homme industriel et la nature. Autre texte à mettre à part, « La station intermédiaire » de Valentina Soloviova, qui relève d'un fantastique presque absurde, une plaisante critique d'une société bureaucratique contrôlant ici jusqu'à l'avenir. Si l'on essaye d'isoler ce qui caractérise cette science-fiction soviétique, on peut noter un didactisme souvent explicite, un optimisme parfois un peu forcé, qui laisse également la place à une certaine mélancolie. Un message est-il pour autant contenu dans chaque histoire ? Si « Au-dessus du néant » d'Alexandre Beliaev a tendance à mettre en garde contre les dangers de la science (avec en filigrane un souci éducatif encore marqué - on est en 1926), et si « Un cheechako dans le désert » de Kir Boulytchov tend à conserver à l'humain sa prééminence sur l'androïde, l'humour domine largement « L'éveil du professeur Berne » (1956), signé Vladimir Savtchenko, au-delà du risque d'une troisième guerre mondiale, tandis que « Une dernière histoire de télépathie » (Roman Podolny) débute une réflexion prometteuse mais un peu courte sur le lien entre pensée et action. La nature est au centre de « Sur un sentier poudreux » (Dmitri Bilenkine) et « Le pré » (Karen Simonian), avec la nécessité de la compréhension dans la première, ironique, et l'urgence de la préserver dans la seconde, poignante par sa chute. « Quels drôles d'arbres » de Victor Koloupaev est plus poétique, une façon d'atténuer les horreurs de la guerre, et « Pygmalion », à l'écriture délicatement ciselée par Vladimir Drozd, propose une méditation sur la vieillesse et la solitude tout aussi triste. Quant aux liens avec la propagande officielle, on les trouve surtout dans « L'astronaute » de Valentina Jouravliova, un texte de 1960 qui exalte le héros se sacrifiant pour le bien de tous, en l'occurrence un capitaine de vaisseau interplanétaire (on est alors en pleine course à l'espace), ou dans les deux nouvelles datant de la première moitié des années 1980 et qui fustigent le risque d'annihilation totale entre les blocs. L'une d'elles, « Vingt milliards d'années après la fin du monde », est en outre une de celles dont les perspectives sont les plus vastes, avec une explication de l'origine de l'univers digne d'un Stephen Baxter. Ce volume est en tout cas d'une qualité relativement constante, et prouve la valeur de cette science-fiction soviétique qu'il serait absurde de laisser dans l'oubli. En complément, plusieurs couvertures d'une revue du Komsomol sont reproduites, à l'occasion de la publication de nouvelles ou de romans de science-fiction dans certains numéros, laissant vagabonder l'imaginaire et suscitant des envies de lecture… On peut néanmoins regretter que l'anthologiste n'ait pas profité de l'occasion pour se livrer à un historique plus détaillé de la science-fiction soviétique, tentant de cerner ses caractéristiques propres, ses singularités, quand bien même sa postface pose quelques repères utiles. Manque également un dictionnaire des auteurs, plus développé que les seules présentations en début de chaque nouvelle. Jean-Guillaume Lanuque
EFIX, LEVARAY, Les fantômes du vieux bourg , Paris, ed. Petit à petit, 2008, 138 p. 14,9 €. juillet 2009* Mots clés : Bande dessinée, anarchie, syndicalisme, classe ouvrière Adapté du dernier ouvrage de J.-P. Levaray ( A quelques pas de l'usine ), cette bande dessinée est un véritable régal, aussi bien du point de vue du dessin que du contenu. Après un premier opus commun ( Putain d'usine ), le duo récidive encore plus haut et plus fort. L'action, cette fois-ci, se situe hors de l'usine chimique dans laquelle Levaray travaille et milite depuis de nombreuses années. Le regard se déplace sur le bourg qui entoure l'usine. Vie et paysages d'après la défaite . Tel devrait être le titre de cette BD, où l'usine n'apparaît cette fois ci qu'en arrière fond, parmi les fantômes qui hantent ces pages. A travers de courts récits, Efix met en scène les histoires du quotidien que raconte Levaray. Notons tout de suite qu'il n'y a guère de joie dans cet album, magnifiquement servi par un dessin en noir et blanc, on ne peut plus approprié. Même les plus belles histoires (ainsi celle d'Abdelkrim, ce réfugié algérien qui parvient à obtenir, après bien des déboires, sa carte de réfugié en France), conservent un goût amer. Pour ces « gens de peu » dont Levaray nous raconte le quotidien, il y a toujours quelque chose d'inachevé, une terreur initiale, un manque, une absence qui détermine les vies. Vies brisées, par le travail usant (Jeannot et son cancer), par l'absence de travail, par la connerie humaine (l'histoire du candidat FN), par la violence des rapports familiaux (Carole), par la vieillesse qui trahit les corps et les aspirations (Driss), par une société qui jamais ne fait de cadeaux aux hommes et aux femmes (le handicap de Dédé ou la dope de Vincent). Cette amertume est magnifiquement servie par une technique de dessin époustouflante. Efix maîtrise son art à la perfection, avec quelques petites afféteries (ainsi les vues en plongée). Il intègre les photos dans ses récits, mais aussi des reproductions de peinture, du meilleur effet : ce n'est pas tous les jours que Van Gogh, Jean- François Millet trouvent leur place dans une BD consacrée au malheur de la classe ouvrière !!Vraiment, du grand art. Bravo l'artiste. On laissera le lecteur découvrir les étranges liens qui se nouent entre l'anarchisme et la police, à travers une histoire (la plus longue de l'album), totalement maîtrisée. GU.
EFIX-LEVARAY, Putain d'usine , Petit à petit, 2007, 135 p. avril 2008* Pour ceux qui ne connaissent pas encore Jean-Pierre Levaray, voici l'occasion de rattraper le retard d'une manière plaisante. On trouvera sur ce site la critique des textes de cet ouvrier rouennais, militant anarchiste et cégétiste, dont celui du recueil de nouvelles éponymes à cette bande dessinée. Le dessinateur Efix a collé au plus près aux récits qu'offre Levaray. Il est d'ailleurs assez plaisant de découvrir à travers le dessin les traits de ce dernier, ce que ses textes n'autorisaient pas. En de courts chapitres en noir et blanc, superbes, Efix donne à voir la dureté de l'exploitation et du travail. Il n'y a guère de joie là dedans, sauf quand la maîtrise a tourné le dos et que les bouteilles sortent des placards. Mais c'est une joie mauvaise, toujours plombée par le souvenir de tel ou tel collègue qui a succombé, avant, à l'accident de travail, à l'alcoolisme, aux mauvaises conditions de vie. Bien sûr, certains « chapitres » évoquent aussi les réactions, la mobilisation, la montée à Paris au siège, mais au total, la tonalité du récit se révèle assez crépusculaire. L'usine est condamnée, tout le monde le pressent parmi les travailleurs. Jusqu'à quand ça va durer de se lever au milieu de la nuit pour surveiller les écrans de veille ? D'un trait toujours retenu, Efix sait bien rendre compte de cette désespérance ouvrière, de ces sombres destins, sans beaucoup d'échappée. La réussite est totale et ceux qui apprécient les textes de Levaray retrouveront la veine de ses récits. Pour les autres, souhaitons que le dessin les amène à fréquenter une prose, rare, celle d'un ouvrier du rang, d'un militant, même s'il manifeste un certains désabusement. Une adaptation fidèle d'une œuvre à découvrir, à faire connaître. G.U.
Raymond ESPINOSE, Mauvaises Nouvelles de la Liberté , Editions du Monde libertaire, Collection Humeurs noires, Décembre 2007, 6 euros. juillet 2008* Ce livre aurait dû nous plaire. L'auteur cite en exergue Georges Bataille. Sa présentation par l'éditeur y décrit un auteur, devenu docteur en littérature, animé par les poésies de Léo Ferré, en somme l'a priori était plutôt bon. Quant au genre, Aragon avait bien donné dans celui-ci à l'époque de sa militance au PCF, alors pourquoi ne pas laisser la place à un écrivain libertaire… Dix petits récits mais quelques uns de trop, peut-être. Au détour d'une nouvelle, l'écrivain nous livre au sujet de ses personnages (« Un été chaud ») : « Ils étaient enfoncés dans le sommeil d'une sieste comateuse », et, oui, à la page 71 de ce recueil, le lecteur aussi s'enfonce dans un profond coma. En effet, ce dernier en a assez des clauses faciles de style, des nouvelles elliptiques, du style sacrifié à l'image politique, de cette volonté de l'écrivain de réduire aux forceps sa nouvelle à une idéologie anarchiste. On se croirait revenir aux dignes heures des principes imposés du réalisme socialiste, un comble pour un auteur libertaire. Des personnages caricaturaux (le gentil bouquiniste anarchiste d'un quartier populaire versus le méchant libraire fasciste d'un beau quartier d'une belle ville –nouvelle « Le mauvais temps »- ou encore le méchant Flic Paoli – nouvelle « La fille en jeans », sans compter les vilains fonctionnaires des offices HLM –nouvelle « La vengeance de l'Afrique »- qui abusent sexuellement de jeunes africaines qui seront d'ailleurs se venger), des situations mal ficelées, des fins d'intrigues laissant le lecteur sur sa faim et le forçant à se demander le pourquoi même de la nouvelle. Notre docteur en littérature s'attèle à un style singulier et délicat : la littérature militante. Comme souvent lorsque le militantisme près le dessus, la littérature s'estompe peu à peu, pour disparaître tout à fait et laisser place à de fades nouvelles. En somme « mauvais titre pour un mauvais roman » (p. 43 nouvelle « Un petit diable contre une armée de Dieu »), donc mauvaise nouvelles pour la littérature… Florent Schoumacher
Pascale FONTENEAU, Contretemps , éditions du Masque, Saint-Amand-Montrond, 2007, 173 pages, 16 €. septembre 2008* Avec Contretemps , Pascale Fonteneau nous livre un polar drôle et efficace. On y croise des paumés, qui semblent ne pouvoir échapper à la prison, à l'hôpital psychiatrique, aux séances de réinsertion « Contraintes et apprentissages de l'autonomie au quotidien », que pour venir buter sur de vaines idées de luxe dans des cafés sales et sombres ou dans des braquages foireux. Dans un mouvement de désenchantement railleur, à la fois noir et excessif, se défont tous les idéaux, de la famille à l'amour, du travail à la politique : « Sa vie n'a pas été drôle. Tu connais Marx ? Louis l'a connu, c'était un enfoiré. Un putain d'enfoiré, Louis en parle avec les thérapeutes ». Dans un monde où les rêves se cassent la gueule, la dernière aventure, l'ultime héroïsme possible se logent dans le romantisme faussé des caïds des banlieues et des hors-la-loi. Mais, même là, au bout du compte, la réalité n'est pas à la hauteur, et reste décevante. « De très loin, on pourrait penser qu'il s'agit d'un entraînement du GIGN ou d'un commando antiterroriste. Ce serait plausible si l'observateur était un garçon de moins de quinze ans ou un adulte atteint de myopie ». Il y a comme une fatalité du contretemps, dans l'inadéquation des croyances, des espérances et de la réalité ; la condamnation de passer toujours à côté, en trimballant avec soi un stock d'images comme autant de rendez-vous manqués. La mystification volontaire et tenace du protagoniste se rêvant gangster est aussi absurde que l'enchantement cassé de la vie que sa belle-famille et son travail dressent devant lui. Et le contretemps est aussi retravaillé dans la trame même du récit, dans le montage particulier rompant la linéarité de l'histoire, qui fait l'originalité - l'originalité et la richesse - de l'écriture de Pascale Fonteneau. C'est donc aussi de nous, de ce monde et de nos rêves à l'envers dont parle ce livre. Frédéric Thomas
GOLO, B. Traven. Portrait d'un anonyme célèbre, Paris, Futuropolis , 2007, 140. p. juin 2007* Pour qui est un lecteur de La charrette, Dans l'état le plus libre du monde, La révolte des pendus, Le vaisseau des morts ou encore Le trésor de la Sierra Madre , cette bande dessinée constitue un ravissement. Pour les autres, eh bien, il n'est pas trop tard pour se rattraper !! B. Traven, Ret Marut, T. Torsvan, Hal Croves, l'homme qui porta une trentaine d'identités et une demi-douzaine de nationalités, vécu une vie particulièrement romanesque. Il fut aussi un grand écrivain, à qui un récent ouvrage s'intéresse également ( Cf . sur ce site le compte rendu du livre de Raskin Jonah). Schématiquement, ainsi qu'en rend bien compte cette BD documentée utilisant le noir/blanc/gris dans une première partie et la couleur dans une seconde, la vie de Traven est scandée par deux temps, celui de l'Europe puis celui du Mexique. Il est acteur dans l'Allemagne willheminienne d'avant 1914. Durant la guerre, il publie une revue Der Ziegelbrenner , qui prend farouchement parti contre la guerre. Sa revue prend fait et cause pour la révolution des conseils au sortir de la guerre. Il échappe de peu à la mort, et s'exile à Rotterdam avant d'embarquer pour une destination inconnue. La seconde partie de sa vie se déroule au Mexique où il vit dans des conditions précaires, bénéficiant néanmoins de son statut de blanc. Il découvre la richesse de la vie des Indiens qu'il visite à l'occasion de nombreuses expéditions dans une région devenue entre temps célèbre grâce au sous commandant Marcos, le Chiapas. De ses expériences directes du monde indien, il en tire des récits qui connaissent un certain succès. Au point d'ailleurs d'être adapté au cinéma. Ce sera le magnifique film de John Huston, Le trésor de la Sierra Madre, film auquel il participe en tant que conseiller technique. Ce destin hors du commun est rapporté dans une veine documentaire fantastique par le dessinateur Golo, d'origine égyptienne. Basé sur une solide documentation présentée en fin de volume, cette BD se lit avec grand plaisir. Golo a su retracer le mystère qui entoure la vie de Traven, en même temps que le contexte mouvementé de son existence. Cette traversée du siècle devrait inciter tout un chacun à découvrir ou re-découvrir l'œuvre d'un écrivain de premier plan. Disponible jadis en 10-18, la plupart de ses livres ont été réédités par La découverte. Il reste néanmoins plusieurs titres qui n'ont pas été traduits. Bien qu'ayant vécu une grande partie de sa vie au Mexique, Traven a continué à écrire en allemand, sa langue maternelle. Souhaitons que cette dense BD encourage un éditeur à offrir la totalité d'une œuvre marquante de la littérature engagée du siècle. GU.
Jan GUILLOU, La trilogie d'Arn le templier (volume I Le chemin de Jérusalem / volume II Le chevalier du temple / volume III Le royaume au bout du chemin ), Marseille, Agone, collection Marginales, 2007-2008 (1998-1999-2000 pour l'édition originale), 384 / 480 / 480 pages, 22 / 25 / 25 euros. juillet 2008* L'écrivain et journaliste indépendant suédois Jan Guillou, dont les éditions Agone avaient déjà publiées La fabrique de violence , livre avec ces trois romans une série historique a priori bien éloignée des préoccupations de Dissidences. Sur un mode linéaire mais efficace et captivant, il nous invite à découvrir le parcours d'Arn, un jeune noble du XIIème siècle qui, suite au péché de chair perpétré avec sa promise, se voit banni pour vingt ans en Terre sainte pendant que Cecilia doit expier sa faute dans un couvent de Suède. Le premier volume, qui se déroule exclusivement en Scandinavie, nous permet de découvrir une société féodale peu connue, aux marges de l'Europe, avec toute la conflictualité entre comportements violents et efforts de pacification des clercs. Le second suit en parallèle les vies d'Arn et Cecilia, le premier étant acteur du conflit qui oppose les royaumes francs d'orient à Saladin. Quant au troisième, il s'agit du récit du retour d'Arn dans sa Suède natale, et de ses efforts afin d'apporter toute son expérience du combat en Terre sainte aux membres de sa famille ; l'occasion également de transcender les clivages sociaux du temps, en revalorisant la valeur travail, a priori indigne d'un noble chevalier, et d'être à l'origine, par une pirouette finale, du royaume de Suède. On retrouve néanmoins à travers cette trilogie ce qui caractérise le Guillou d'aujourd'hui (critique vis-à-vis d'Israël et des Etats-Unis quant à la guerre contre le « terrorisme » en particulier), sous des formes décalées. Ainsi, Arn, devenu templier, fait preuve d'une grande ouverture d'esprit, apprenant l'arabe et le Coran, respectant, voire admirant, ses adversaires. Certes, il le fait dans des cadres éminemment religieux, mais en voulant tempérer la foi aveugle par la raison, il anticipe presque sur un Frédéric II, d'autant que les Occidentaux apparaissent sous un jour assez sombre, en proie au désir de pillage, aux dissensions internes, aux enjeux de pouvoir et à l'aveuglement fanatique (tares synthétisées dans le personnage détestable de Richard Cœur de Lion), au contraire d'une civilisation arabo-musulmane qui, sans être idéalisée à l'excès, n'en présente pas moins des aspects nettement plus évolués. Quant à son désir de voir Jérusalem accessible aux fidèles des trois monothéismes, il résonne d'un écho plus que jamais contemporain. Jean-Guillaume Lanuque
Philippe HUET, Les quais de la colère , Paris, Livre de poche, 2006, 440 p., 6,95 €. juin 2009* Mots clés : Roman, grève, polar, histoire, syndicalisme révolutionnaire, CGT, docker. Philippe Huet est connu pour ses romans policiers, pour lesquels il a d'ailleurs reçu plusieurs prix. Là, il s'essaie à un autre genre, le roman social. Le résultat n'est pas désagréable, même si on se gardera de hurler au génie au prétexte que le livre se déroule dans le cadre d'une grève de charbonniers en 1910. A la fin du livre, on apprend d'ailleurs que le récit se base sur des faits réels, ce que le lecteur futé aura deviné étant donne le nombre de personnages réels intervenant au fil du récit. Le scénario est assez simple. Les charbonniers du Havre figurent parmi les plus déshérités des travailleurs des docks. Epuisés par des conditions de vie à la limite de l'infra humain, ils ne constituent pas une collectivité suffisamment soudée pour pouvoir résister à la pression patronale. Cependant cette situation évolue lorsqu'un militant syndicaliste révolutionnaire prend la tête du syndicat. Jules Durand parvient en effet par un effort systématique à organiser cette corporation. Et puis, un jour, la grève éclate. Le patronat, organisé en syndicat, pèse de tout son poids pour briser la grève. Mais, contre toute attente, les charbonniers tiennent. Très rapidement, les patrons en viennent à attribuer cette résistance inattendue au charisme de leur leader. Grâce à un incident mineur (une altercation entre des grévistes avinés et un contremaître jaune qui se termine par la mort de ce dernier), les patrons vont pouvoir accuser de meurtre le dirigeant syndical. Un procès bâclé, une défense mal ficelée vont conduire à la condamnation de l'innocent. On laissera au lecteur le soin de découvrir la fin de cette histoire, qui bien qu'elle emprunte parfois à la tension du polar, n'en est pas un pour autant. Grâce à une abondante documentation, Huet sait faire revivre l'ambiance de la vie ouvrière, sa difficulté, le poids et les oppositions au sein du patronat. Loin de toute success story et même de toute happy end , ce livre permet de mieux saisir la fièvre des luttes sociales d'avant 1914. G.U.
Sophie KOVALEVSKAIA, Une nihiliste , Paris, Phébus, 2004, 175 p. août 2007* Ce roman vaut nettement plus par la personnalité de son auteure que par ses qualités littéraires ou par son style, avouons-le. S. Kovaleskaïa fit partie de cette génération qui « alla au peuple » dans les années 1860 en Russie. Tourgueniev, dans son roman Pères et fils, fit passer à la postérité ce groupe de jeunes issus de la bourgeoisie, de l'Eglise ou de l'armée comme des « nihilistes ». Malgré le caractère non-violent de leur action, ils furent sévèrement réprimés. Ensuite, la partie la plus radicale, autour du groupe La volonté du peuple, versera dans les attentats et la pratique du terrorisme. Mais Kovaleskaïa fit partie de la première vague. Elle est également célèbre, car ce fut la première femme russe qui obtint un poste de professeur de mathématiques, en Suède, les femmes étant interdites d'entrée à l'Université en Russie. Dans ce récit, inachevé, elle s'inspire largement de sa propre histoire pour décrire le destin d'une jeune fille, Véra, issue de la petite noblesse terrienne russe, dont le destin bascule lors de l'abolition du servage à la fin des années 1850. Elle rencontre un exilé politique, libéral, beaucoup plus âgé qu'elle, qui devient son professeur, puis son amour. Amour hélas contrarié et tout platonique, car l'homme qu'elle aime est déporté à l'autre bout de la Russie. Elle se rend à St Petersbourg où elle se lie aux milieux réformateurs. Le procès public des « conspirateurs » est l'occasion pour elle de franchir le pas, en se mariant avec un des accusés, pour lui permettre, en tant qu'épouse, d'éviter le bagne et de partir en exil en Sibérie. Le livre se conclut sur son départ dans les steppes glacées. Le récit, inachevé, combinaison de deux manuscrits, est loin du chef d'œuvre littéraire. Mais l'introduction de Michel Niqueux lui restitue tout son intérêt. Avec une grande érudition (œuvres citées en russe, en français, en anglais, en allemand), le traducteur offre une synthèse parfaite des connaissances sur l'auteure et sur le courant du nihilisme russe. Il contextualise le texte de Kovaleskaïa dans la production littéraire de son époque, ainsi que la biographie tourmentée de cette femme d'exception. GU
Michel LEQUENNE, La révolution de Bilitis, Paris, Syllepse, 2008, 264 pages, 20 euros. juillet 2008* Ces dernières années, Michel Lequenne, trotskyste historique, multiplie les parutions, en attendant sa prometteuse autobiographie. Après son étude sur Le trotskisme, une histoire sans fard (voir la critique sur ce site), il fait paraître chez le même éditeur un roman de science-fiction, un genre auquel il s'était conjoncturellement intéressé à la charnière des années 50 et 60, lorsqu'il écrivait dans la revue Satellite . Dans un avenir indéterminé, la Terre a subi l'holocauste nucléaire entre l'Est et l'Ouest, la Grande Guerre atomique épouvantable. Cette dernière n'a laissé qu'une ceinture encore vivable tout autour de la planète, où l'humanité s'est reconstruite, mais sur des bases profondément viciées. La nouvelle société est en effet structurée par une hiérarchie sociale très stricte, dominée par quatre grandes familles, soutenue par une religion au syncrétisme absolu, et qui fait preuve d'un totalitarisme certain, sécurité maximale contre toute opposition, avec la menace du bagne lunaire, et aliénation programmée des masses prolétaires. Sans oublier l'association entre le pouvoir et les mafias, tout ce beau monde se complaisant dans les perversions sexuelles, une vision un brin caricaturale pour ce dernier aspect. Mais cet équilibre négatif est menacé le jour où une offensive de femmes révolutionnaires, menée par la mystérieuse Bilitis, fait vaciller le pouvoir militaire. Les réactions que cela engendre au sein des sphères dirigeantes conduisent à un coup d'Etat qui ouvre peut-être la voie à la victoire révolutionnaire… Outre d'éventuelles influences ponctuelles ( Dune de Frank Herbert, 1984 et même le moins connu Eclipse ou le printemps de Terre XII de Dominique Douay), on sent tout ce que l'auteur a mis de son expérience et de sa culture politique dans ce récit dont on regrette seulement de ne pas savoir exactement quand il a commencé à être élaboré (je pencherai personnellement pour les années 60-70). La société décrite, dystopique, entretient ainsi des liens avec celle du défunt bloc soviétique, condamnation des bureaucratismes stalinien comme fasciste (le tout puissant chef de la Sécurité , Goerria, mêle ainsi les noms de Goering et Beria), et les procès des opposants supposés dans la Grande Cathédrale-Mosquée , Temple Suprême (sic), évoquent furieusement les comédies moscovites de la Grande Terreur. De même, les adversaires de l'ordre sont ici les militants du Parti de la révolution intégrale (ou permanente ? - une critique amicale de ses camarades trotskystes), les féministes (divisées entre options idéologiques qui rappellent les affrontements des années 70 au sein du mouvement féministe, la tendance anti masculine étant clairement condamnée) et les jarrystes ! Ce clin d'œil à un des auteurs favoris de Michel Lequenne (on se souvient de ses chroniques dans Rouge signées Ubu 2) n'est qu'un des multiples exemples de l'humour qui irrigue le roman, un humour qui tourne en dérision les religions ou la débilité télévisuelle. Car au-delà de marques inspirées du passé, c'est bien la société de notre temps qui est ici dénoncée et condamnée, tant la science-fiction parle généralement d'abord du présent. Le style efficace et vivant, égrenant des néologismes assez surréalistes (comme le béton-mousse), sert comme il se doit une intrigue rondement menée, tambour battant, où l'action ne faiblit pas. Une œuvre qui renoue avec le meilleur de la science-fiction politique des années 70, tout en déclinant une tendance de fond du genre à la française, avec sa fin apocalyptique qui voit un retour à l'état de nature, une inversion « gnostique » de la Genèse , selon l'auteur lui même. L'occasion de découvrir une facette aussi étonnante qu'inhabituelle de Michel Lequenne ! Jean-Guillaume Lanuque
Villiers DE L'ISLE-ADAM, Tableau de Paris sous la Commune , Sao Maï, 2009, 108 pages, 6 euros. Août 2009* Petite maison d'édition, Sao Maï a décidé de mettre en valeur une série de textes méconnus (1) de Villiers de l'Isle-Adam, surtout célèbre pour ses nouvelles fantastiques ou pour son Eve future , élément d'une première science-fiction française alors en plein essor. On est ici aux antipodes des exemples présentés par Lidski dans son livre ( Les écrivains contre la Commune , chroniqué dans le n°8 de Dissidences-BLEMR ). Le long avant-propos d'une quarantaine de pages revient sur la découverte du véritable auteur de ce Tableau de Paris au début des années 1950 et sur la discussion polémique qui avait suivi, dans la mesure où l'Isle-Adam, d'origine aristocrate et connu comme monarchiste, ne semblait pas pouvoir s'inscrire dans le rôle de thuriféraire de la Commune. Le ou les auteurs de cette présentation préalable insistent bien sur la volonté de survie du personnage, qui le conduit parfois à renier certains de ses actes passés afin de ne pas être menacé. Tiraillé entre sa classe d'origine et les germes d'avenir, de changement, il adhère au soulèvement de la Commune en tant que révolte contre le règne d'une bourgeoisie qu'il exècre et contre sa religion du progrès : autrement dit, c'est cet aspect selon lui réactionnaire qui l'enthousiasme dans l'aventure collective parisienne (2). Ces cinq tableaux sont parus dans Le tribun du peuple entre le 17 et le 24 mai 1871, juste avant la Semaine sanglante, et leur lecture restitue une profonde atmosphère de bonheur hors du temps, de liberté en actes que l'Isle-Adam évoque avec lyrisme ; il nous invite ainsi aux discussions populaires dans les clubs, insiste sur la sécurité qui règne dans un Paris devenu maître de lui-même ou fait l'éloge de la destruction de la colonne Vendôme. Dans ces lignes, le rire côtoie en permanence le sentiment tragique. Un texte ultérieur complète cette trentaine de pages, « Le désir d'être un homme » : un récit dans lequel on retrouve Paris, cette fois aux lendemains de la répression, un Paris à l'obscurité pesante et au sein duquel le personnage mis en scène ne trouve que l'incendie gratuit et destructeur pour saisir sa nature humaine, à travers un remord qui se refuse à lui… Aussi bref soit-il, ce Tableau de Paris sous la Commune apporte un complément plus charnel à l'analyse théorique de Marx dans La guerre civile en France . Jean-Guillaume Lanuque (1) Publiés dans les Œuvres de la Pléiade en 1986, ces textes ont alors droit à un traitement « injuste », selon les éditeurs, d'où cette volonté de les faire réémerger. (2) Tout comme est d'ailleurs rappelé sa sympathie, à la fin de sa vie, envers la propagande par le fait anarchiste.
Jack LONDON, Révolution , suivi de Guerre des classes , Paris, Phébus, 2008, 364 p., 11,50€. Novembre 2009* Mots clés : Roman social, socialisme, Darwin, marxisme, Etats-Unis Mis à part l'idée de faire préfacer par Jack Lang ce recueil, la republication de ces textes du génial écrivain américain socialiste est un délice. Les éditions Phébus poursuivent avec ce volume la remise à disposition, dans des versions revues et parfois dans de nouvelles traductions, les œuvres jadis disponibles en 10-18, depuis longtemps inaccessibles. Ces deux livres accolés sont en fait une série de conférences prononcées par Jack London dans les premières années du XX e siècle, avant la première guerre mondiale. On y trouve également des articles confiés à des journaux ou revues. London y défend les conceptions socialistes. Ce qui frappe à travers la vingtaine de textes ici rassemblés c'est le caractère âpre, rude, du socialisme que popularise l'auteur de Martin Eden . La nouvelle « Goliath » apparaît ainsi assez symptomatique des conceptions de London. Il s'agit de l'histoire de la réalisation du socialisme aux Etats-Unis. Mais ce socialisme n'est pas le fruit d'une révolution portée par les producteurs, mais le résultat de la terreur que fait peser un potentat détenteur d'une force destructrice inégalée. Face au danger d'une disparition pure et simple, les classes dominantes acceptent l'imposition d'un socialisme, à visage au fond, assez peu humain. En fait, les textes de London sont dominés par une version sociale darwiniste du socialisme. Le socialisme n'est pas tant un choix de civilisation porté par les populations laborieuses que le fruit d'une impitoyable sélection naturelle. C'est du fait de son caractère supérieur du point de vue de la vie du plus grand nombre que le socialisme s'imposera. Cette vision s'accompagne volontiers d'un eugénisme et d'un malthusianisme de bon aloi. Le socialisme est aussi le moyen d'améliorer la race puisque les conditions de vie meilleures permettent au peuple de « cesser de procréer comme du bétail (…), Cependant, un petit nombre d'entre eux, reconnus incurables, furent enfermés dans des asiles de fous, et on leur interdit de se marier. On supprima ainsi toute progéniture qui aurait pu hériter de leurs tendances ataviques » (p. 97-98). Le socialisme pour lequel milite London correspond à celui divulgué par la seconde Internationale. Un socialisme déterministe, mécaniste, implacable, s'accompagnant volontiers de toutes les illusions parlementaristes : « Le dogme essentiel du socialisme est cette doctrine menaçante : le conception matérialiste de l'histoire. Les hommes ne sont pas les maîtres de leur existence. Ils ne sont que les marionnettes actionnées par les grandes forces aveugles. La vie qu'ils vivent et la mort qui la conclut sont déterminées » (p. 344). Bref, le socialisme possède un « caractère logique et inévitable » (p. 360). Georges Ubbiali
Pierre MARLSON, La terre et les temps , Paris, Les éditions libertaires, collection « Nos futurs », 2009, 176 pages, 12 euros. septembre 2009* Mots clefs : science-fiction. Pierre Marlson fut dans les années 1970 un des auteurs phares de la science-fiction française la plus engagée politiquement, auteur entre autre des Compagnons de la Marciliague , roman qui imaginait une autogestion campagnarde dans une zone isolée du reste de la France. Il est donc tout à fait symbolique de le voir réapparaître dans la jeune collection des éditions libertaires avec un recueil de quatre nouvelles inédites. Néanmoins, au vu de leurs thématiques, l'intitulé « nos passés » aurait sans doute mieux convenu. « L'enfant et le capitaine » est ainsi une évocation assez pesante de la mythologie chrétienne, un militaire romain se retrouvant transfiguré devant un Jésus nouveau né ; le seul élément science-fictif intervient à la fin du récit, Dieu accédant au souhait du Romain en le transportant à notre époque, sous les traits d'un soldat de Tsahal, histoire de montrer que le message du Christ n'était toujours pas respecté… « Le choix d'Anaxya » est plus amusant, mais cette histoire d'une reine barbare, que se disputent son mari et son amant, a beau se terminer d'une manière proche de l'humour noir, elle n'en reste pas moins relativement anecdotique. « Le tombeau de l'hoplite » relève pour sa part davantage du fantastique, avec son contemporain de Xénophon qui se relève d'entre les morts. Cependant, rien d'original ou de transcendant là non plus, d'autant que le récit s'avère très linéaire. Il faut attendre le dernier texte, « La scène du puits », pour bénéficier d'une nouvelle un peu plus profonde. Il s'agit en réalité d'un texte très autobiographique, ainsi que d'un hommage rendu à l'auteur de science-fiction des années 1950 et 1960 Francis Carsac alias François Bordes (André Parsac alias Henri Brun dans la fiction) autour de la spécialité de ce dernier, la préhistoire, ainsi que d'une déclaration d'amour au Périgord… Tant derrière certaines peintures rupestres de la grotte de Lascaux, des mystères peuvent se dissimuler. Bref, considérons ce petit ouvrage comme un galop d'essai dispensable, et attendons un retour nettement plus en force de la part de Marlson. Jean-Guillaume Lanuque
William MORRIS, Nouvelles de nulle part ou Une ère de repos (News from Nowhere or An Epoch of Rest) , Montreuil, L'Altiplano, collection « Flash-back (fiction) », 2009 (édition originale 1890), 512 pages, 12 €. Juin 2010* Mots clefs : socialisme – utopie, science fiction William Morris (1834-1896) est certainement davantage connu de nos jours pour son apport aux arts décoratifs et à la tendance des préraphaélites que pour son œuvre proprement littéraire. Et pourtant, il livra au soir de sa vie un tableau de la vie future sous le socialisme qui eut un incontestable succès, conçu lui-même comme une réponse au livre de l'étatsunien Edward Bellamy, C'était demain (récemment réédité par l'éditeur québécois Lux et chroniqué sur notre site). Nouvelles de nulle part , que L'Altiplano a eu l'excellente idée de ressortir - la précédente édition, bilingue, datait de 1992, mais il faut sinon remonter en amont au début des années 1960-, est ici publié dans une version poche pratique et très bon marché, a contrario du choix plus luxueux des éditions Ressouvenances en 2008. Et la magie fonctionne, ce voyage vers un avenir en partie suranné conservant une véritable part d'émotion. A bien des égards, on peut considérer ce livre, de la même manière que Le monde nouveau de Louise Michel, comme un trait d'union entre les rêves des socialistes utopiques et les visions de la science-fiction et d'une certaine héroïc-fantasy, celles de Wells, mais surtout celles d'un J.R.R. Tolkien ou d'un Clifford D. Simak. Il faut dire que l'avenir présenté par Morris s'apparente en grande partie à un retour vers un passé mythifié, rural et paisible, une régénération non dénuée de liens avec les préoccupations écologiques actuelles ; un véritable effacement de la modernité, le XIV ème siècle constituant une référence clairement citée, entre autre pour les vêtements. Les machines sont rares, servant pour les fabrications déplaisantes, les seuls véhicules étant barques et calèches, et les livres sont même parfois écrits à la main ! Le narrateur est un militant de la Ligue socialiste anglaise de la fin du XIX ème siècle, qui se retrouve pour une raison inconnue vers la fin du XXI ème siècle. Il y découvre que la mégapole londonienne a laissé place à un ensemble de petits bourgs composés de maisons larges et confortables, toutes pourvues de jardins, sans aucun immeuble. Les seuls bâtiments collectifs mêlent divers styles architecturaux, et le Parlement est devenu un entrepôt à fumier ! Les individus de cette société idéale sont tous heureux, paraissant plus jeunes que leur âge, et les maladies ont quasiment toutes disparues. Les unions libres sont la norme, et même les associations « familiales » sont libres. Les décisions se prennent lors d'assemblées démocratiques, et les criminels ont soit disparu, soit se voient canalisés par le regard des autres et leur propre remord, les prisons ayant donc totalement disparu. On le voit, le tableau est (trop) idyllique, et les anticipations de Marx coexistent avec certaines tendances plus libertaires. Ainsi, chacun fait le choix de ses professions, en gardant la possibilité d'en changer régulièrement. Les enfants ne vont pas à l'école, mais s'éduquent par simple imitation, sachant que l'accent est davantage mis sur les travaux manuels qu'intellectuels. Quant à l'économie, tout est gratuit et à la disposition de tous. Les femmes s'occupent cependant toujours de cuisine et de la tenue du foyer (ce seraient leur passion innée !), et rien n'est dit sur une quelconque planification et organisation pratique de cette économie où les différents travaux individuels et volontaires semblent s'harmoniser d'eux-mêmes, en dehors du fait que les besoins superflus ont disparu, n'ayant plus à alimenter une production totalitaire. De même, une des conditions implicites d'équilibre de cette société utopique au plein sens du terme (il n'y a plus aucune invention nouvelle) semble résider dans une limitation des naissances qui n'est jamais évoquée. Quant au récit du processus ayant conduit à cet idéal, qui occupe une longue partie du livre, il déploie une révolution mêlant inspirations de la Révolution française et grève générale. Néanmoins, seule l'échelle nationale anglaise est abordée, et c'est assurément là une des principales faiblesses de cet ouvrage fort didactique. Jean-Guillaume Lanuque
Irène NEMIROVSKY, Suite française, roman, Paris, Denoël, 2004, 435 p. Jean-Paul Salles.
PACO, Dansons la Ravachole ! (roman noir et rouge), Editions Libertaires, Toulouse, 2004 Il y a de l'Emile (celui de Jean-Jacques Rousseau) dans ce court roman. En effet, à travers l'évocation de cette fable romanesque, il s'agit de transmettre, par l'intermédiaire d'un jeune naïf, le message de l'anarchie. Ce court texte n'est certes pas un sommet de la littérature, ce à quoi il ne prétend d'ailleurs nullement. Mais le lecteur, bonhomme, se laissera porter par cette fable politique. Fabrice, notre Emile, par le plus grand des hasards, rencontre un jour sur un marché un vieillard, Ferdinand, poète à ses heures perdues. Mais il se révèle rapidement pour lui que ce poète est aussi un vieux militant anarchistes et homosexuel de surcroît. Si le personnage de Daniel Guerin, mais aussi le moins connu Bizeau, ont servi pour inventer la biographie de Ferdinand, ce roman ne se veut pas pour autant un roman à clé, où le lecteur devrait deviner les personnages. Les personnages, ce sont les leaders du mouvement libertaire depuis le XIXe siècle. Un glossaire leur est d'ailleurs consacré, fournissant l'essentiel de leur biographie et de leurs écrits. On ne peut que tomber amoureux de ce vieillard, humaniste, bon vivant, outrancier, querelleur et toujours trépidant de vie. L'intention politique et pédagogique pointe cependant derrière ce récit. Au moment où une partie du mouvement libertaire a entrepris une politique de rapprochement entre ses différentes composantes, il s'agit, par le biais de la fiction, de fournir des éléments de connaissance de base pour un public non-averti. Si le pari est gagné, il n'en reste pas moins que cette histoire racontée ici laisse dans l'ombre quelques pans peu glorieux du mouvement anarchiste, comme le ralliement à l'Union Sacrée en 1914 (expédié en une phrase p. 50) ou la présence de ministres anarchistes en Espagne (p. 29). Georges Ubbiali.
Michel PIQUEMA, La grève , Ed. L'édune, 2007. avril 2008* Décidément, les choses changent dans l'édition pour enfants. En effet, il s'agit d'un livre illustré, destiné à un jeune public. Il s'agit de l'histoire d'une grève pour les retraites, vue par les yeux d'un petit garçon, surpris un matin de voir son père essuyer la vaisselle au lieu de se trouver au travail. « C'est les vacances » interroge-t-il ? Eh non, l'usine est en grève rétorque le père. S'ensuit en quelques pages le récit de ce combat où le fils prend conscience de la difficulté du travail, participe (sur les épaules de son papa) à son premier défilé. Il y croise, sous un jour tout fait inédit pour lui, ses maîtres et maîtresses, qui défilent aussi par solidarité. Au fil des jours, la dimension rigolote et inédite du mouvement s'effiloche pour faire place à une angoisse. Pour tromper le temps, il suit sa maman qui fait du porte à porte pour récolter de l'argent en soutien aux grévistes. Finalement, la joie éclate car le gouvernement cède. « On a gagné ! On les eus ! » claironne la foule victorieuse. L'enfant peut alors dire à son père que lui aussi, quand il sera grand, il fera grève si des mauvais coups se préparent à nouveau. Bien sûr, l'histoire est simplette. Mais l'objectif est atteint. Par ce courageux livre, le flambeau entre les mobilisations d ' hier et celles de demain passe dans les mains des jeunes lecteurs. Un livre qui devrait trouver sa place dans toutes les bonnes bibliothèques. G.U.
Henry POULAILLE, Les damnés de la terre , Paris, Les Bons Caractères, 2007. janvier 2008* De Poulaille, le lecteur disposait d'ouvrages aussi connus que Le pain quotidien ou Pain de soldat , régulièrement réédité et disponible en édition de poche. Mais ce livre, paru en 1935 pour la première fois, n'avait plus été édité depuis 1945. On se demande bien pourquoi, étant donné l'importance de Poulaille dans l'histoire de la littérature. En tout cas, on ne peut que saluer l'effort de ce petit éditeur pour offrir une seconde jeunesse à cet ouvrage, en souhaitant vivement qu'il trouve un nouveau public. Rappelons qu'Henry Poulaille fut durant la période l'entre-deux-guerres un des chefs de file du courant dit de la littérature prolétarienne (pour un prolongement, Not et Radwan, ainsi que « Les Cahiers H. Poulaille »). Avec Les damnés de la terre , on retrouve le style et les préoccupations des chefs d'œuvre de Poulaille, même si cet ouvrage est plus modeste, Les damnés étant d'ailleurs conçu comme un prolongement de Le pain quotidien . Les damnés est clairement un roman à thèse. L'auteur ne s'en cache pas, le titre même l'indique. Il s'agit de décrire la vie, mais aussi les luttes de cette classe ouvrière parisienne, de ce petit peuple dont Poulaille lui-même est issu. De nombreux passages sont d'ailleurs extraits de ses souvenirs et revêtent une touche autobiographique. L'histoire est celle d'une famille, les Magneux, dont le père, solide ébéniste, a trois enfants. Il a été victime, il y a plusieurs années, d'un très grave accident du travail. En fait, on le découvre au fil des pages, il ne s'est jamais vraiment remis de cette chute de chantier et un mal secret le ronge. Il en va de même de sa femme, Hortense, qui se meurt à petit feu. La famille subit finalement le sort tragique de nombreux membres de ces classes déshéritées. Néanmoins, le livre n'est pas centré sur les malheurs des Magneux mais donne à Poulaille l'occasion d'illustrer les luttes syndicales et politiques de la période d'avant la Première Guerre mondiale. On retrouve, en une technique d'une foudroyante modernité littéraire, de très larges extraits de la presse socialiste et syndicale. Le récit des grèves occupe les esprits et rythme le texte. On est cependant très loin du réalisme socialiste que l'on pourrait craindre. Les personnages ne sont jamais d'une seule pièce, tendus vers un avenir radieux. C'est le cas de Loulou, l'aîné des Magneux, qui se montre par ailleurs violent avec ses camarades ou n'hésite pas, en des jeux pervers, à tyranniser les animaux. Et puis, surtout, après une période de paix et de bonheur, consécutive à un déménagement dans un logement sain, le groupe familial va connaître la déchéance, enregistrant la mort du père, de la mère et la dislocation des enfants, avec des avenirs assez sordides. Pas franchement de happy end dans Les damnés de la terre , même si le livre se conclut sur la naissance d'une nouvelle année. L'année 1910 fut sombre, mais l'avenir demeure ouvert, semble prédire Poulaille. G.U. - André Not , Jérôme Radwan , dir., Autour d'Henry poulaille et de la littérature prolétarienne , Presses Universitaires de Provence, 2003 - « Cahiers Henry Poulaille », 10 numéros disponibles actuellement. Adresse : Jean-Paul Morel, 33 rue Taine, 75012 Paris (tél. : 01 43 44 73 41 32 ; courriel : yann.lehourndel@wanadoo .fr).
Jean REBILLAT, Ultimum. Tome 1 : la dernière traversée , Paris, Les Editions libertaires, collection « Nos futurs », 2009, 192 p., 12 €. Août 2009* Mots clefs : science-fiction, anarchisme. Nouvelle parution de la collection anarchiste dédiée à la science-fiction engagée, La dernière traversée est le premier volet d'un cycle consacré à un thème classique de la littérature science-fictive : la colonisation d'un nouveau monde. Dans un avenir défini sans précision, la Terre se meurt sous les ravages de la pollution et le délitement des autorités instituées. Par le passé, six arches interstellaires sont déjà parties pour tenter de donner un nouveau départ à l'humanité ; toutes sont cependant dirigées par des multinationales, dont l'exode n'est pas sans évoquer le roman L'adieu des industriels de Maxime Benoît-Jeannin. Le septième vaisseau, qui n'a pu réaliser son départ suite à une révolte populaire contre ses occupants potentiels, est finalement réutilisé par un noyau d'humanistes décidé à préserver le meilleur de l'espèce humaine. Ces deux cents représentants partent donc pour un voyage de plusieurs siècles en animation suspendue, se retrouvant finalement sur une planète quasiment jumelle de la Terre. La colonisation de ce nouveau monde va rapidement être court-circuitée par l'action d'une véritable cinquième colonne, obligeant les réfractaires à l'optique ancienne à entrer en résistance… Si le propos et le style de Jean Rébillat sont à la fois classique et linéaire, la succession de chapitres dédiés chacun à un personnage différent rend la lecture tout à fait plaisante. Bien sûr, les comportements les plus négatifs de la personnalité humaine - jalousie, ambition - tendent à resurgir, mais c'est surtout l'aspect par trop manichéen qui gêne, entre des suppôts attachés fanatiquement à des multinationales dont on se demande comment elles parviennent à tenir autrement que par un conditionnement mental (le personnage de Chantal ne suffisant pas à infirmer ce constat) et des humains épris de liberté. Les ultimes développements, avec l'émergence d'un courant réactionnaire au sens plein du terme, tendent à nuancer ce jugement, et l'auteur a l'intelligence de laisser en suspens bien des questions afin de donner envie de lire la suite. Jean-Guillaume Lanuque
Sylvain ROSSIGNOL, Notre usine est un roman , Paris, La Découverte , 2009, 1414 pages, 12 €. Décembre 2009* Mots clefs : Roman social, chimie, travailleur, usine, fiction, travail. Nous profitons de la réédition en poche (première parution en 2008) pour évoquer un très intéressant opu s de littérature sociale. Au moment de la fermeture programmée de l'usine Roussel Uclaf (industrie chimique lourde), en 2004-2005, un groupe de militants (essentiellement CGT et PCF), par le biais du comité d'entreprise, s'engage dans un travail de recueil de la mémoire du site. Ils font appel à un écrivain, qui conduit une petite centaine d'entretiens avec des salariés (on devrait d'ailleurs écrire des salariées, car les femmes sont nettement majoritaires) sur leur vécu de l'entreprise. Par l'intermédiaire de cette mémoire vivante du lieu, fortement marquée par la conflictualité, c'est toute l'histoire de cette entreprise, celle vécue par ses travailleurs, qui se déploie au fil des chapitres. Le résultat est un récit émouvant, par en bas, de la vie quotidienne du labeur. Le récit commence en 1967, date à laquelle les protagonistes du récit entrent à l'usine. Ce début est d'ailleurs très touchant, imprégné par l'étonnement et, déjà, la solidarité avec les plus anciens. Les quelques lignes qui évoquent l'accueil des jeunes, alors que se déroule un arrêt de travail, dès les premières pages du livre, fournissent le ton général. Leur parcours dessine un demi-siècle d'histoire, celle des conditions de travail héritées du « paternalisme » industriel. Les grandes scansions de l'histoire sociale du pays se réfractent au fil des pages : l'occupation de l'usine en mai 68, l'élection de François Mitterrand, etc… Le lecteur vit de l'intérieur les immenses déceptions qui se font jour dans ce milieu ouvrier, la vie syndicale au quotidien (ses victoires, infimes et pourtant trop rares), du féminisme, des conséquences de la mondialisation, des fractures au sein du mouvement ouvrier. C'est le portrait d'une génération avec ses joies, ses espoirs et aussi ses désillusions qui est brossé ici de manière vivante et imagée. Il faut lire ce livre à la fois engagé et émouvant, non seulement pour l'histoire (les histoires) qu'il rapporte, mais aussi pour ses qualités littéraires propres. En effet, Sylvain Rossignol utilise au mieux les matériaux qu'il a récoltés et donne au roman le caractère très moderne d'un récit à la structure démultipliée par la multiplicité des points de vues et des personnages. De la belle ouvrage. G.U.
Victor SERGE, L'affaire Toulaev. Un roman révolutionnaire , Paris, éditions Zones, 385 pages, 24 €. Préface de Susan Sontag. Mars 2010* Mots clefs : URSS, littérature, Victor Serge. Victor Serge est surtout connu pour ses essais - dont les « Mémoires d'un révolutionnaire » (Paris, Bouquins, 2001, plus de mille pages) -, mais il fut pourtant aussi un romancier inscrit de plein pied dans son époque, et qui entendait poursuivre autrement, dans la fiction, sa réflexion et son combat. Cependant, et Susan Sontag y insiste avec raison dans sa préface, il ne faudrait pas sous-estimer la valeur littéraire de son œuvre pour la réduire à un simple témoignage plus ou moins romancé. L'affaire Toulaev, par exemple, est un roman novateur faisant voyager le lecteur de Moscou à Madrid, en passant par Paris, à travers un montage (Sontag parle de « roman polyphonique ») de différentes trajectoires, de plusieurs personnages articulés autour de l'assassinat de Toulaev. On pense à Manhattan Transfert de Dos Passos, écrit quelques années plus tôt et que Serge admirait. Mais il y a aussi dans ce livre un style et une trame qui rappellent les romans noirs et anticipent sur le polar. Sauf qu'ici l'intrigue est inversée. Il ne s'agit pas de découvrir qui a tué Toulaev ni même comment l'enquête (ou l'enquêteur) va remonter jusqu'au coupable, mais bien comment la machine politico-judiciaire va se mettre en branle, étendre aux quatre coins de la société ses tentacules pour fabriquer, à partir de ce crime, la culpabilité « nécessaire » d'une série de personnes et les unir dans un complot imaginaire. Cela nous vaut de belles pages kafkaïennes où passent des images poétiques (le combat dans la neige), la psychologie de la peur et de la terreur (page 103) et un humour noir, irrésistible comme dans la description de la vie du kolkhoze Le Chemin de l'Avenir (page 351). Le caractère traditionnel des femmes dans ce roman (et dans l'œuvre de Serge en général telle que Sontag le met en évidence) et le recentrage sur des personnages presque tous membres du Parti constituent une limitation qui ne gâchent pas le plaisir de la lecture. Frédéric Thomas
Martine SONNET, Atelier 62 , Paris, ed. Le temps qu'il fait, 2008, 236 p., 24 €. janvier 2009* Martine Sonnet est ingénieure de recherche au CRS. Il s'agit là de son premier roman, qui évoque, à travers la figure de son père, un groupe et un milieu social, celui des ouvriers des années 50. Il s'agit en quelque sorte d'une fiction vraie ou plus exactement d'une fiction assistée par les sciences humaines et les archives, ainsi que la bibliographie finale en fait foi. Ouvrier rural dans l'outillage agricole, son père est contraint de partir gagner sa vie à Paris, chez Renault, ouvrier itinérant pendant plusieurs années entre son village qu'il continue de fréquenter le week end et l'usine la semaine. Puis, il fait venir sa famille dans la banlieue parisienne. Ce récit tout en finesse évoque le sort du père au travail, ouvrier de force au département des forges, pas sp écialement engagé, même pas syndiqué. Il y a d'ailleurs un certain décalage entre les sources citées, journaux syndicaux ou tracts communistes et la vie de ce père, attaché par tout son être à sa campagne normande natale. Mais M. Sonnet ne se contente pas de décrire par le menu la vie de cet être cher. Elle élargit rapidement le propos à la famille, sa mère, ses sœurs, avant d'offrir un point de vue sur le groupe. On est clairement dans le romanesque, mais un romanesque nourri de sa sensibilité, de son parcours de déclassée par le haut. Elle sera la seule de la famille à faire des études, similitude qu'elle partage avec Annie Ernaux, romancière dont l'ombre hante la prose de Martine Sonnet. Les menus faits de la vie quotidienne, ainsi par exemple les habits de travail et les lieux où l'on peut les acheter, croisent les dimensions proprement sociologiques de l'organisation des ateliers, avec l'évocation des travaux d'Alain Touraine sur les différentes phases du travail ouvrier chez Renault. Sans pathos, la dureté du travail est évoquée (lire ainsi le chap. 17, Accidents). On songe en particulier à la l'évocation de la Saint Eloi 1967, fête patronale des forgerons, comme moment de relâchement (tragique, fatalement) de la pression du labeur quotidien. On sent l'in sp iration descriptive de Georges Perec, par exemple dans l'évocation des métiers présents dans l'usine (voir chap. 3) ou la veine poétique de Prévert se faufiler au fil des chapitres. Les films et les documents sonores ou les lectures, savantes pour la plupart, ainsi que les tours et détours sur le terrain, viennent par petites touches enrichir la palette des sensations enrichissant la narration. Le père quittera Billancourt bien avant la fermeture définitive du site. Mais c'est sur la ruine définitive de cet endroit mythique de la classe ouvrière que se clôt ce très émouvant ouvrage. G.U.
Morgan SPORTES, Maos , Paris, Grasset, 2006, 406 pages, 19,50 €. février 2007* Ce roman, qui prend comme cadre le mouvement maoïste français post-soixante-huitard, tranche assez sérieusement, sur ce sujet, d'avec les œuvres qui l'ont précédé. Jusqu'à présent, ce sont essentiellement des ex- qui ont narré, sous forme romanesque, leur expérience des différentes organisations (parmi les derniers, Jean Rolin, L'organisation , Olivier Rolin, Tigre de papier , Daniel Rondeau, L'enthousiasme , tous réédités en éditions de poche, J.-P. Le Dantec, Etourdissements , Le Seuil). Sauf méconnaissance, M. Sportès n'a jamais eu d'engagement militant. C'est en romancier qu'il s'intéresse au sujet. C'est ce qui explique le traitement assez substantiellement différent qu'il propose de la matière narrative. L'histoire commence comme un roman reposant sur une solide documentation, qui figure d'ailleurs en fin d'ouvrage, preuve de la bonne foi du romancier qui a bien travaillé son sujet. C'est l'histoire de Jérôme, un militant maoïste qui a rompu avec l'engagement au moment de la dissolution de son organisation au mitan des années 1970. Le passage du militantisme le plus débridé au confort petit-bourgeois s'est déroulé sans grande peine. Jérôme s'est mis en ménage avec une jeune femme charmante qu'il aime comme un fou. Il s'apprête d'ailleurs à l'épouser. En attendant, il fait « bouillir la marmite » grâce à son boulot de conseiller chez un grand éditeur de la place. Seulement, voilà, le passé ressurgit du néant sous la forme d'Obélix, un ex- qui n'a pas renoncé, lui. Très rapidement, l'action va dériver vers la farce la plus énorme, au fur et à mesure des Tranxène qu'ingurgite Jérôme. Celui-ci est en effet chargé d'exécuter un ancien tueur qui avait sévi contre l'organisation. Puis, rapidement, le meurtre n'étant pas suffisant, le voilà chargé de faire échouer l'arrivée de la gauche au pouvoir (on est à la veille des législatives de 1978) en faisant sauter… l'Assemblée nationale. Seulement, il se révèle rapidement que, derrière cette dérive terroriste, quelqu'un tire les ficelles et manipule les apprentis terroristes. Sportès nous livre sa vision paranoïaque de l'histoire sous la forme d'un complot généralisé, que le lecteur appréciera ou non, mais qui possède l'indéniable coup de patte d'un écrivain qui connaît son métier et ses tours de mains. On appréciera en particulier son art de choisir les citations qui débutent chaque chapitre. Le gotha des intellectuels français y défile, pas particulièrement pour leur plus grande gloire ou perspicacité. Georges Ubbiali Sébastien VASSANT, Frédérique JACQUET, Jules des chantiers , Paris, ed. Atelier, 2009, 178 p., 18 €. Avril 2010* Mots clés : Bande dessinée, histoire sociale, chantiers navals Après le coup de maître du premier volume de cette collection L'histoire sensible (Davodeau/Jacquet, Jeanne de la zone , lire le compte rendu sur ce site), les éditions de l'Atelier poursuivent leur travail éditorial. Le principe ne change pas. Il s'agit d'associer un dessinateur et un rédacteur de texte sur la base d'une histoire racontée par un enfant. Jules vit et grandit à Saint Nazaire, à l'ombre des chantiers navals, dans la période de l'après guerre. Tandis que son père y exerce son métier, Jules vit dans la perspective d'y travailler un jour. Il est entouré de sa grand-mère qui habite à proximité et conserve nombre de traits d'une vie rurale et agricole. Le travail aux Chantiers rythme sa vie et celle de son entourage. Même pour ses loisirs, il dépend de la perruque, le travail au noir, que son père effectue avec le matériel et les outils du chantier, pour avoir une belle carriole. Tandis que son frère aîné « fréquente », Jules connaît lui aussi ses premiers émois amoureux. En arrière fond, les rumeurs de la grève aux Chantiers. Cette histoire, à la fois banale et pleine de poésie, agrémentée de dessins très évocateurs ravira à la fois les grands et les plus petits. Une seconde partie, consacrée à un dossier documentaire permet au lecteur d'approfondir (ou tout simplement de découvrir) de multiples aspects de la vie de Jules, depuis la civelle, jusqu'aux outils utilisés sur les chantiers. De très nombreuses indications de lecture permettent également, à qui le souhaite, d'approfondir cette tranche de vie ouvrière. Un bel ouvrage, qui permet de relier le passé au présent, avec délicatesse et intelligence. Une nouvelle belle réussite de cette collection dont on attend la suite. Georges Ubbiali
TARDI, VERNEY, Putain de guerre ! 1914-1915-1916 , Casterman, Paris, 2008, 68 p., 16€. Avril 2009* Mots clés : Antimilitarisme, guerre, bande dessinée, 14-18, soldat, fraternisation, colonie Pour ceux qui croient encore à la beauté de la guerre, à l'héroïsme et autres fadaises dont l'histoire nationale est remplie, il faut impérativement faire lire le dernier opus de Tardi. Sur la base d'une documentation que ne renierait pas un historien (notons simplement le rôle de réservoir de viande à abattoir que jouent les colonies françaises et anglaises !), Tardi met en scène l'histoire d'un jeune ouvrier du front durant les premières années de la guerre. Magnifiquement dessiné, cet album est destiné à montrer l'horreur absolue, définitive de la geste guerrière. Cette BD transpire l'antimilitarisme par toutes ses cases ! Rarement la haine de la guerre aura été aussi bien servie que par ces modestes pages. Les massacres succèdent aux massacres, la nullité de la vie humaine ne servant qu'à augmenter les profits des marchands de canon. Servi par un scénario intelligent, cette œuvre mériterait d'être étudiée par des générations de têtes blondes (brunes, noires, etc.) afin d'éveiller les consciences du néant que constitue l'acte guerrier. Un petit journal pour chaque année complète les dessins de Tardi. Le nombre effroyable de morts pour chacune des batailles qui émaillent cette guerre est rappelé. Souci du réalisme, les auteurs y ajoutent également une anthologie du vocabulaire des tranchées. Que l'on eût aimé que cet antimilitarisme dont a fait preuve l'ouvrier parisien ait été partagé par ses collègues dès août 1914. Sans doute on aurait raté une extraordinaire BD, mais il est des expériences dont on peut se passer…Et vu qu'on ne peut pas refaire l'histoire, on attend avec impatience l'ouvrage qui couvrira les années 1917-1918. G.U.
Howard ZINN, Mike KONOPACKI, Paul BUHLE, Une histoire populaire de l'Empire américain , Paris, Vertiges Graphic, 2009, 287 pages, 22 €. Décembre 2009* Mots clefs : Bande dessinée, histoire sociale, Etats-Unis, impérialisme, histoire, engagement. En 2003, l'historien américain Howard Zinn, figure de la contestation radicale, publiait en français son maître livre, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours , chez Agone (lire la critique sur ce site). Evidemment, le volume (plus de 800 pages) de cet ouvrage constituait un obstacle pour sa réception large. C'est pourquoi une adaptation (forcément plus limitée) en bande dessinée a été entreprise par un éditeur américain. Le succès rencontré aux Etats-Unis a conduit l'éditeur Vertiges Graphic, connu pour la qualité de son travail éditorial, à proposer une version française. Disons le tout de suite, le résultat est un pur régal à tous les points de vue. Du point de vue du dessin, tout d'abord. Mike Konopacki fait montre de sa technique en matière graphique. Ligne claire et inclusion des documents dans le corps du script aboutissent à un effet de réel tout à fait convaincant. On retiendra l'exemple des titres de presse mobilisés dès les premières pages, pour annoncer les développements et situer l'action. Les photographies sont retravaillées, incluses dans le dessin, fournissant ainsi un riche matériau iconique. Certes, on ne peut prétendre à ce qu'une bande dessinée remplace un livre d'histoire, dense de surcroît. Mais on garantit au lecteur qu'il apprendra beaucoup sur l'histoire des incursions des Etats-Unis depuis un siècle dans le monde. De la guerre contre ses propres populations, les indiens ou les ouvriers, à l'intervention impérialiste directe aux quatre coins du monde (Cuba, Philippine, Amérique centrale, Asie ou Moyen-Orient), aucune des sanglantes expéditions américaines ne sont oubliées. Pas plus d'ailleurs que les réactions puritaines à l'égard de la musique et de la culture noire, ou de la volonté d'émancipation des populations issues de l'esclavage massivement pratiqué sur le continent. Les victimes sont nombreuses au fil des pages d'une conférence tenue par Howard Zinn lui-même, qui sert de fil rouge au récit. On appréciera également la manière dont Howard Zinn intègre des éléments autobiographiques dans le récit, lui-même étant partie prenante de la contestation sociale, notamment lors des luttes démocratiques des noirs ou durant la guerre du Viet nam. On retrouve d'ailleurs un certain nombre de situations et de combats qu'il a décrit dans un autre livre, consacré à son parcours, L'impossible neutralité , paru également chez Agone en 2006 (compte rendu sur ce site). Cet ouvrage sous format BD s'inscrit dans la lignée des grandes œuvres politiques, appelant à poursuivre la lutte et laissant entrevoir un « Espoir possible », titre de l'épilogue. S'engouffrer dans cette BD, c'est se promettre des heures de lecture heureuse et fructueuse. G.U.
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