Mouvement communiste

URSS et mouvement international

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 


- Claude ANET, La révolution russe. Chroniques 1917-1920 , Paris, Phébus, 2007, 858 p

- Eric AUNOBLE, « Le communisme tout de suite ! ». Le mouvement des Communes en Ukraine soviétique (1919-1923) , Paris, Les Nuits rouges, 2008, 286 p., 18 €

- Gilbert BADIA, Les sp artakistes. 1918, L'Allemagne en révolution, Bruxelles, Aden, 2008, 332 p., 10 €

- Berlin : l'effacement des traces 1989-2009, Paris, BDIC/ Lyon, Fage Editions, 2009, 127 pages, illustrations couleurs, bibliographie (exposition au BDIC Musée d'Histoire contemporaine/ Invalides, 21.10 -31. 12 2009)

- Alexandre BERKMAN, Emma GOLDMAN, La rébellion de Kronstadt 1921 & autres textes , Quimperlé, La Digitale, 2007, 163 p

- Guy BERNARD, Naissance et fin du communisme russe. De Lénine à Gorbatchev , Paris, Thélès, 2005

- Anne Samia BEZIOU, L'Internationale Communiste (IC) et le mouvement trotskyste en Belgique, 1928-32, Mémoire, 91 p. et 15 p. de Sources - Bibliographie - Chronologie, sous la direction du Professeur Pieter Lagrou

- Marcel BODY, Au cœur de la révolution. Mes années de Russie, 1917-1927, Editions de Paris-Max Chaleil, 2003.

- Varlam CHALAMOV, Les années vingt , Paris, Verdier, 2008, 186 p., 8,80 €

- François-Xavier COQUIN, La révolution russe , Pantin, Les bons caractères, 2005

- DIMITROV, Journal 1933-1945, Paris, Belin, 2005, 1500 pages.

- Peter DRUCKER, Max Shachtman and his left. A Socialist's Odyssey through the American Century, Humanities Press, Atlantic Highlands, New Jersey, 1993, 346 p., 18,50 $

- Alain DUGRAND, Frédéric LAURENT, Willi Münzenberg, artiste en révolution (1889-1940) , Paris, Fayard, 2008, 632 p., 26 €

- Hans Magnus ENZENSBERGER, Les rêveurs de l'absolu , Paris, édition Allia, 1998

- Jean François FAYET, Karl Radek (1885-1939). Biographie politique, Bern et alii, Peter Lang, 2004, 813 pages.

- Claude KASTLER, Alexandre Voronski, 1884-1943. Un bolchevik fou de littérature , Grenoble, Ellug, 2000, 186 pages, 21 €

- Fred KUPFERMAN, Au pays des Soviets. Le voyage français en Union soviétique, 1913-1939 , Paris, Tallandier, 2007, 174 pages, 21 euros

- L’épreuve du pouvoir. Russie 1917, Paris, Spartacus, 2005, 160 pages, 12 euros.

- Domenico LOSURDO, Le péché originel du XX e siècle , Condé sur Noireau, Editions Aden, 2007, 86 pages, 9 euros

- Rosa LUXEMBURG, La révolution russe , La Tour d'Aigues, 2007, 72 pages

- Jean-Jacques MARIE, La guerre civile russe, 1917-1922. Armées paysannes rouges, blanches et vertes, Autrement, collection Mémoires, Paris, 2005, 280 p.

- Jean-Jacques MARIE, Cronstadt, Fayard, Paris, 2005, 486 pages, 23 euros.

- Jean-Jacques MARIE, Lénine, 1870-1924, Balland, Paris, 2004, 512 pages, 25 Euros

- Jean-Jacques MARIE, Khrouchtchev. La réforme impossible , Paris, Payot, collection « Biographie Payot », 2010, 608 pages, 28 euros

- Simon Sebag MONTEFIORE, Staline. La cour du tsar rouge, Paris, Editions des Syrtes, 2005 (2003 pour l’édition originale), 800 pages.

- Nous autres paysans. Lettres aux soviets, 1925-1931, Paris, Verdier, 2004

- Jean-Michel PALMIER, Lénine, l'art et la révolution. Essai sur la formation de l'esthétique soviétique , Paris, Payot, 2006, 560 p., 30 euros

- Serge RAFFY, Castro, l'infidèle , Paris, Fayard, 2003, 672 pages

- Léonard SCHAPIRO, Les bolcheviques et l'opposition (1917-1922) , Paris, Les Nuits Rouges, 2007, 22,2 €

- John SCOTT, Au-delà de l'Oural. Un ouvrier américain dans la métropole russe de la sidérurgie , Paris, Les bons caractères, 2010, 296 pages, 16,5 €

- Brigitte STUDER, Heiko HAUMANN, dir., Sujets staliniens. L'individu et le système en Union Soviétique et dans le Comintern, 1929-1953 , Zurich, 2006, 555 p

- Alexandre TARASSOV-RODIONOV, La révolution de février 1917 , Paris, Les bons caractères, 2007, 334 p

- Léon TROTSKY, La jeunesse de Lénine, Pantin, Les bons caractères, 2004

- Jean-Philippe WARREN, Ils voulaient changer le monde. Le militantisme marxiste-léniniste au Québec , Montréal, VLB éd., date ?, 252 p.

- Claudie WEILL, Rosa Luxemburg, Ombre et lumière , Paris, Le temps des cerises, 2009, 120 pages, 12 €

- Nicolas WERTH, L’île aux cannibales. 1933, une déportation-abandon en Sibérie, Paris, Perrin, 2006, 200 pages.

- Serge WOLIKOW, Alexandre COURBAN, David FRANCOIS, Christian OPPETIT, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943 , Paris-Dijon, Archives Nationales, MSH Dijon, 2009, 332 pages, 20 €


 

 

Claude ANET, La révolution russe. Chroniques 1917-1920 , Paris, Phébus, 2007, 858 p. juillet 2008*

Claude Anet, grand reporter, corre sp ondant d'un important journal français, a couvert la guerre au côté de l'allié de la France qu'était alors la Russie du tsar. Etant journaliste d'un pays ami, il avait ses entrées dans l'ensemble des services des armées. De ce point de vue, Anet était un témoin oculaire, aux premières loges, pour observer le mouvement révolutionnaire. Ses écrits furent publiés en feuilletons dans les journaux de l'époque, puis dans une édition en quatre volumes très rapidement. Ce sont ces textes qui sont rassemblés ici en un seul volumineux opus.

Dans sa préface, Claude Dussert (inconnu au bataillon) avance que les chroniques d'Anet se situent au niveau du fameux livre de John Reed, Les dix jours qui ébranlèrent le monde, ce qui est parfaitement injustifié. On ne prétendra pas comparer ici le style de chacun de ces ouvrages, mais le parti pris des auteurs est diamétralement opposé. Alors que Reed prend fait et cause pour le mouvement révolutionnaire, Anet n'est rien d'autre qu'un privilégié, totalement acquis à la société impériale et à ses fastes. Sa principale préoccupation au moment où s'amorce le processus révolutionnaire est de savoir si l'armée russe va pouvoir tenir face à l'ennemi allemand. C'est à l'aune de l'affaiblissement constant de l'armée tsariste qu'il appréhende le phénomène révolutionnaire. On est donc loin d'une description des évènements favorable à l'action révolutionnaire. De ce point de vue, la comparaison av ec Les dix jours qui ébranlèrent le monde ne tient pas franchement la route. Reste son statut d'observateur privilégié. Certes, son regard apparaît surdéterminé par un antisémitisme latent dès les premières pages, avant qu'il n'éclate au milieu de l'ouvrage dans la dénonciation des « judéo-bolchéviques ». Son point de vue est surdéterminé par ailleurs par son statut quasi diplomatique, qui lui fait préférer les salles d'attentes de la haute aristocratie et des élites aux manifestations de rue. Néanmoins, il n'est pas totalement imperméable aux formidables transformations qui se déroulent sous ses yeux, ou qui lui sont rapportées par ses interlocuteurs. De ce point de vue, il est nécessaire de dépasser l'irritation que sa vision bourgeoise et toute acquise à l'ordre peut susciter pour lire ses pages de reportage. A son corps défendant pourrait-on dire, Anet se fait l'écho des bouleversements en cours. On voudrait en donner deux exemples. Ainsi, il rapporte, p.155, une information lue dans la presse russe qui témoigne de la frénésie d'organisation qui saisit soudain la société russe. A Petrograd, les sourds-muets décident de fonder un club afin de discuter coll ec tivement de leurs revendications. Anet ne peut s'empêcher de railler cette attitude, « sans doute la bonne, c'est-à-dire, sans bruit ». Le l ec teur apprend à la fin de ce paragraphe que ce sont également les prisonniers de guerre (allemands donc) qui sont atteints par le souffle révolutionnaire et qui se mettent à revendiquer… les 8 heures de travail.

Le livre fourmille ainsi d'an ec dotes, souvent très vivantes, dont l'intérêt pour la compréhension du processus en cours dépasse le propre entendement du journaliste qui s'érige contre ce vent de folie soufflant sur cette Russie éternelle et qui soudain implose sous son regard. Pour ces a sp ec ts, pour peu que l'on sache dépasser les dithyrambes sur les Romanov et sur la caste militaire, ce témoignage vaut la peine d'être lu.

G.U.

 

Eric AUNOBLE, « Le communisme tout de suite ! ». Le mouvement des Communes en Ukraine soviétique (1919-1923) , Paris, Les Nuits rouges, 2008, 286 p., 18 €. Avril 2009*

Mots clés : Révolution russe, bolchevisme, anarchisme, mouvement paysan, Ukraine.

Cet ouvrage se présente comme la publication de la première partie d'une thèse d'histoire, soutenue à l'EHESS en 2007. Il s'agit donc d'un travail de première main, sur la base d'archives, présentées en fin de volume, ainsi que d'une bibliographie en grande partie constituée d'ouvrages en langue russe. Comme à leur habitude, les éditions les Nuits rouges offrent une édition très soignée, agrémentée de la reproduction de quelques documents. Ce livre offre une vision tout à fait originale du processus révolutionnaire, à partir d'une monographie d'événements s'étant déroulés durant une période très courte, de l'ordre de quelques mois. En effet, la partie de l'Ukraine dans laquelle est né le mouvement des communes à partir de l'expérience révolutionnaire bolchevique, a rapidement été reconquise par les troupes blanches de Denikine. Puis divers gouvernements s'y sont succédés, ne permettant pas la survie du mouvement des communes. Ce mouvement paysan de mise en commun des terres s'est paradoxalement déroulé avec l'appui des bolcheviques, dont l'auteur démontre, dans une première et convaincante partie, que, loin d'être un parti uniquement centré sur la classe ouvrière, il avait également largement élaboré sur les questions paysannes. Les propositions des populistes ou des anarchistes apparaissent ainsi bien moins radicales que celles du parti bolchevique sur les questions paysannes. Le mouvement des communes est ainsi pour une petite fraction du monde paysan, la partie la plus pauvre, la réalisation de ses aspirations révolutionnaires. Cette forme de vie communautaire incarne pour ces quelques milliers d'individus et de familles la forme réalisée de la démocratie directe à laquelle ils aspirent. Mais ce mouvement communard suscite une haine irrépressible de la majorité du monde paysan, tant cette expérience tranche avec le niveau de conscience du milieu rural. Rapidement, les communes et la collectivisation qu'elles suscitent font l'objet d'attaques de la part de groupes paysans, tant et si bien que les bolcheviques sont obligés de modérer leur soutien à ces communes qui apparaissent si marginales pour le bloc paysan aspirant à la propriété individuelle. Pour essayer de s'attacher le soutien du monde rural face au développement de la contre révolution blanche, les bolcheviks abandonnent une bonne partie de leur programme d'émancipation. L'auteur y voit les prémisses de la faillite future du régime soviétique (« Fin des communes, fin du communisme » titre-t-il en conclusion). Si cette thèse peut-être discutée, rappelons que ce mouvement communard n'a concerné au mieux que quelques milliers de paysans, pesant peu face aux dizaines de millions de paysans, il n'en reste pas moins qu'Aunoble propose une analyse renouvelée des premiers mois de cette révolution, à partir d'un angle méconnu, celui de la pénétration de l'idéal communiste au sein de la paysannerie.

G.U.

 

Gilbert BADIA, Les spartakistes. 1918, L'Allemagne en révolution, Bruxelles, Aden, 2008, 332 p., 10 €. mars 2009*

Mots clés : Allemagne, Rosa Luxembourg, Liebknecht, révolution, Spartacus, parti communiste allemand, conseil, social-démocratie

Sur la révolution allemande de l'hiver 1918-1919, la bibliographie française est assez pauvre. Evidemment Pierre Broué traite, longuement, de cet épisode dans son indi sp ensable Révolution en Allemagne (1). On trouve aussi la brochure de A. et D Prudhomneaux, Spartacus et la commune de Berlin, 1918-1919 (2) ou plus récemment le récit de S. Haffner, L'Allemagne en 1918. Une révolution trahie (3), ainsi que l'édition en cours du roman en quatre tomes de Alfred Döblin (4). Bien entendu, la bibliographie allemande sur le sujet est nettement plus étendue. On peut regretter qu'aucun éditeur n'ait envisagé de traduire les mémoires du dirigeant des Délégués révolutionnaires, Richard Müller, ou l'analyse classique de Peter von Oertzen sur le rôle du mouvement des conseils dans la phase révolutionnaire.

Les éditions Aden nous offrent néanmoins la réédition du livre de l'historien communiste G. Badia, publié précédemment en 1966, édition identique à l'originale, y compris dans ses illustrations. Un travail éditorial supplémentaire eût été apprécié, permettant de faire le point sur l'avancée des connaissances en quarante ans (ainsi par exemple sur la révolution en Bavière, évoquée au détour d'une phrase, p. 276, dans l'ouvrage de Badia) ou tout simplement actualisant certaines références bibliographiques qui ont été traduites depuis la première édition (ainsi le livre de O.K. Flechtheim, Le PCA sous la République de Weimar , Ma sp éro, 1972). Basé sur une documentation directe, qu'il cite longuement et abondamment (lire entre autre les ultimes et émouvants article de Rosa Luxemburg p. 256, ou le texte des affiches, pp. 213-214), l'ouvrage de Badia présente cet épisode révolutionnaire comme une opposition directe et permanente entre la social-démocratie et les sp artakistes, courant interne du Parti socialiste indépendant (USPD), qui donnera naissance au KPD, le PC allemand. En effet, durant quelques semaines, l'Allemagne bascule. Tandis que l'Empire s'effondre militairement, l'intervention des conseils de soldats et d'ouvriers laisse entrevoir la possibilité de création d'une république socialiste en Allemagne. La social-démocratie, emmenée par Ebert, Scheidemann, puis Noske, pèsera de tout son poids pour s'opposer au développement et au pouvoir des conseils, agissant activement (et même militairement) pour l'établissement d'une république parlementaire, bourgeoise et capitaliste. Au jour le jour, Badia raconte cette histoire avec force détails. Fort de son implantation dans la classe ouvrière et dans le mouvement syndical, le SPD parviendra finalement à obtenir l'abandon de la per sp ective révolutionnaire et le retour à l'ordre bourgeois, même s'il a dû pour cela faire intervenir les corps francs, préfiguration des SA et des SS. Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, parmi de nombreux autres dirigeant et militants du Spartakusbund, paieront cette opération contre-révolutionnaire de leur vie.

On peut reprocher à Badia de centrer son récit sur le groupe Spartacus et le SPD au détriment d'autres courants, en particulier ce formidable mouvement prolétarien des délégués révolutionnaires, encore si méconnu de nos jours. Aussi discutable apparaît sa défense d'une forme de substitutisme/avant-gardisme, dont il se fait le héraut dans le dernier chapitre, sur l'explication qu'il avance de la défaite des révolutionnaires. Badia n'hésite pas en effet à avancer que «  Faut-il attendre, pour prendre le pouvoir, d'être porté par la grande majorité [souligné dans le texte] de la classe ouvrière, ou bien, la prise du pouvoir à un moment propice, ne permet-elle pas de gagner plus facilement la masse, ne permet-elle pas d'utiliser l'appareil d'Etat à un nécessaire travail d'explication qui facilite la prise de conscience des masses (…) », p. 281,ce qui ne l'empêche pas de souligner par ailleurs la force de la bourgeoisie (son hégémonie pourrait-on dire, même si Badia n'utilise pas ce terme) sur la société. Quelles que soient les questions que soulève ce moment révolutionnaire, la republication de ce livre, avec ses limites, participe d'une meilleure connaissance de l'histoire ouvrière au XXe siècle.

G.U.

(1) Minuit, 1971. Disponible en ligne sur marxist.org.

(2) Spartacus 1949, édition originale.

(3) Complexe, 2001. Compte rendu dans Dissidences n°11, 2002, disponible sur ce site.

(4) Novembre 1918. Une révolution allemande, Agone, 2008. Karl et Rosa, vol. 4.

 

Berlin : l'effacement des traces 1989-2009, Paris, BDIC/ Lyon, Fage Editions, 2009, 127 pages, illustrations couleurs, bibliographie (exposition au BDIC Musée d'Histoire contemporaine/ Invalides, 21.10 -31. 12 2009). Avril 2010*

L'exposition qui vient de se terminer au BDIC Musée d'histoire contemporaine avait pour ambition d'explorer les traces de l'ancienne RDA dans la culture actuelle de l'Allemagne unifiée. Berlin se trouvait au centre de cette réflexion, en tant que lieu symbolique à la fois de la division et de la réunification. Invitant des artistes contemporains travaillant à et/ou sur Berlin, l'exposition présentait également des visuels de propagande : affiches, slogans, cartes postales évoquant la culture et l'histoire est-allemandes. Les commissaires – les historiennes Sonia Combe et Régine Robin, et l'historien de l'art Thierry Dufrêne – adoptaient un point de vue engagé et critique face à l'arrogance avec laquelle le capitalisme occidental, incarné par l'Allemagne de l'Ouest, a imposé ses valeurs à l'ex-RDA. Cet argument traverse le très intéressant catalogue publié à l'occasion de l'exposition. Plusieurs thèmes allant dans ce sens sont réitérés dans les différents textes et notices : le déni de mémoire et l'effacement intentionnel et systématique de toute trace culturelle de la RDA , la destruction précipitée des bâtiments et des statues érigés pendant le communisme, la muséification façon Disneyland de l'héritage est-allemand et des vestiges du Mur, la résistance souvent passée sous silence des ex-citoyens de RDA face aux changements imposés, le révisionnisme univoque de l'expérience sociale et du mode de vie est-allemands, la réduction simpliste et caricaturale de ceux-ci à une « Ostalgie » (nostalgie du communisme).

Le catalogue est constitué d'un avant-propos, d'une préface suivie de trois articles de fond qui incombent aux trois commissaires cités plus haut. On y trouve aussi des entretiens avec Sophie Calle et Christian Boltanski, deux artistes français célèbres qui ont travaillé sur la réunification de Berlin. Plus loin, un des artistes exposés, Jean-Claude Mouton, installé à Berlin au moment de la chute du Mur, livre ses souvenirs et ses réflexions sur la ville changeante et la fragilité du médium photographique. Enfin, l'ouvrage se termine par des notices publiées à la manière d'un abécédaire, expliquant quelques-uns des documents visuels exposés, ainsi que par une bibliographie et une chronologie ciblées – un outil de travail précieux pour ceux qui s'intéressent à Berlin, à l'ex-RDA et plus généralement au postcommunisme dans les pays de l'Est.

Les textes très aboutis des commissaires proposent un point de vue convaincant et engagé sur l'histoire récente. Sonia Combe, conservatrice au BDIC, revient sur les événements d'octobre et novembre 1989 en analysant les slogans brandis par les manifestants à Berlin, mais aussi dans d'autres villes est-allemandes. Elle rappelle que la réunification n'est ni envisagée d'emblée ni acceptée aussi vite qu'on a voulu le dire à l'Ouest. Au début, les Ossies veulent reconstruire le socialisme et revenir aux préceptes fondateurs de la RDA. Après , quand l'idée de la réunification fait son chemin et se cristallise dans le slogan « Wir Sind ein Volk » (« Nous sommes un peuple »), beaucoup dénoncent le risque de « colonisation », de « vente » de la RDA à la RFA. Certes , en novembre 1989, les sondages indiquaient que 61% des Est-allemands souhaitaient la réunification : insérée dans l'article, une photo des queues devant la Deutsche Bank rappelle que Helmut Kohl avait lancé une campagne de « bienvenue » pour les ressortissants de l'Est en leur allouant la somme de 100 marks ouest-allemands.

L'article de l'historienne canadienne Régine Robin abonde dans ce sens, rappelant à quel point l'histoire allemande du xx e siècle est lourde à assumer et le travail sur la mémoire est difficile dans ce pays depuis le nazisme. A travers des exemples précis, notamment la reconversion rapide du Neue Wache (bâtiment analysé aussi dans les notices), l'auteure dénonce la confusion qui règne en Allemagne réunifiée entre les victimes du nazisme, du communisme et de la Shoah. Elle accorde une importance particulière à l'analyse du changement frénétique des noms des rues berlinoises qui, selon elle, invalide toute la tradition révolutionnaire allemande : on a enlevé, par exemple, le nom de Clara Zetkin, une des fondatrices du KPD, qui fut aussi féministe, anti-nazie, volontaire à la guerre d'Espagne, pour y remettre le nom d'une princesse prussienne. Régine Robin conclut que l'absence de nuance et la morgue de la propagande pro-occidentale n'aident pas à faire le deuil de la RDA et en percevoir les faillites et les manques ; elles mènent, au contraire, à une pseudo-nostalgie caricaturale et idéalisante.

L'historien de l'art Thierry Dufrêne (Université de Paris X), se penche pour sa part sur la destruction des œuvres d'art de l'époque communiste et sur les expositions, au discours très ambigu et pro-occidental pour la plupart, retraçant l'histoire de l'art allemand. Il revient sur la pertinence des critères évoqués après la réunification pour justifier la négation de l'art est-allemand : il ne peut y avoir d'art libre que dans une démocratie (comme si la liberté y était illimitée !) ou, plus bêtement, l'art communiste ne saurait être beau. Le texte s'attaque au sentiment arrogant de la prédominance de l'art occidental alors que le retour, si populaire, à l'expressionnisme figuratif vient des immigrés des écoles d'art à l'Est. Ce discours dépourvu de doute, péjorant la valeur des œuvres est-allemandes, écarte toute possibilité de résistance au sein du régime communiste. De même, la négation de la culture est-allemande est flagrante dans le Musée de la DDR nouvellement fondé qui, tel un « Legoland de l'ancienne République », regorge de pacotilles (une Trabant, un canapé vieillot, etc.) et de touristes.

En somme, on comprend avec ce catalogue que le désarroi des Allemands, mais aussi des autres pays de l'Est convertis au capitalisme, vient en partie de l'absence de travail de mémoire. La conception que seule la voie capitaliste pouvait redresser les économies malmenées a été propagée par une propagande massive, à l'Est et à l'Ouest, exploitant l'ébahissement des citoyens des ex-pays communistes face à la surabondance spectaculaire des temples de la consommation occidentaux (dans plusieurs articles, on évoque les visages illuminés des Ossies découvrant le hamburger chez MacDonald). Au lieu de saisir l'occasion pour repenser l'économie et la communauté, les pays occidentaux ont éradiqué et ridiculisé les propositions anti-capitalistes qui avaient pourtant leurs défenseurs. Ainsi, l'Europe s'est vite enlisée dans les certitudes occidentales, dans le cliché qu'une démocratie serait impossible hors de l'économie de marché. Et on a pris soin d'écraser, caricaturer, minimiser tout ce qui s'était passé à l'Est.

Citons en dernier exemple cette photo publiée dans le catalogue qui montre des bébés alignés sur le pot dans une crèche est-allemande. L'image avait servi la propagande de la RFA qui y voyait la massification et l'effacement de l'individu en RDA. Or une étude approfondie du contexte montre que la propagande ouest-allemande déguisait de cette manière un discours réactionnaire, s'opposant au concept même de crèche et incitant les mères à rester à la maison selon la tradition conservatrice maternaliste alors que les crèches est-allemandes s'inspiraient des dernières recherches internationales en pédiatrie. Donc, l'Ouest n'a pas toujours été le plus progressiste et, c'est le cas de le dire, il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Tout en tenant compte de l'échec du communisme tel qu'il s'était imposé dans les pays de l'ex-bloc soviétique, il est possible de ne pas envisager que démocratie rime avec capitalisme. Un véritable travail de mémoire aussi bien à Berlin que dans les autres pays postcommunistes nous aiderait à avancer dans ce sens.

Iveta Slavkova.

 

Alexandre BERKMAN, Emma GOLDMAN, La rébellion de Kronstadt 1921 & autres textes , Quimperlé, La Digitale, 2007, 163 p. aout 2008*

Le titre de cet ouvrage est un peu trompeur et réducteur par rapport à la diversité et la richesse des textes qui sont proposés. En fait, en consultant le sommaire, on s'aperçoit qu'au-delà des deux auteurs avancés, on trouve également des contributions de Voline, de Victor Serge, même si de fait l'essentiel est constitué par les articles de Berkman et Goldman. Ensuite, si effectivement le premier texte, une brochure, concerne la rébellion de Krontstadt, les autres articles portent bien au-delà de cet épisode tragique de la révolution russe. Avec cet ensemble, on est en présence d'une anthologie du plus grand intérêt sur l'analyse, par des militants anarchistes impliqués, du processus révolutionnaire (et de sa dégénérescence) au moment même des faits. Il faut en effet rappeler que Berkman et Goldman étaient deux militants libertaires américains, déportés par le gouvernement de leur pays démocratique vers la Russie révolutionnaire au cours de l'année 1919. Berkman (on lira avec attention les premières pages de son article, La tragédie russe, p. 15-53), comme sa compagne Emma Goldman arrivent pleins d'enthousiasme pour le processus révolutionnaire en cours. Tout en divergeant sur le communisme de guerre, ils acceptent la militarisation du pays et la discipline de fer que fait régner le parti bolchevique, au nom de la victoire contre la réaction blanche. Mais l'épisode de Kronstadt, au moment où la guerre civile se termine, leur donne l'occasion d'exprimer leurs profondes divergences. Rappelons que Kronstadt était la base militaire qui gardait l'entrée de la baie de Petrograd. Sa garnison avait fourni une grande partie des cadres militaires de l'Armée rouge et puissamment contribué à la victoire contre les blancs. Une fois la guerre finie, la population se met à exiger le retour à l'élection des représentants aux soviets. La direction du parti bolchevique refuse cette exigence et lance ses troupes d'élite pour réduire militairement la rébellion. Le soulèvement de Kronstadt a suscité de nombreuses publications et provoqué des polémiques depuis des décennies au sein du mouvement révolutionnaire entre les libertaires et des marxistes (une des dernières et récentes publications est l'ouvrage de Jean-Jacques Marie, Cronstadt , Fayard, 2005). Mais les différentes contributions vont bien au-delà de la question de Kronstadt. Les grandes questions de la révolution en cours sont abordées. Prenons deux exemples : la paix de Brest-Litovsk, qui est considérée par les auteurs comme le véritable tournant dans le processus de dégénérescence de la révolution. Selon Berkman il s'agit ni plus ni moins d'une trahison des peuples laissés aux mains des impérialistes allemands. Second exemple, la question de la NEP, qui est abordée dans plusieurs textes. Là aussi les anarchistes y voient un épisode de plus vers un retour à une forme de capitalisme d'Etat, bien engagé sous l'égide de l'autocratisme bolchevique. Bref, ainsi qu'on peut le constater la lecture de ces textes s'avère intéressante, bien au-delà du titre restrictif sous lequel ils sont rassemblés.

G.U.

 

Guy BERNARD, Naissance et fin du communisme russe. De Lénine à Gorbatchev , Paris, Thélès, 2005. Juillet 2007*

Impossible de savoir qui est l'auteur, dont la case biographique sur le site de l'éditeur est vide. A défaut d'avoir des indications sur son identité, aucun doute sur l'orientation de son ouvrage. En quatrième de couverture, il est indiqué que dans son ouvrage, « il nous fait voir à quel danger mortel nous avons échappé, car toutes les horreurs qu'a connues l'URSS avaient été décidées par Lénine et Trotsky ». C'est bien évidement le droit de l'auteur de faire fi de toute démarche historique et de faire comme si 70 ans d'histoire du communisme en Union soviétique était d'ores et déjà écrit au moment du déroulement de la révolution d'Octobre. En somme, de 1917 à 1989, un programme pré-établi s'est déroulé sans anicroche, réalisation de la volonté totalitaire des deux chefs de la Révolution, qui plonge ses racines dans celles de Marx. Programme bien connu, qui ébranle a priori toute volonté de lire le livre. Néanmoins, pour qui tenterait de s'y plonger, il faut reconnaître que la prose de Bernard Guy rend sa lecture quasi impossible. En effet, l'ouvrage manifeste toutes les tares d'un autodidacte (ainsi, un seul indice, la révérence face aux « autorités » qui ont écrit, ici en l'occurrence Fernand Braudel) qui n'est pas à l'aise avec l'acte d'écrire. Au-delà en effet du caractère hautement discutable d'affirmations récurrentes (« la lutte des classes aboutira nécessairement à la dictature du prolétariat » (souligné par l'auteur) ; cette pauvreté généralisée, opposée à la richesse de plus en plus grande d'un nombre de plus en plus restreint, aboutira obligatoirement à une explosion générale : le Grand Soir », p. 14), dignes d'une lecture pour le moins hâtive des textes, le style de l'auteur se déroule sur le principe de fiches de lecture mise bout à bout. Exemple (on respecte la graphie du livre):

« La Révolution telle qu'elle s'est produite en RUSSIE :

- constitue-t-elle la Révolution typique de la Société industrielle, prévue par MARX,

- ou est-elle un épiphénomène essentiellement ruse.

Beaucoup d'esprits soutiennent la 2 e proposition. BERDAIEV affirme : (etc.) », p. 31. Ajoutons, pour le lecteur qui voudrait néanmoins poursuivre, que la paranoïa de l'auteur finit par détourner même les lecteurs les plus intrépides. Citation, à propos de la chute du mur en 1989 : «  Ne peut se demander, en fait, si tout cela n'est pas une comédie destinée à permettre à l'URSS de reprendre son souffle, de leurrer l'Occident, en obtenant de lui un soutien économique, ou si les éléments actifs du régime : l'armée, la police, le NKVD, n'attendent pas l'échec de la politique actuelle, mais aussi que l'Occident ait baissé sa garde pour reprendre un communisme pur et dur, avec de nouvelles visées expansionnistes  », p. 9. On comprend qu'un tel ouvrage ait trouvé sa place chez Thélès, réincarnation contemporaine de feu la Pensée universelle, éditeur qui édite les textes pour lesquels les auteurs paient.

G.U.

 

Anne Samia BEZIOU, L'Internationale Communiste (IC) et le mouvement trotskyste en Belgique, 1928-32, Mémoire, 91 p. et 15 p. de Sources - Bibliographie - Chronologie, sous la direction du Professeur Pieter Lagrou. mars 2009*

Déjà Pierre Broué avait attiré notre attention sur le fait que dans le PC belge, la moitié des membres du CC, le tiers des militants, étaient sur les positions de l'Opposition de gauche, au moment de leur exclusion en 1928 (1). Le but de ce mémoire, à la suite de deux autres travaux (2), est de revenir sur les premières années du trotskysme en Belgique, avec pour objectif de comprendre « l'échec de ce groupe qui semblait pourtant débuter dans des conditions favorables » (p.4). Pour ce faire, sans aller jusqu'à Moscou, l'auteur(e) a bénéficié des Papiers Léon Trotsky déposés à Amsterdam (à l'IISH) et de 3 microfilms sur le PCB ramenés de Moscou.

Notons tout d'abord, de nouveau avec Broué, que les effectifs, à la fois du PCB (de 500 à 1500 militants selon l'époque) et de l'opposition de gauche sont microscopiques, mais comme le sous-entend A. S. Beziou précédemment, à sa création l'opposition avait dans ses mains quelques cartes maîtresses, des dirigeants de qualité comme War Van Overstraeten (1891-1981), secrétaire général du PCB jusqu'à son exclusion, et Charles Plisnier, avocat, un des fondateurs du PCB, qui deviendra un grand écrivain francophone après avoir quitté le trotskysme (3) . Car l'un et l'autre ne restèrent pas plus de 2 ans dans le nouveau mouvement, le premier en désaccord avec Trotsky dans l'affaire du chemin de fer sino-russe, bien oubliée aujourd'hui. Pour Trotsky en effet, il fallait défendre l'URSS, Etat ouvrier malgré le stalinisme, alors que pour d'autres, dans le mouvement trotskyste, l'URSS était devenue un capitalisme d'Etat. Quant à Plisnier, il était en désaccord avec la présentation de candidats de l'opposition de gauche aux élections législatives de 1929. Pour lui, soutenu par Trotsky, malgré ses erreurs, le PCB continuait à défendre les intérêts de la classe ouvrière. Il fallait donc soutenir ses candidats, pensait-il, contre les partis catholique et libéral. Une autre figure du trotskysme belge à sa naissance, Georges Vereeken (1898-1978), chauffeur de taxi, implanté à Bruxelles, ancien membre du CC du PCB, commence à prendre ses distances avec l'opposition de gauche dès février 1930, mécontent d'une direction qu'il estime « démoralisée » et inefficace. Il continua à défendre ses idées, dialogua avec Trotsky puis s'en éloigna en 1935, hostile au « tournant français » (l'entrisme dans la SFIO ). L'acuité des débats entre militants ou groupes de militants amena à la scission entre la fédération de Bruxelles et celle de Charleroi. Les Bruxellois, accusés, de divers bords, d'inactivité, ne toléraient pas que des camarades français viennent aider ceux de Charleroi. Ces derniers préféraient en effet diffuser la publication française, La Vérité , plutôt que la publication belge, Le Communiste, avant d'être capables d'éditer leur propre journal ( La Voix Communiste ). Notons en passant que le partage ne se fait pas selon le clivage, habituel en Belgique, entre francophones et Flamands.

Une autre particularité de la Belgique est la bonne implantation de l'opposition de gauche à Charleroi, en milieu prolétarien. Elle était majoritaire dans le PCB avant l'exclusion et protesta contre le fait que « seuls les documents de la majorité du parti russe aient été diffusés » . A la tête de ce groupe de militants, Léon Lesoil (1892-1942), conducteur de travaux miniers, gagné au communisme en Russie en 1918, membre du CC du PCB depuis 1921. Malgré son exclusion en 1928, il dirigera l'importante grève des mineurs de Charleroi en 1932, sera arrêté en 1941 et mourra au camp de Neuengamme en 1942. Pour exclure de tels militants du PCB, l'exécutif de l'IC intervint de manière très directe depuis Moscou, utilisant notamment les militants étrangers présents en Belgique : « les manœuvres bureaucratiques n'avaient plus rien à voir avec un débat d'idées libre de toute contrainte » (p.49). Malgré tout, à Bruxelles, en 1928, les oppositionnels de gauche obtenaient 67 voix sur leur texte, contre 203 pour la position majoritaire. Cette relative importance des trotskystes les amena à présenter des candidats aux élections dès janvier 1929. A Charleroi, Lesoil obtint 2951 voix, le candidat du PC 5140, les résultats furent moins brillants à Bruxelles et Van Overstraeten dut abandonner son mandat de parlementaire au PCB. Mais le noyau militant de Charleroi, qui dirigeait un syndicat, la Fédération des Chevaliers du Travail, sortit renforcé de l'épreuve du feu, à savoir la grande grève de 1932. Les trotskystes, à Charleroi mais dans d'autres localités aussi, surent faire fonctionner des Comités de grève très larges. La grève finit par échouer mais le bilan tiré est satisfaisant, les militants trotskystes ne sont apparus, écrit l'auteur(e) ni comme des « manoeuvriers » ni comme des « aventuriers » (p.85). Leurs effectifs sont en augmentation, de même que la diffusion de leur presse. Cependant d'autres épreuves les attendaient du fait du « tournant français » de 1935 qui allait susciter de nouveaux clivages.

Jean-Paul Salles

(1) Histoire de l'IC , Paris, Fayard, 1997, p.578 et 641.

(2) Nadya de Beule, Het Belgisch Trotskisme 1925-40, Gent, 1980, et Catherine Legein, Le parti socialiste révolutionnaire, le mouvement trotskiste en Belgique de 1936 à 1939, Université Catholique de Louvain, Thèse, 1982.

(3) Une Association des amis de Charles Plisnier continue à publier une revue trimestrielle, Francophonie vivante.

 

Marcel BODY, Au cœur de la révolution. Mes années de Russie, 1917-1927, Editions de Paris-Max Chaleil, 2003.

Saluons cette ré-édition d'un livre paru en 1981 et introuvable depuis un moment. Marcel Body fut de ces quelques Français (Avec Pierre Pascal, Jacques Sadoul, puis Henri Guilbaux un peu plus tard) qui se trouvèrent en Russie dès les premiers moments de la Révolution. Pour Body, militaire, ce sont les circonstances de la guerre qui l'ont amené à Moscou. Militant socialiste avant 1914, Body va rapidement prendre parti pour les bolchéviks et rejoindre le Parti communiste, avant d'en être exclu, une fois revenu en France, en 1928. Si l'on peut regretter que ce livre, écrit en 1980, laisse transparaître ici ou là une reconstruction ou une interprétation de son expérience, il n'en demeure pas moins un témoignage de la plus grande importance, puisque Body a vécu de l'intérieur la période de la guerre civile, puis la montée du processus bureaucratique. Travaillant au sein du Komintern, il a fréquenté la plupart des dirigeants russes (Lénine au premier chef, dont il dresse un portrait assez fin). Et puis, son livre ne s'arrête pas à raconter des épisodes politiques, mais plonge au cœur de la vie quotidienne des soviétiques. On retiendra en particulier le chapitre retraçant la partie de chasse qu'il a faite avec quelques responsables bolcheviks et qui s'est achevée dans une beuverie sans nom. A travers son récit, on perçoit bien l'arriération sociale et économique de cette Russie, pourtant en plein processus révolutionnaire. A partir de 1924, Body s'éloigne de plus en plus du Parti, dont il demeure pourtant membre, occupant même un important poste diplomatique en Norvège aux côtés d'Alexandra Kollontaï. Bien que cette dernière se ralliât à Staline à la fin des années 20, il restera en contact avec elle jusqu'à la fin de sa vie. Le livre se conclut par la reproduction de l'article du Travailleur du Centre Ouest, journal régional du PCF, annonçant l'exclusion du " contre-révolutionnaire " Body. Agrémenté de quelques photos et reproductions, ce livre se lit comme un roman et offre une perspective de l'intérieur du processus révolutionnaire, assez critique. Une lecture à recommander.

Georges Ubbiali.

 

Varlam CHALAMOV, Les années vingt , Paris, Verdier, 2008, 186 p., 8,80 €. Avril 2009*

Mots clés : Bolchevisme, révolution russe, culture, art prolétarien, poésie, peinture, photographie, Maïakovski, avant-garde

Pour comprendre l'extraordinaire intérêt de ce court volume, il faut rappeler en deux mots qui en est l'auteur. Varlam Chalamov est avec Alexandre Soljenitsyne, le plus grand écrivain rescapé des camps de staliniens. Il a passé vingt deux années au Goulag, dont il a rapporté le récit dans ce monument de la littérature que sont les Récits de Kolyma (La Découverte/Fayard, 1986). Il est arrêté une première fois en 1929, juste après la période qu'il raconte dans Les années vingt , jusqu'en 1932. Il retournera en camp en 1937 pour n'en ressortir qu'en 1953, à l'occasion de la mort de Staline. Les textes contenus dans cet opus sont inédits pour le premier ( Moscou dans les années vingt ) et publié post mortem ( Années vingt ) en 1987 pour le second. Si le premier texte se présente plus sous la forme d'une série de notes éparses, le second est plus travaillé et charpenté. Au-delà de leur densité, chacune de ces contributions constitue une passionnante découverte des débats au sein de l'intelligentsia russe des années vingt. A l'encontre de bon nombre de clichés, Chalamov, à l'époque étudiant à l'Université de Moscou, par ses descriptions montre la vivacité des discussions et des oppositions entre les artistes et littérateurs soviétiques. Sous sa plume se déploie une scène littéraire et culturelle dont la richesse éblouit. La littérature, en particulier la poésie, mais aussi la photographie, la peinture, l'ethnologie, les sciences humaines déploient leurs travaux, leurs recherches, leurs polémiques. Les conférences succèdent aux conférences, dont certaines détonnent totalement. Ainsi, assiste-t-on en direct, au grand Opéra de Moscou, à une controverse entre le poète Maïakovski et le métropolite Vvédenski sur le thème « Le Christ est-il Dieu ? », parrainée par Lounatcharski, opposant de toujours à Lénine et Commissaire du peuple à la culture à cette époque. Cette scène culturelle n'a rien à envier à celle de l'avant-garde de l'Allemagne weimarienne, avec laquelle des ponts existent d'ailleurs, Brecht étant régulièrement invoqué. Toute la littérature européenne est lue, commentée, critiquée, avec une liberté de ton qui stupéfie. On découvrira au passage le peu de considération qui est fait à la prose de Romand Rolland qui «  était pour nous l'incarnation de ce que l'on pouvait faire de pire en matière de littérature et de politique ou d'histoire de la culture (…) Représentant des milieux intellectuels français, gonflé de suffisance, il était totalement dépourvu de talent  », p. 14-15. Bref, Chalamov que l'on ne saurait soupçonner de compassion pour le régime soviétique, nous rappelle dans cette importante contribution que l'élan révolutionnaire n'était pas brisé, encore, en cette fin des années vingt. Le pouvoir stalinien ne parviendra à étouffer cette liberté de création et de critique qu'à la fin de la décennie, au moment précisément où Chalamov partira pour son premier emprisonnement. D'ailleurs, une bonne partie des créateurs dont il est question ici (et dont, au passage, bon nombre ne sont toujours pas traduits en français), seront eux aussi exécutés au cours des années trente. On peut d'ailleurs lire l'excellent glossaire des personnes et des mouvements littéraires cités, comme la pierre tombale du stalinisme.

G.U.

 

François-Xavier COQUIN, La révolution russe , Pantin, Les bons caractères, 2005. février 2007*

Cette édition est la troisième de ce livre, inchangé par rapport à la précédente de 1982. La réédition de ce Que sais je par une maison d'édition proche de Lutte ouvrière ravira ceux qui s'intéressent à l'évènement bolchevique sous une forme synthétique. En cinq chapitres et 136 pages, le lecteur curieux trouvera de quoi satisfaire sa connaissance de la révolution russe de février à octobre 1917, c'est-à-dire le cœur de la dynamique, à l'exclusion de la guerre civile, qui pourtant compte autant, si ce n'est plus, pour l'avenir de la révolution. Mais tel est la limite de l'exercice entrepris par ce court volume. La chronologie est impeccable, des aperçus sociologiques sur les différentes classes sont offerts, sur le personnel politique, sur l'épuisement du tsarisme, sur le coup de quille final que constitue la guerre. A lire Coquin, on s'étonne, une fois de plus, à constater combien la révolution russe constitue un phénomène rarissime, si ce n'est unique dans l'histoire des révolution modernes, tant le vide total existait dans cette situation. Le tsarisme s'était effondré, la bourgeoisie dans l'incapacité à proposer la moindre perspective, le pouvoir était nu. Encore fallait le prendre, avec une facilité déconcertante si l'on songe qu'un régime pluricentennaire s'est effondré au prix de quelques dizaines de morts seulement. Toutes les informations de base sont donc disponibles dans ce petit ouvrage, auquel seul manque un appareil cartographique et éventuellement un lexique, pour être totalement satisfaisant. En revanche, on ne peut que regretter que l'éditeur n'ait pas pris la peine de proposer une actualisation de la bibliographie finale qui demeure donc celle de 1982. A croire que depuis aucun travail sérieux n'a été effectué sur l'évènement qui permette de l'appréhender dans sa complexité. Si dans l'introduction il est reproché aux journalistes leur inculture en matière de révolution, encore faut il ne pas prêter le flanc à la critique en laissant penser que l'évènement est désormais tellement définitif qu'il suffit de rééditer les mêmes ouvrages.

G.U.

 

 

DIMITROV, Journal 1933-1945, Paris, Belin, 2005, 1500 pages. août 2006*

Il faut saluer comme il se doit le courage des éditions Belin pour l’édition de ce document de première importance sur l’histoire du communisme international. Georgi Dimitrov, dont il est probable que le nom soit inconnu du grand public est en effet une figure centrale du mouvement communiste international d’avant-guerre et dans les quelques années d’après-guerre. Ce dernier fut en effet le secrétaire général de l’Internationale communiste de 1933 à 1943, puis Premier ministre de la République populaire de Bulgarie de 1946 à 1949. La période de 1933 à 1943 apparaît comme la période la plus intéressante de ce document de première main, à la fois sur la montée du nazisme (rappelons que Dimitrov fut un des accusés lors du procès de l’incendie du Reichstag et que sa relaxe fût un échec retentissant pour les hitlériens), et toute la période qui mène à la seconde guerre mondiale. Ce journal est traduit des trois langues qui correspondent aux périodes successives de résidence de l’apparatchik qu’il fut : l’allemand, le russe et, enfin, le bulgare.
Tout au long de ces pages qui raviront les spécialistes du mouvement communiste, on voit surgir la question des relations entre l’Etat soviétique et les partis nationaux, leur « inféodation » au centre moscovite. De très nombreuses notations portent également sur l’instrumentalisation d’une partie de l’antifascisme européen par le régime soviétique. L’introduction de Gaël Moullec dresse un portrait de Dimitrov, de ses premiers engagements à l’incendie du Reichstag. On peut regretter le choix d’arrêter cette présentation en 1933, comme si le journal se suffisait à lui-même pour la suite de la biographie de Dimitrov (notons au passage une erreur, p. XXIX, Hitler n’a jamais été élu Chancelier, mais nommé). L’appareil de notes, ainsi que l’index permettront aux lecteurs de se repérer dans cette lecture touffue. Le choix de la bibliographie de se concentrer sur les ouvrages russes, au détriment des ouvrages anglo-saxons, limitera son impact à un cercle étroit de spécialistes. Pour le reste, il s’agit d’un document de première main et de première importance pour le public intéressé par le sujet et que les passionnés pourront compléter par la lecture non moins monumentale de Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste 1919-1943, Fayard, 1997.

Georges Ubbiali

 

Peter DRUCKER, Max Shachtman and his left. A Socialist's Odyssey through the American Century, Humanities Press, Atlantic Highlands, New Jersey, 1993, 346 p., 18,50 $. décembre 2007*

Dans la préface, l'auteur affirme son intention d'examiner et d'évaluer la pensée et la trajectoire de Shachtman (1904-1972), militant communiste dans les années 1920, compagnon de Trotsky dans les années 1930, puis militant du Parti Démocrate à la fin de sa vie et à ce titre soutenant l'expédition de la Baie des cochons et l'intervention américaine au Vietnam. Simple renégat, comme l'ont affirmé un certain nombre de militants trotskystes, ou évolution politique et intellectuelle méritant d'être scrutée et expliquée ? C'est le deuxième parti qu'adopte l'auteur, lui-même ancien militant et journaliste, et ceci nous vaut un livre dense, profond, qui fait revivre l'histoire du mouvement ouvrier et social américain des années 1920 aux années 1970.

Shachtman rejoint le PC américain à sa création, il a à peine 17 ans et devient permanent à Chicago, de 1923 à 1927. Originaire de Harlem, né dans une famille ouvrière juive récemment immigrée de Russie – son père était tailleur et lisait Forward , journal socialiste yiddish -, il a très tôt conscience d'appartenir à une classe différente de celle des patrons, juges et professeurs. Il a un rôle important, en 1927, dans l'intense campagne en faveur des militants anarchistes Sacco et Vanzetti (il écrit un livre «  Sacco and Vanzetti : Labor's martyrs  »). Mais très tôt il a la volonté d'américaniser le marxisme, son passage au lycée et son aisance en anglais lui permettent d'écrire dans le journal du PC, le Daily Worker . Tout en étant révolutionnaire professionnel, il vit comme un jeune américain, s'achète une automobile. Appartenant au cercle de James Cannon, il est expulsé avec lui du PC en 1928 pour trotskysme. A une centaine (12 à Chicago, 12 à New York, 20 à Minneapolis…) ils créent la Communist League of America qui deviendra le Socialist Workers Party (SWP) au milieu des années 1930, après son unification avec le Workers Party d'A.J.Muste. Grâce à son sens de l'humour et à sa clarté, il devient le mentor de nombreux jeunes militants. Il est aussi un excellent organisateur, infatigable journaliste, contribuant à faire vivre les journaux du parti, l'hebdomadaire Militant et des journaux en yiddish, grec et polonais, mais aussi The New International, un mensuel de haute tenue dans lequel écrivirent John Dos Passos et Max Eastman. Sa bonne formation théorique, son extraordinaire mémoire, son goût pour les langues (outre l'anglais, il parle le yiddish, l'allemand, le français et se débrouille en espagnol et en russe) lui permettent de jouer un rôle précoce auprès de Trotsky. Il est à Prinkipo en février 1930, puis en juillet 1933 il l'aide à gagner la France. A la fin de l'année 1936 il quitte New York avec George Novack et accueille Trotsky au Mexique en janvier 1937. De retour à New York il organise une tournée aux Etats-Unis pour dénoncer les procès de Moscou, auxquels il consacre un livre, «  Behind the Moscow Trial  ». C'est alors, écrit son biographe, qu'il amorce sa prise de distance théorique et émotionnelle avec l'URSS.

Il se pose de plus en plus une question : pourquoi soutenir un régime qui trahit le socialisme sur le plan international et en URSS ? Il défendra longtemps l'héritage de la révolution russe, le léninisme ouvert, démocratique des années 1905-1917, et refusera de faire le parallèle entre fascisme et stalinisme, contrairement à ses camarades Burnham et Carter. Mais il rejette la caractérisation de l'URSS comme « Etat ouvrier » faite par Trotski. Est-il convenable de parler d'Etat ouvrier quand les ouvriers ne contrôlent rien ? Pour lui l'URSS est une prison pour les ouvriers, pas un Etat ouvrier. L'Etat soviétique, écrit-il, est devenu l'instrument d'une nouvelle classe bureaucratique, totalement indépendante de sa base sociale : c'est l'Etat bureaucratique collectiviste. Le Pacte germano-soviétique illustre sa thèse, de même que l'attaque de la Finlande par l'URSS, celle-ci étant devenue selon lui un Etat impérialiste. C'est sur ces questions qu'il se sépare du SWP en 1940, emportant avec lui la moitié des effectifs du parti (soit environ 500 militants), la presque totalité de l'organisation de jeunesse et une pléiade de dirigeants : C.L.R. James, McKinney, Glotzer…Son nouveau parti, le Workers Party (WP), est un lieu de débat permanent mais aussi un instrument pour l'action, doté du journal Labor Action . Pendant la guerre il fut favorable au défaitisme, aidant les ouvriers à résister à la propagande patriotique qui permettait aux patrons de bloquer les salaires et de remettre en cause le droit de grève. Le WP réussit à s'implanter dans la United Auto Workers, une puissante fédération du syndicat C.I.O. Certes le capitalisme reste l'ennemi, mais peu à peu le stalinisme lui apparaît comme un plus grand danger. Quand, au début de la Guerre froide, le syndicat C.I.O. expulse des Communistes (novembre 1949), sans hésiter il défend la direction du syndicat, resserrant ses liens avec son leader George Meany. Cependant il fait campagne pour que les professeurs communistes ne soient pas chassés de l'Université. Il évolue peu à peu vers la social-démocratie, adhérant au Parti socialiste américain en 1958. Il entretient des liens étroits avec le mouvement en faveur des Droits civiques ; ses jeunes partisans, en contact avec Stokely Carmichael, font partie des organisateurs des grandes marches en faveur de l'égalité raciale, de 1956 (Madison Square Garden, New York) à 1963 (Washington).

C'est par souci d'efficacité, pour faire reculer en son sein les partisans de la ségrégation et du Big Business, pour y défendre les intérêts du monde du travail, qu'il adhère au Parti démocrate. Craignant que les mouvements révolutionnaires du Tiers monde ne débouchent sur une dictature stalinienne, il prend rapidement position contre le régime de Castro. A la fin de sa vie, il voyait dans l'américanisme la seule forme de progressisme digne d'être défendue. Le rôle central de l'opinion publique, de la presse, dans le fonctionnement de la démocratie, l'importance des classes moyennes porteuses de valeurs égalitaristes, tout cela est favorable à un réformisme graduel pense-t-il. Le capitalisme américain, sans passé féodal, est paré par lui de vertus égalitaristes et dynamiques. Au contraire, «  le communisme écrase tout, les droits et les mouvements démocratiques. Par contre, poursuit-il, il y a dans les pays démocratiques avancés de très larges possibilités démocratiques  ». L'anti-stalinien était devenu anti-communiste, coupé des étudiants radicalisés du SDS (Students For a Democratic Society), solidaires, dans les années 60, des luttes du Tiers Monde contre l'hégémonie américaine.

Salles Jean-Paul.

 

Alain DUGRAND, Frédéric LAURENT, Willi Münzenberg, artiste en révolution (1889-1940) , Paris, Fayard, 2008, 632 p., 26 €. mars 2009*

Mots clés : Allemagne, Parti communiste, internationale communiste, internationale de la jeunesse, exil, Hitler, presse ouvrière, antinazisme

Pour connaître Willi Münzenberg, on disposait, en français, essentiellement des actes d'un colloque qui a lui a été consacré ( W. Münzenberg. Un homme contre , Paris, Le temps des cerises, 2000) et de quelques notes éparses ici ou là dans des publications consacrées à l'antifascisme allemand en exil. Désormais existe une biographie de référence sur l'homme, le militant et le dirigeant que fut Münzenberg. S'appuyant sur une documentation en partie inédite (les propres textes autobiographiques de Münzenberg non traduits, en particulier pour la première partie de sa vie), ainsi que sur la biographie (en anglais W. Münzenberg. A Political Biograpy , Michigan UP, 1974) que lui a consacré sa dernière compagne Babette Gross, les auteurs nous livrent un pavé de référence. Ajoutons que malgré la taille (plus de 600 pages), les auteurs, journalistes de métier, savent captiver le lecteur grâce à un style très vivant qui nous entraîne dans une véritable épopée. Et en effet, le personnage dont il est question semble avoir vécu plusieurs vies. Dès son plus jeune âge Münzenberg s'engage dans le mouvement ouvrier. Rétif à la notion d'autorité, c'est une éducation marquée par la pensée et la pratique libertaire qui semble l'attirer. S'il découvre très tôt l'importance de la lecture et de la littérature (en particulier Strindberg), le jeune ouvrier se forge une conscience de classe. Mais cette conscience, c'est au sein du mouvement révolutionnaire social-démocrate en train de se constituer, en particulier dans son mouvement de jeunesse, qu'elle va se déployer. Profondément antimilitariste, opposé de ce fait à la guerre, Münzenberg se réfugie en Suisse. Déjà dirigeant international du mouvement de la jeunesse social-démocrate, il va animer l'Internationale de la jeunesse, liée à la IIe Internationale. Il participe aux conférences de Zimmerwald et de Kienthal, qui rassemblent les diverses oppositions à la guerre. C'est là, dans la paisible Suisse, qu'il rencontre Lénine et les bolcheviks. La conversion au bolchevisme sera longue, mais définitive. Münzenberg apparaît, au sortir de la guerre, comme un léniniste allemand. Expulsé de Suisse au moment où la révolution éclate en Allemagne, il participe au mouvement de toute son énergie. De manière assez miraculeuse et rocambolesque, il échappe à la répression et s'engage dans la formation du très gauchiste parti communiste allemand du début de la République de Weimar, le « chaudron » selon le mot des auteurs de cette période. Münzenberg va devenir un des hommes clés du Parti communiste allemand (KPD). C'est un kominternien de choc. Après avoir résisté, il accepte l'intégration de l'Internationale communiste de la jeunesse au sein de l'appareil de l'Internationale communiste. Il est l'homme de la presse de masse du KPD. C'est un des inventeurs de la presse moderne. Avec l'aide d'une pléiade d'intellectuels et d'artistes d'avant-garde, il crée l'Arbeiter Illustrierter Zeitung, (AIZ), le plus important hebdomadaire de la presse communiste en Allemagne. Au fil des années, devenu homme de presse, il devient également un stalinien zélé. Au moment de l'arrivée d'Hitler au pouvoir, il parvient, encore dans des conditions assez périlleuses, à fuir vers la France, tandis que ses camarades commencent à prendre le chemin des premiers camps de concentration ouverts dès mars-avril 1933. De Paris, il sera l'animateur du mouvement antifasciste en exil. C'est lui notamment, qui grâce à un dense et international réseau de relations, publiera le fameux « Livre brun », dénonciation européenne et mondiale de l'incendie du Reichstag. Procès qui tournera à la débandade pour les nazis, obligés de relâcher Dimitrov, le dirigeant de l'IC. C'est également Münzenberg qui sera l'homme clé pour la mise sur pied d'organes antifascistes aussi influents que fut le mouvement Amsterdam-Pleyel. Par l'intermédiaire de ses contacts dans de nombreux milieux (les auteurs suggèrent d'ailleurs que Münzenberg aurait pu appartenir à la franc-maçonnerie), il alerte l'opinion mondiale sur les dangers du nazisme. Il contrôle et anime l'ensemble du système éditorial à partir de Paris. Cet engagement de tous les instants va cependant se briser sur les procès de Moscou qui voient Staline, à partir de 1936, éliminer la vieille garde bolchevique. Le point de rupture pour Münzenberg est alors atteint. Il traîne des pieds pour se rendre régulièrement à Moscou et fait part, en privé tout d'abord, de ses réticences face à l'évolution du monde soviétique. Selon les auteurs, la politique de l'IC des fronts populaires précipite son évolution politique, vers la gauche non stalinienne. Alors que plusieurs de ses connaissances évoluent vers le trotskysme, au prix de leur vie, Münzenberg semble se situer dans une position non partidaire. Emprisonné, comme tous les réfugiés allemands, lors du déclenchement de la guerre, il s'enfuit avec un groupe de compagnons lors de l'approche des troupes nazies. C'est dans ces circonstances qu'il meurt, pendu, dans des conditions troubles. Dugrand et Laurent mènent, rétrospectivement, une enquête qui insiste fortement sur les contradictions des témoignages recueillis. Une fois Münzenberg mort, le récit se conclut par l'évocation du cas de sa belle-sœur, Margarethe Buber-Neumann, femme du dirigeant du KPD exécuté à Moscou. Elle-même, emprisonnée au Goulag, sera échangée par les Russes avec les Nazis à l'occasion du pacte Hitler-Staline et sera déportée à Ravensbrück, expérience dont elle rapportera un témoignage proprement hallucinant ( Déportée en Sibérie . Déportée à Ravensbruck , Points Seuil). Stalinisme et nazisme sont les deux étoiles jumelles du vingtième siècle, concluent au final les auteurs. Ce livre flamboyant permet de tracer le destin singulier de ce dirigeant dans le premier demi-siècle du mouvement ouvrier allemand et européen. Une lecture définitivement nécessaire.

G.U.

 

Hans Magnus ENZENSBERGER, Les rêveurs de l'absolu , Paris, édition Allia, 1998. Avril 2007*

C'est Karl Marx qui, dans un de ses textes, faisait référence aux « rêveurs de l'absolu », évoquant les conspirateurs russes qui firent les belles heures du nihilisme. Extrait d'un recueil intitulé Politique et crime , publié en 1964, ces deux courtes études rendent un hommage appuyé aux hommes et aux femmes qui tentèrent de renverser le tsarisme par les attentats. Le premier texte, « Tracts et bombes », est plus particulièrement consacré au narodnikisme , ce mouvement qui vit des milliers de jeunes issus des classes favorisées aller vers le peuple, en l'occurrence la paysannerie, autour des années 1870. C'est après l'échec de cette descente au peuple que les organisations, dont la plus célèbre est la Volonté du peuple, fondée en 1879, vont pratiquer l'attentat à une large échelle. Il faut lire les extraits des documents présentés par Enzensberger car le rapport à la violence, l'organisation militaire ou encore le don de soi à l'organisation apparaissent bien avant l'existence du bolchevisme ou du « terrorisme islamiste », dont trop d' « analyses » médiatiques font leurs choux gras. Après l'exécution d'Alexandre II, la Volonté du peuple s'adresse à son fils, Alexandre III pour le conjurer d'opter pour une politique libérale en échange de l'arrêt des attentats. Cet aveuglement politique sur la nature du tsarisme se conclura par une répression encore jamais vue à l'égard des lanceurs de bombes et qui décimera l'organisation en peu de temps. L'ultime attentat, qui sera un échec, contre Alexandre III, implique le frère de Lénine. Ce dernier tirera un bilan de l'effondrement du populisme en s'engageant dans la formation de la social-démocratie russe. Le second texte, « Les belles âmes de la terreur »,  s'inspire particulièrement des mémoires de Savinkov ( Souvenirs d'un terroriste , Champ libre, 1982, trad. Régis Gayraud)) qui fut un militant des plus actifs du parti socialiste révolutionnaire et de son organisation terroriste, l'Organisation de combat : c'est à lui que l'on doit l'exécution du ministre de l'Intérieur Plehve, en 1904, entre autres. Enzensberger rend hommage à l'humanisme révolutionnaire qui habitait ses militants, sacrifiant leur propre vie au salut collectif. Si l'auteur rappelle à juste titre que l'Organisation de combat fut largement infiltrée par l'Okhrana, la police politique tsariste, son admiration pour Savinkov lui fait pardonner le fait que ce dernier a poursuivi sa carrière terroriste après la révolution russe. Arrêté pour avoir tenté d'assassiner Lénine, son corps fut retrouvé dans la cour de la célèbre prison de la Loubianka, à Moscou, en mai 1925 : suicidé ? défenestré ?

Ces deux courts textes constituent un bel hommage aux précurseurs du mouvement ouvrier marxiste russe : en effet, les premiers écrits de Karl Marx furent traduits et introduits en Russie par les populistes.

Georges Ubbiali

 

 

Jean François FAYET, Karl Radek (1885-1939). Biographie politique, Bern et alii, Peter Lang, 2004, 813 pages.

Avec cet imposant livre de 813 pages, on dispose d'un travail de première importance en histoire sociale et en histoire tout court. Ce n'est pas la première biographie (1) de ce dirigeant du mouvement révolutionnaire international, mais il s'agit en revanche de la première qui s'appuie sur l'ouverture récente des archives soviétiques. Non content de manier le russe, l'auteur, historien à l'Université de Genève, maîtrise également l'allemand et le polonais, indispensable à son sujet. Rappelons en un mot qui est Radek. Il s'agit d'un militant de la sociale-démocratie polonaise d'avant 1914, qui milita également en Allemagne. Oppositionnel de guerre, il rejoint le parti bolchevique en tant que spécialiste de l'Allemagne et des questions internationales au sein de l'Internationale Communiste. Lors de l'affirmation du pouvoir stalinien, il rejoint l'Opposition, mais rompt avec celle-ci en dénonçant ses camarades. Cette trahison n'empêchera pas son exécution, officiellement, par ses codétenus en 1939. Cette magistrale biographie retrace en sept longs chapitres l'histoire de cet individu hors du commun, y compris dans son ignominie finale. L'ouvrage de J.-P. Fayet est passionnant car il s'agit par le biais du cas de Radek d'exposer une histoire totale de la période que ce dernier a traversé, au risque parfois d'en oublier qu'il s'agit d'une biographie. Mais ne boudons pas notre plaisir ! Si parfois le personnage disparaît derrière l'évènement, jamais l'intérêt du lecteur ne se relâche. En toute subjectivité, je retiendrai essentiellement les deux premiers chapitres car ils comblent une part d'ignorance importante. Fayet y retrace notamment les débats au sein de la sociale-démocratie polonaise et allemande avant la première guerre mondiale. A ce moment là, Radek croise Rosa Luxemburg et Joguiches, les dirigeants du SDKPiL avec lesquels il s'affronte politiquement très fortement. Ces discussions stratégiques se poursuivent ensuite au sein du SPD. C'est l'occasion pour l'auteur de dresser un portrait des sensibilités et courants en présence au sein du parti allemand avant le cataclysme de la guerre. Les dissensions internes préalables à celle-ci expliquent les difficultés d'accouchement du KPD dans la période suivante. Le rôle de Radek durant la révolution allemande est, à mon sens, moins novateur. Pierre Broué dans ses travaux a déjà apporté de nombreux éléments. De même, la place de Radek dans la révolution soviétique et sa dégénérescence stalinienne, ne modifie pas les connaissances acquises, si ce n'est dans des aspects utiles mais secondaires. Au final, le lecteur a parcouru un demi-siècle d'histoire du mouvement ouvrier international, assisté aux débats stratégiques fondateurs de celui-ci et suivi, pas à pas, la première révolution victorieuse puis son échec, à travers l'évocation de l'un de ses dirigeants. Le parcours est éblouissant. Une solide bibliographie ainsi qu'un important appareil biographique achèvent cet ouvrage savant, pénétrant et, au final, nécessaire.

(1) Lerner (Warren), Radek, The Last Internationalist, Standford, Stanford UP, 1970; Möller (Dietrich), Revolutionär, Intrigant, Diplomat. Karl Radek in Deutschland, Köln, Verlag Wissenschaft und Politik, 1976

Georges Ubbiali.

 

Claude KASTLER, Alexandre Voronski, 1884-1943. Un bolchevik fou de littérature , Grenoble, Ellug, 2000, 186 pages, 21 €. Avril 2009*

Mots clés : Bolchevik, révolution russe, réalisme socialiste, Lénine

C'est en lisant l'ouvrage de Varlam Chalamov, Les années 20 (Verdie 2008. Cf . compte rendu sur ce site) que m'est apparue la figure de Voronski, vieux bolchevique et un des responsables littéraires durant les premières années de la révolution soviétique. Cherchant à lire son autobiographie, finalement non traduite en français, je suis tombé sur le seul livre qui lui est consacré dans cette langue. Claude Kastler, professeur de russe à l'Université de Grenoble III, a consacré en effet une biographie à ce personnage méconnu du grand public. à travers la figure de Voronski, c'est tout un pan du bolchevisme qui surgit soudain. Issu d'une famille de religieux, Alexandre Voronski entre lui-même au séminaire à dix ans. C'est dans ce lieu qu'il adhère en 1904 au Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie (POSDR). Suite à une émeute au séminaire l'année suivante, il en est chassé. Il installe une « commune » avec d'autres jeunes chassés en même temps que lui. Il y mène une vie de bohème avant de rejoindre St Petersbourg où il participe à la révolution de 1905. Il est envoyé ensuite par le Parti en Finlande pour faire du travail révolutionnaire parmi les troupes russes qui y sont stationnées. Revenu en Russie, il devient révolutionnaire professionnel. Arrêté, il passe une première année (1906-1907) en prison. Relâché, il est de nouveau arrêté et déporté. De nouveau libre, en 1910, il recommence son travail révolutionnaire.

Participant en 1912 à la conférence de Prague (où est fondé le parti bolchevique), il y défend le principe de publication d'un journal légal. Ce sera La Pravda . De nouveau exilé, c'est de la ville de Kem qu'il apprendra le déclenchement de la guerre de 1914. Il traverse la guerre et participe à la révolution de 1917 à Odessa où il organise la section locale du Parti. C'est à cette occasion qu'il s'occupe du journal de la ville d'Ivanovo, dont il fait un des meilleurs journaux provinciaux du Parti bolchevique. Il publie notamment quelques poètes prometteurs, ce qui attire l'attention de Gorki. Lénine le fait venir à Moscou pour s'occuper du domaine de la culture (aspect traité dans le chap. 3, le plus important de l'ouvrage puisqu'il en couvre la moitié). Voronski apparaît comme l'homme de Lénine dans le secteur de la culture ; s'opposant aux tenants du Proletkult de Lounatcharski, défenseur d'une culture prolétarienne. Il est chargé de lancer une revue culturelle (Terres rouges), ce qui l'amène à collaborer étroitement avec Gorki. La revue démarre à l'été 1921. C'est à lui qu'échoit la tâche de créer une maison d'édition pour publier les prosateurs favorables à la révolution. Il apparaît rapidement comme le véritable rassembleur des lettres soviétiques. Vieux militant bolchevique, Voronksi penche pour les thèses de l'opposition qui se dessine. En 1923, il est un des signataires de la déclaration des 46, première déclaration publique de la fraction antistalinienne du PCb. S'il ne fut pas un partisan inconditionnel de Léon Trotsky, Voronski fut incontestablement un opposant à Staline.

Dès la mort de Lénine, s'esquisse la domination du courant de la littérature prolétarienne (incarné par l'organisation MAPP) contre lequel Lénine (et Trotsky, en particulier dans Littérature et révolution ) s'était opposé. Une importante réunion de la communauté des lettres a lieu en 1924 où s'opère un premier glissement annonçant ce qui allait devenir le réalisme socialiste, triomphant esthétiquement à la fin des années 20, avec l'appui de Staline, sur les reliefs du Parti bolchevique. Cette histoire se déroule sur fond d'opposition entre les multiples écoles littéraires dont Kastler évoque, trop rapidement, les prises de position. Finalement, au moment où l'opposition est liquidée, Voronski est chassé en mars 1927 de ses responsabilités éditoriales. Il est exclu du Parti en novembre 1927. Il parvient toutefois à publier en 1928 un livre de critique important « Portraits littéraires », ainsi que la suite de ses mémoires (inédites, hélas, en français). Il est arrêté une première fois en 1928, exilé, puis relâché au bout d'un an. Le second tome de Eau de jouvence , son autobiographie, est publié en 1929. En 1931, il est réintégré dans le Parti et retrouve un poste dans le milieu éditorial, où il travaille à l'édition de textes classiques. En 1933-34, il publie des biographies d'écrivains célèbres (notamment Gogol).

Fin 1934, après l'assassinat de Kirov, Voronski disparaît de la scène publique. Il est arrêté en 1937 et fusillé en 1943. Sa fille, en tant que membre d'une famille d'opposant est également arrêtée. Les sources sur les dernières années de sa vie sont très limitées. Selon Kastler, l'évolution de Voronski les dernières années serait marquée par une évolution vers un retour aux racines chrétiennes de son enfance, même si les bases empiriques de ces affirmations apparaissent ténues.

Avec cette biographie, Claude Kastler offre un panorama particulièrement informé sur l'effervescence de création littéraire dans les années qui ont suivies la révolution, avant que ne s'affirme le pouvoir d'un autre ancien séminariste et l'instauration d'un régime totalitaire.

G.U.

 

Fred KUPFERMAN, Au pays des Soviets. Le voyage français en Union soviétique, 1913-1939 , Paris, Tallandier, 2007, 174 pages, 21 euros. Avril 2007*

Les éditions Tallandier rééditent un classique, initialement paru en 1979 (dans la regrettée collection « Archives » de chez Julliard), de Fred Kupferman, par ailleurs auteur d'une monumentale biographie de Pierre Laval. Ce court essai sur le voyage français en URSS vaut d'abord pour son écriture, limpide, et le montage documentaire qu'elle supporte. 125 récits, étalés de 1913 à 1939, sont utilisés, cités. On peut bien sur regretter l'absence de tel ou tel opus – ainsi du Moscou sous Lénine d'Alfred Rosmer (1923-1924), des lettres de Victor Serge – mais le livre mérite d'être relu. Il fut fondateur d'une série d'ouvrages et d'articles, jusqu'aux thèses de Sophie Coeuré (1) et Rachel Mazuy (2), mais garde la fraîcheur et la concision des commencements. D'abord par sa chair (la relation de voyage est en soi un style littéraire, avec ses variantes), ensuite par un sens du détail qui rétrospectivement manque aux synthèses en vogue sur le communisme vu d'Occident ; par les citations enfin, souvent savoureuses.

Tel quel, le récit de voyage en URSS a d'illustres prédécesseurs, dont Custine en 1813. Pour Fred Kupferman, nombre de récits empruntent le même chemin, sans pour autant garder le même sens critique. Il faut toute l'acuité de Pierre Herbart, pour voir au-delà du rôle de l'Intourist, de l'encadrement des pèlerins français en URSS, qui font écran : «  C'est comme si l'on s'adressait aux poux pour savoir comment va le pouilleux  ». Fred Kupferman maintient en hors champ cet encadrement. Par les textes, il saisit la racine du fonctionnement de ce pays du grand mensonge (Anton Ciliga (3)). Par touches, ensuite, il esquisse une brève typologie des voyageurs dans leur relation à l'URSS. Les intellectuels paraissent les plus disposés à la crédulité, à trouver une confirmation de leur engagement, de leur valeur, sur place, hors l'emblématique André Gide notamment. L'argument du mentir vrai d'Aragon complexifie sans doute notre lecture, indiquant ici et là une cécité volontaire, soit la conviction que mentir sur la réalité là-bas sert ici la cause du prolétariat, pris dans la configuration antifasciste des années Trente. Soit également la prise en compte de l'intérêt financier du récit sur les Soviets («  Il est désormais acquis qu'en littérature pour faire des affaires d'or il suffit d'écrire contre l'URSS  », Fernand Grenier). Fred Kupferman dépasse cette première explication, notant à juste titre qu'en URSS l'intellectuel, l'écrivain, le bourgeois visitent ce qu'ailleurs ils négligent : des usines, des kolkhozes, des mines… Au mieux les connaissent-ils par Zola, la littérature prolétarienne… La littérature fait écran à une réalité soviétique que d'autres lisent avec des yeux de praticiens ouvriers (Yvon, le mineur Kléber Legay) ou avec l'habitude de la vie soviétique (Pierre Pascal). Enfin à l'image de Roland Dorgelès, le voyage au pays des Soviets paraît aussi l'occasion de flétrir ses compatriotes, touristes ou communistes en goguette volontiers dupes du programme de l'Intourist. L'URSS n'a plus alors la fraîcheur de ses débuts révolutionnaires, plus rudes certes, mais donnant des relations de voyages plus libres, moins convenues, critiques et enthousiastes.

Depuis la première édition, les archives se sont ouvertes, les synthèses ont dénoncé l'illusion communiste (François Furet). Relire Kupferman, c'est alors renouer avec le temps de la pénurie documentaire et noter, in fine , que l'abondance d'archives a peu modifiée l'économie du regard et de l'analyse des historiens. La force du montage documentaire, comme la concision des analyses et des notices, mesure a posteriori l'apport de l'historien à partir de sources « littéraires ». Relire Au pays des soviets permet également de rentrer dans le domaine de ‘‘l'illusion'' communiste, de questionner par le récit de voyages les conditions matérielles de ‘‘l'aveuglement'' des intellectuels. C'est enfin redécouvrir des perles, sans quoi l'histoire du communisme manque de sel, et les reconstitutions d'effets de réels : « l'Union soviétique a réalisé le programme économique du radicalisme français  » (Rodolphe Arthaud). C'est enfin rendre compte d'une des réalités du voyage où l'on revient conforté, ébranlé. On ne voyage pas impunément , conclut Fred Kupferman.

Vincent Chambarlhac

(1) Sophie Coeuré, La grande lueur à l'est. Les Français et l'Union soviétique 1917-1939, Paris, Le Seuil, 1999.

(2) Rachel Mazuy, Croire plutôt que voir ? Voyages en Russie soviétique (1919-1939) , Paris, Odile Jacob, 2002.

(3) Anton Ciliga, Au pays du grand mensonge , Paris, Gallimard, 1938, réédité sous le titre Dix ans au pays du mensonge déconcertant , par les éditions Champ libre (Paris) en 1977.

 

 

L’épreuve du pouvoir. Russie 1917, Paris, Spartacus, 2005, 160 pages, 12 euros.

Poursuivant avec une régularité tenace (et pour tout dire louable, au vu des conditions éditoriales actuelles) leur travail de publication, les amis de Spartacus proposent avec ce nouveau titre la traduction partielle d’une brochure de Karl Kautsky, ancien théoricien de la IIème Internationale devenu aux yeux des communistes le type même du social-traître. Pour compléter ces extraits, Jean-Michel Kay, qui s’est occupé de l’appareil critique, a ajouté des passages de la fameuse réponse de Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, ainsi que de l’œuvre incontournable de Oskar Anweiler, Les soviets en Russie, 1905-1921. D’autres citations de divers auteurs complètent l’ensemble.
La dictature du prolétariat, parue à la fin de l’année 1918, est une critique, rédigée sur un mode fraternel, de l’action des bolcheviques en Russie depuis leur arrivée au pouvoir. Kautsky y insiste particulièrement sur la dimension prématurée qui consiste à vouloir édifier le socialisme dans un pays arriéré et majoritairement paysan, ainsi que sur la nécessité de respecter la démocratie (ce faisant, il défend la Constituante contre des soviets utilisés non seulement comme organes de lutte de classe, mais comme base du nouvel Etat).
On comprend tout ce que ce dernier thème peut avoir d’actuel, au-delà des critiques historiques envers la Russie bolchevique dont Spartacus s’est toujours fait le vecteur, avec un certain nombre de débats dans l’extrême gauche, au sein de la LCR en particulier. Le quatrième et dernier chapitre de l’ouvrage est d’ailleurs entièrement consacré aux discussions récentes sur cette question de la révolution et de la transition entre capitalisme et socialisme, avec un spectre assez large allant des anarchistes à Yves Salesse, qui laisse cependant sur sa faim au vu de l’immensité du sujet et de la place limitée de cette contribution. En outre, aucun des textes publiés n’est inédit (Kautsky et Anweiler sont utilisés dans leurs traductions de 1972), et ce faisant, ce petit recueil ne peut avoir qu’un caractère forcément indicatif.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Domenico LOSURDO, Le péché originel du XX e siècle , Condé sur Noireau, Editions Aden, 2007, 86 pages, 9 euros. juillet 2007*

La traduction de ce court opus de Domenico Losurdo survient tardivement. Comme sa version italienne, il s'inscrit dans le sillon de son ouvrage sur Le révisionnisme en histoire, problèmes et mythes (Albin Michel, 2005, chroniqué sur ce site). Ce dernier, écrit en 1996, est traduit en 2005 ; Le péché originel du XX e siècle date lui de 1998. Dans leur contexte initial, ces deux ouvrages valent prise de position face au Livre noir du communisme , les débats qu'il suscita. L'après-coup de cette traduction par les éditions Aden versent donc a posteriori une nouvelle pièce au débat. Pour autant, Le péché originel du XX e siècle importe pour ce qu'il souligne des configurations historiographiques actuelles. Sa lecture remémore certes des analyses antithétiques à celles du Livre noir comme à celles développées naguère par François Furet dans Le passé d'une illusion (1995) ; elle convoque surtout des développements postérieurs à son écriture, au premier rang desquels l'hypothèse d'une guerre de Trente ans (1914-1945), comme la problématique des guerres coloniales dans l'horizon des démocraties libérales.

Pour Domenico Losurdo, le procès fait au communisme qui résumerait le siècle - ce jusque dans la variante radicale de ce procès incarnée par les travaux d'Ernst Nolte, où le nazisme apparaît comme une réplique du bolchevisme ( La guerre civile européenne , 2000 (1987)) - efface la tradition coloniale, soit la violence des massacres outre-mer qui prépare le génocide. Cet argument généalogique, repris et systématisé sous forme d'essai par Enzo Traverso ( La violence nazie, une généalogie européenne ), reprend finalement les intuitions d'Hannah Arendt pour qui l'impérialisme précède le nazisme. Travaillant lors l'hypothèse d'une tradition coloniale refoulée, Domenico Losurdo note le paradoxe d'un progrès démocratique en Europe assorti de l'argument d'une « lutte des races » qui hante le XIX e siècle et la civilisation européenne, assumé ensuite par les élites européennes et américaines à la Belle époque. Pour celles-ci, le sauvage des confins vaut le barbare des faubourgs : tous deux apparaissent comme des dangers pour la civilisation libérale. Le consensus démocratique en Occident se maintient par le paradoxe d'une évolution discontinue du suffrage censitaire vers le suffrage universel assortie d'une exclusion politique par le genre, la race, la classe, dans des pratiques politiques que la réécriture spéculative de cette histoire par le néo-libéralisme obère. Ces quelques courtes pages reprennent alors l'essai de Domenico Losurdo sur Démocratie ou bonapartisme : triomphe et décadence du suffrage universel (2003).

La Grande Guerre pointe un basculement, puisque les problématiques et les pratiques coloniales font irruption sur le sol européen : massacres, génocides, barbarisation et animalisation de l'adversaire typent la civilisation occidentale au XX e siècle en tout point du globe. Dans cette configuration, Octobre 1917 est pour l'auteur un épisode fondateur puisqu'il unit la revendication sociale à l'émancipation des peuples colonisés, retournant ainsi contre les dominants la violence endurée jusqu'alors par les classes populaires, les peuples colonisés. Ce danger pour les démocraties libérales légitime des pratiques exceptionnelles aux seules fins d'une répression. Dans le creuset de 1914-1918, le totalitarisme naît. Il s'épanouit au coeur des deux pays formant l'épicentre de la guerre civile européenne : l'Allemagne, l'URSS stalinienne, mais irradie nombre de sociétés. La translation de la tradition coloniale sur le sol occidental ne s'arrête pas en 1945, au terme de la guerre de Trente ans. Pour Domenico Losurdo, la politique américaine lors de la première guerre du Golfe présente une version postmoderne des pratiques totalitaires.

Il faut entendre ce court essai, par le retard même de sa traduction française comme un symptôme, comme le signe d'une historiographie qui se déploie, à partir du procès fait au communisme par l'historiographie libérale, pour s'opposer à celle-ci. La configuration qui s'esquisse marque le cheminement de la question du communisme à celle de la violence et de la guerre, au colonialisme. Depuis 1998, l'exploration des pistes tracées par Domenico Losurdo nourrit les pages d'Enzo Traverso ( A feu et à sang , 2006), et tisse des ponts avec d'autres points polémiques en histoire (Olivier Lecour Grandmaison, Coloniser / exterminer , 2004). Une nouvelle historiographie critique s'ébauche. Demeure le regret d'une traduction tardive de ce court opus.

Vincent Chambarlhac

 

Rosa LUXEMBURG, La révolution russe , La Tour d'Aigues, 2007, 72 pages. janvier 2008*

Proposer ce court texte de Rosa Luxemburg en cette période du 90 e anniversaire de la Révolution d'octobre est naturellement une bonne idée. Il avait été édité sous forme de brochure en 1917 ; on regrettera que l'actuelle édition ne comporte pas d'avant-propos, pour en rappeler le contexte. La personnalité de Rosa Luxemburg n'est pas non plus présentée, ce que l'on ne peut que regretter, les cinq lignes de la quatrième de couverture ne pouvant faire office d'une réelle biographie. Malgré ces faiblesses éditoriales, ce petit texte a au moins l'avantage d'être offert à de nouveaux lecteurs.

Car, en ces temps de réaction généralisée, ce livre permet de réaliser combien Rosa Luxemburg fut une admiratrice, critique, mais éperdue du mouvement révolutionnaire russe. Est régulièrement citée sa fameuse phrase, «  La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autremen t » pour l'opposer au prétendu despotisme des bolcheviks. Ceci ne l'empêche pas de les admirer. C'est par l'exclamation suivante qu'elle conclut ce texte : « (…) Lénine, Trotsky et leurs amis ont les premiers qui aient montré l'exemple au prolétariat mondial ; ils sont jusqu'ici encore les seuls qui puisent s'écrier avec Hutten  : « J'ai osé ! ». C'est là ce qui est essentiel, ce qui est durable dans la politique des bolcheviks  », p. 72.

C'est dans ce cadre-là, celui du soutien au processus révolutionnaire, qu'il faut apprécier les critiques, sévères, de la dirigeante de la social-démocratie allemande à l'égard de l'action conduite par les bolcheviks. En d'autres termes, c'est dans la perspective d'une discussion entre révolutionnaires qui poursuivent le même but et sûrement pas en tant qu'adversaires qu'il faut lire les remarques, effectivement prémonitoires, de Rosa sur les restrictions des libertés politiques. Rosa est morte très peu de temps après la rédaction de la brochure, trop rapidement pour assister à la très rapide dégénérescence stalinienne du processus révolutionnaire. A lire ces lignes, on imagine aisément l'analyse qu'elle aurait pu produire de cette inversion.

G.U.

 

Simon Sebag MONTEFIORE, Staline. La cour du tsar rouge, Paris, Editions des Syrtes, 2005 (2003 pour l’édition originale), 800 pages. août 2006*

Ce nouvel ouvrage sur Staline, réalisé par un historien étatsunien, pourrait sembler quelque peu redondant, au vu des divers livres parus ces dernières années sur le sujet, parmi lesquels celui de Jean-Jacques Marie. En outre, les contours précisés par l’auteur, Staline et son entourage proche, pouvaient faire craindre un récit plus axé sur la vie intime de ces bureaucrates que sur l’évolution de l’URSS. Une crainte qui se voit en partie confirmée par certains développements, tels ceux sur les possibles maîtresses de Staline après le suicide de sa seconde femme en 1932, ou l’affection pour sa fille Svetlana avant son adolescence… Néanmoins, le travail fouillé de Simon Sebiag Montefiore s’appuie sur des sources nombreuses et toujours citées. Certes, il a souvent tendance à toutes les citer sans toujours essayer de faire la part des choses et de les confronter entre elles, mais cela nous donne une collection de jugements et d’anecdotes assez impressionnante. Autre élément critiquable de son travail, le lien quasiment consubstantiel qu’il établit entre le Parti bolchevique et Staline, entre le communisme et la bureaucratie dirigeantes des années 30 et 40. Cela le conduit à des accusations gratuites contre le bolchevisme et le communisme (amoral, fanatique, sectaires se massacrant entre eux… alors qu’il ne mentionne jamais les massacres systématiques des opposants trotskystes à la fin des années 30), sans parler d’exagérations stylistiques (lorsqu’il qualifie le meurtre de Kirov de « crime du siècle » -sic !-).
Son étude débute véritablement en 1929, la période antérieure étant très rapidement survolée, sans éviter d’ailleurs des jugements à l’emporte pièce et des simplifications (comme sur la complicité supposée entre Lénine et Staline). Il montre bien le contraste entre la première moitié des années 30, durant laquelle le Kremlin apparaît comme une sorte de communauté de vie, sans véritables excès financiers ni culinaires de la part des dirigeants, et la suite de la carrière du secrétaire général. Staline est alors amical, doté d’un solide sens du contact, et considère ses collaborateurs comme des alliés plus que des vassaux. Il y a évidemment dans cette attitude une part de comédie, ses tentatives d’accusation manquant encore souvent de soutiens et conduisant fréquemment à des excuses de sa part… Cependant, des traits propres à la bureaucratie sont déjà sensibles : ainsi de l’éducation des enfants, « à la victorienne », ou des séjours dans les datchas ou au bord de la Mer noire. A compter du suicide de Nadia, son épouse, Staline semble devenir plus brutal… le risque étant grand, alors, d’invoquer cette évolution de sa psychologie pour expliciter la vague de terreur qui se met en place : en fait, plutôt que de s’appuyer sur une analyse poussée de la réalité politique et sociale de l’URSS d’alors, Simon Sebag Montefiore préfère expliquer les procès de Moscou par un manque de foi bolchevique des accusés ! Mais parallèlement à ces analyses pour le moins discutables, on trouve toujours des développements intéressants : le sentiment de peur des enfants de bureaucrates durant la période de la grande terreur de 1936-1938 ; la méfiance de Staline vis-à-vis des épouses de ses collaborateurs (à l’exception de celle de Béria) ; la direction de l’URSS et du camp socialiste effectuée après guerre autour de la table de salle à manger de Staline (aux banquets particulièrement arrosés) ; l’importance des séances privées de cinéma ; l’attitude des dirigeants de la bureaucratie à l’égard des juifs après 1945, avec le projet d’une république juive de Crimée défendu par Béria… Un livre qui se parcourt donc facilement et avec plaisir, mais qui ne remplace pas une véritable étude de fond sur ce qui se cache derrière le simple parcours d’un homme…

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

Jean-Jacques MARIE, La guerre civile russe, 1917-1922. Armées paysannes rouges, blanches et vertes, Autrement, collection Mémoires, Paris, 2005, 280 p.

Depuis qu'il est à la retraite de l'enseignement, Jean-Jacques Marie multiplie les travaux. Parallèlement aux numéros de sa revue, les Cahiers du mouvement ouvrier, il a livré ces dernières années une biographie de Staline, un manuel sur les trotskystes et une biographie de Lénine (tous chroniqués par Dissidences), avant ce nouvel ouvrage consacré à un sujet assez peu parcouru en France, celui de la guerre civile qui suivit la victoire des bolcheviks en octobre 1917. Axant son livre sur de nombreux témoignages, aussi divers que passionnants, il nous propose une vision de la guerre civile extrêmement vivante, articulée en trois camps, celui des rouges, celui des blancs et celui des verts, les paysans désireux d'échapper aussi bien au pouvoir des communistes qu'à celui des contre-révolutionnaires. S'agissant de ces derniers, d'ailleurs, leur manque d'effectifs et de coordination initiale est bien démontré, et on se retrouve plongé dans une guerre civile tenant aussi bien des conflits de la Révolution française que de la guerre plus moderne du XXème siècle, une illustration du développement inégal et combiné de la Russie cher à Trotsky.
Parmi les points quelque peu oubliés de cet épisode oh combien fondamental pour l'évolution ultérieure de la Russie, on notera la présence aux côtés des rouges de volontaires étrangers, comme ces Chinois venus de Roumanie, où l'importance de ces révoltes paysannes qui, au-delà de considérations strictement idéologiques, avaient pour but la préservation de leur propriété nouvelle. Toutefois, si le récit est vif et dynamique, on regrettera un manque d'analyses au profit d'un propos strictement narratif. Jean-Jacques Marie n'avance pas suffisamment de réflexions replacées dans le temps long, ainsi que pouvait le faire Arno Mayer dans Les Furies. Ainsi qu'il le dit lui-même, " Le Karamzine et le Jaurès de l'histoire de la guerre civile se font encore attendre et ne sont sans doute pas pour demain " ; mais les critères de la collection sont sans doute pour beaucoup dans ce choix. Autre limite gênante, l'absence des références scientifiques : aucune côte d'archive, aucune bibliographie exhaustive… La présence d'un glossaire, de quelques notices biographiques et de cartes (dont on aurait aimé voir la généralisation avec des gros plans sur certains fronts) ne compense malheureusement pas ce manque. A défaut de devenir une référence incontournable, voilà un ouvrage fort utile sur une période décisive de l'histoire contemporaine.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Jean-Jacques MARIE, Cronstadt, Fayard, Paris, 2005, 486 pages, 23 euros.

Demeurant dans la même période historique que son précédent ouvrage consacré à La guerre civile russe, Jean-Jacques Marie s’attaque à un sujet hautement polémique et sensible entre anarchiste et trotskistes, celui de l’insurrection de Cronstadt en mars 1921 et de son écrasement par le pouvoir bolchevique. Privilégiant une mise en perspective historique strictement chronologique, il part des origines de l’île forteresse de Cronstadt, au début du XVIIIème siècle, pour aborder son rôle d’avant-garde durant l’année 1917, puisque dès avril, le soviet de l’île élit une majorité bolchevique et SR maximaliste, qui le mois suivant se proclame seul pouvoir légitime. Cette situation de double pouvoir (voire de triple, avec le gouvernement provisoire) ne dure certes que deux semaines, Trotsky conseillant un recul tactique, mais elle anticipe sur les dénouements à venir. Les marins de Cronstadt jouent d’ailleurs un rôle important dans la lutte contre le putsch de Kornilov. Pourtant, dès octobre 1918, ils sont réticents à aller se battre sur le front de la guerre civile, ce qui anticipe sur le soulèvement de 1921.
Parmi les causes de ce dernier, Jean-Jacques Marie note l’indignation à l’égard des réquisitions en direction de la paysannerie, l’inactivité et le désoeuvrement des marins, le rétablissement d’une discipline plus sévère qui est mal vécue, et des conditions d’existence qui se ressentent malgré tout du problème de la faim. Autre élément présent, l’antisémitisme, élément de l’inconscient collectif russe. En outre, Jean-Jacques Marie confirme le lien entre Cronstadt et l’émigration contre-révolutionnaire, en signalant l’existence d’un plan d’insurrection que le soulèvement réel a contré de par son caractère spontané. Ce dernier point risque de ne pas faire l’unanimité chez les anarchistes, qui auront beau jeu de reprocher à l’auteur de conserver des angles d’analyse trotskystes. Ainsi, il affirme que les marins, ayant voté la résolution à l'origine de l’insurrection, voulaient seulement infléchir la politique du gouvernement ; que la démocratie restaurée à Cronstadt commence par un abus de pouvoir de la part des élus (page 164) ; que les marins de 1917 ne sont plus les mêmes en 1921 (issus surtout de paysans anciens blancs ou makhnovistes), à l’exception des équipages des deux cuirassés, moteurs de la révolte ; que le système des otages ne fut pas initié par Trotsky, mais par le général français Niessel en 1917 à l’égard des prisonniers russes ; que la troisième révolution invoquée par les mutins n’était qu’un programme flou, insistant sur des soviets et des syndicats libres au détriment de mesures plus précises ; enfin, que le Comité révolutionnaire provisoire manquait d’efficacité, d’ambition et était loin des réalités.
Jean-Jacques Marie évoque également la proposition de négociation émise par les anarchistes, Berkman et Goldman, en particulier, refusée par Zinoviev, ainsi que celle, plus tardive, du soviet de Petrograd, qui fut à son tour refusée par le Comité révolutionnaire de Cronstadt (après des menaces de Zinoviev, il est vrai). De même, il ne cache pas la volonté de la part du pouvoir bolchevique d’éviter à tout prix la contagion, dont témoigne la démoralisation de nombre de troupes engagées pour la répression, ce qui explique la rigueur de la répression (inférieure cependant à ce qu’on a pu dire, avec « seulement » 2168 fusillés), même si en parallèle, Lénine sapait les motifs de la révolte en instituant la NEP et l’impôt en nature en lieu et place des réquisitions. Jean-Jacques Marie s’intéresse ensuite au sort des dirigeants de l’insurrection après leur exil, certains prenant contact avec Wrangel, beaucoup demandant à revenir dans leur pays… Le dernier chapitre, consacré aux interprétations du soulèvement de Cronstadt, aurait pu être passionnant, si les anarchistes n’avaient pas été quasiment ignorés et si la LCR n’avait pas été citée simplement pour être accusée de « réviser » l’analyse de Cronstadt par Trotsky. Malgré son intérêt, ce livre risque donc de laisser sur leurs positions critiques et défenseurs de l’insurrection de Cronstadt…

Jean-Guillaume Lanuque

 

Jean-Jacques MARIE, Lénine, 1870-1924, Balland, Paris, 2004, 512 pages, 25 Euros

Après sa biographie de Staline parue en 2001 (1), Jean-Jacques Marie a décidé de s'attaquer à cette personnalité actuellement autrement plus polémique qu'est Lénine. Son ouvrage se pense ainsi, d'une certaine manière, comme un contre-feu face à la biographie de Hélène Carrère d'Encausse, publiée chez Fayard. La lecture en est aisée, avec le souci constant de brosser en arrière-plan le contexte historique. Toutefois, on ne peut s'empêcher de regretter qu'il se soit agi d'un travail de commande avec une limite quantitative probablement imposée, dans la mesure où l'auteur aurait sans nul doute développé un certain nombre de points qui ne sont ici qu'effleurés. De même, outre de trop fréquentes fautes de forme sans doute dues à une relecture trop rapide, on regrettera l'absence de cartes de la Russie, indispensables pour suivre le déroulement de la guerre civile.
Reste que la démarche revendiquée par Jean-Jacques Marie rejoint les propres préoccupations de Dissidences : éviter à la fois l'hagiographie et la caricature, si à la mode ces dernières années, ce qui le conduit à démonter diverses légendes obscures (comme celle, persistante, de l'argent allemand). On notera toutefois qu'à certains moments, on le sent prendre le parti de Lénine, comme pour le débat de 1902 sur le statut de membre du POSDR. De même, en soulignant le fait que ses appels à faire fusiller tel ou tel durant la guerre civile étaient souvent incantatoires, il en vient à tordre le bâton dans l'autre sens, négligeant sans doute tout ce que certaines de ces déclarations conjoncturelles pouvaient avoir de fondé.
Pour tous ceux qui sont déjà un tant soit peu familier du personnage, bon nombre de passages du livre ne seront pas des découvertes. Néanmoins, en ne s'intéressant pas seulement au Lénine politique, mais également à sa dimension plus " humaine ", J.-J. Marie nous révèle un Lénine très soucieux de sa forme physique, véritable bourreau de travail, habité par une passion unique et dévorante, celle de la révolution, qui l'oblige à des atrophies volontaires (comme pour son intérêt brimé vis-à-vis de la musique) et le poussera aux limites de son organisme, en particulier après la victoire d'Octobre 1917, et hâtera sans doute sa fin tragique.
On redécouvre également, derrière le Lénine auréolé de son prestige de dirigeant d'une révolution victorieuse, un Lénine abattu et marginalisé après la scission de 1903, ou un Lénine amoureux d'Inessa Armand, capable de se dévoiler légèrement plus à travers leur correspondance antérieure à 1917, une liaison qui se transforme par la suite en amitié. Un des aspects les plus intéressants de cette relecture de la vie de Lénine réside dans l'insistance que met J.-J. Marie à souligner qu'à plusieurs reprises, le dirigeant bolchevik se retrouve mis en minorité à l'intérieur de son propre parti, dont il est tout sauf un dictateur. De même, il n'est pas exempt d'erreurs d'analyses, pensant ainsi que la guerre civile touche à sa fin… début 1918 !
D'autre part, certains éclairages sur cette période, justement, sont bienvenus : les solutions envisagées début 1919 par les responsables bolcheviks, alors que la situation est particulièrement critique (Brest-Litovsk intérieur, fuite à l'étranger et dans la clandestinité) ; le rôle de Sverdlov, véritable co-dirigeant de la Russie révolutionnaire d'octobre 1917 à mars 1919, date de son décès ; et enfin, la confirmation de la lutte anti-bureaucratique de Lénine dans ses dernières années, J.-J. Marie soulignant ainsi que le passage du fameux " testament " recommandant de démettre Staline de ses fonctions de secrétaire général n'est pas une lubie individuelle, puisqu'il a été écrit avant que Lénine n'ait connaissance des insultes adressées par Staline à sa femme Kroupskaïa.
Ce nouveau Lénine se révèle donc fort intéressant, sans pour autant constituer la somme définitive sur un personnage qui n'a certainement pas fini de faire couler de l'encre…

Jean-Guillaume Lanuque


(1) Voir notre compte-rendu publié dans Dissidences (BLEMR) n°10, février 2002.

 

Jean-Jacques MARIE, Khrouchtchev. La réforme impossible , Paris, Payot, collection « Biographie Payot », 2010, 608 pages, 28 euros. Septembre 2010*

Mots clefs : URSS – communisme.

Déjà auteur de biographies de Lénine, Trotsky et Staline (toutes chroniquées sur notre site), Jean-Jacques Marie poursuit son parcours à travers l'histoire de l'URSS en s'intéressant au bouillant successeur de Staline, même s'il n'est a priori pas question qu'il poursuive avec Brejnev ou Gorbatchev… En fait, à travers Khrouchtchev, c'est à une analyse approfondie de la bureaucratie que se livre l'auteur, tant cet apparatchik promu par Staline est un représentant type de la nomenklatura, tout en conservant sa personnalité proprement singulière. Son caractère double, dénonçant Staline tout en se montrant parfois aussi cruel et cynique que lui (ainsi en 1956 avec les répercussions des soulèvements hongrois et polonais), est à l'image d'une bureaucratie qui hésite entre rupture avec un passé qui l'éprouva et continuité avec un système dont elle est dépendante, jusqu'à aboutir à la constitution de véritables mafias régionales sous Brejnev.

Né en 1894 dans la province de Koursk, d'une famille où le père exerça des emplois précaires et variés, Nikita Khrouchtchev n'eut qu'une éducation fort limitée, tout comme nombre de cadres ayant gravi les échelons à l'époque stalinienne. Ayant un goût prononcé pour l'action et les rodomontades, il ne sera jamais un théoricien, et manifestera régulièrement une tendance à s'entêter dans l'erreur. Elu en 1917 au soviet local, il entre deux ans plus tard au Parti communiste et dans les rangs de l'Armée rouge. Il connaît dès lors une ascencion continue, stalinien docile (malgré une brève incartade en 1923 en faveur de Trotsky) et protégé de Kaganovitch. En 1934, il devient premier secrétaire du Parti à Moscou, et se retrouve élu au Comité central grâce au XVIIe Congrès. A cette occasion, Jean-Jacques Marie montre bien sa responsabilité pleine et entière dans la terreur déchaînée au cours de la seconde moitié des années 1930, y compris en Ukraine occidentale et en Pologne au début de la guerre (le sang du massacre de Katyn couvre également ses mains). Il sera par contre impuissant face à la famine que connaît l'Ukraine au sortir de la guerre.

Après la mort de Staline, il fera preuve d'une grande habileté pour se hisser à la position suprême, incarnant ainsi la suprématie retrouvée de l'appareil du Parti sur l'appareil gouvernemental, mais également sur la police politique et l'armée, avec les évictions de Béria en 1953 et de Joukov en 1957, à la suite desquelles il devient également président du Conseil des ministres, orchestrant un nouveau culte de la personnalité en modèle réduit. Son fameux rapport secret de 1956 est analysé par Jean-Jacques Marie comme étant avant tout un moyen de reporter le mécontentement populaire sur un seul individu, d'autant que le Parti fait preuve d'une incurie chronique dans la direction de l'économie du pays : le projet de Khrouchtchev d'ensemencement des Terres vierges se termine en fiasco, et les promesses de dépassement des objectifs fixés par le plan, comme à Riazan en 1959, n'ont pour seul résultat que d'aggraver la situation… Khrouchtchev a d'ailleurs conservé au charlatan Lyssenko une place éminente. Le déclin, entamée avec le soulèvement ouvrier de Novotcherkassk, et amplifiée par le fiasco de l'affaire des fusées de Cuba, voit Khrouchtchev de plus en plus isolé, avec en particulier la résistance de l'appareil à certaines de ses réformes.

Usant de documents inédits, l'intégralité des mémoires de Khrouchtchev ainsi que de nombreux documents d'archives, Jean-Jacques Marie livre un récit passionnant, et un tableau saisissant de l'incapacité gestionnaire de la bureaucratie soviétique, système de la fraude organisée, tout en dissipant la légende tissée autour de lui, par ses contempteurs tout autant que par lui-même ; tout juste pourrait-on lui reprocher occasionnellement un relatif manque de liant dans son exposé chronologique, ainsi qu'une tendance implicite à considérer l'évolution de l'URSS vers la liquidation de la propriété d'Etat comme inéluctable. L'image de l'URSS qui en ressort est celle d'un pays incomparablement plus faible que les Etats-Unis, dégonflant par là même la fausse menace qu'elle représentait finalement durant la guerre froide.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Nous autres paysans. Lettres aux soviets, 1925-1931, Paris, Verdier, 2004

L'historien Nicolas Werth avait publié, dans un ouvrage difficilement accessible, un article remarquable sur ces lettres envoyées à Kalinine, président d'URSS. Les éditions Verdier nous offrent une sélection d'une cinquantaine de ces courriers, issus des archives du journal paysan soviétique Krestianskaïa Gazeta. L'intérêt en est considérable, malgré une introduction discutable par certains aspects (ex : " les 'missionnaires' à tout crin fondent sur les villages comme des sauterelles pour balayer l'analphabétisme ", p. 10) car ces documents permettent au lecteur de disposer de documents bruts. Si l'on peut s'interroger sur le principe de sélection de ces missives (la dernière date de 1989 !, Pourquoi ? Comment), il n'en reste pas moins que leur lecture est d'un apport considérable sur le " Grand tournant " de l'ère stalinienne vers la collectivisation des campagnes. On peut regretter qu'un appareil critique plus développé n'accompagne pas ces courriers. Par exemple, certaines de ces lettres sont assez longues, preuve qu'elles sont écrites par des paysans hors norme. Toutes, elles dénotent les catégories de pensée de cette paysannerie, surprise, heurtée par le sort dramatique que la collectivisation forcée lui fera subir. Si l'on évacue le charme particulier de cette langue archaïsante par certaines de ses expression, il en demeure le portrait d'un groupe marqué par la tradition : le paysan est pauvre parce qu'il ne travaille pas. La fainéantise est une catégorie ontologique du répertoire argumentatif qui transpire dans ces courriers. S'y exprime aussi, au moins dans les lettres d'avant la décision de la collectivisation forcée, la revendication d'un socialisme paysan. Socialisme de la petite production familiale permise par une accession généralisée à la propriété, permise par la fin du tsarisme. En fin de période, dominent l'effroi et le malheur de paysans qui ne comprennent pas la guerre qui leur est menée. Il faut rappeler que le résultat de cette collectivisation forcée, s'accompagnant de déportations de masse, d'exécutions et de démantèlement de villages complets s'est traduite par la famine de 1931-1933 qui a fait plus de morts conjugués que les guerres de 14-18 et que la guerre civile qui l'a suivie. Très facile à lire, ce livre constitue un document de première importance sur une période de l'histoire contemporaine. La mort et la désolation hantent ce livre épistolaire, à l'image de l'épreuve stalinienne. Comme en rebonds, on lira en parallèle le roman de Gor sur le même sujet, écrit en 1930.

G.U.

- Gor Guennadi, La vache, Noir sur Blanc, 2004
- Werth Nicolas, " Cher Kalinouchka… " Lettres à Kalinine, 1930, p. 233-241, in De Russie et d'ailleurs. Mélanges Marc Ferro, Paris, EHESS, 1995

 

Jean-Michel PALMIER, Lénine, l'art et la révolution. Essai sur la formation de l'esthétique soviétique , Paris, Payot, 2006, 560 p., 30 euros. décembre 2006*

Les éditions Payot rééditent cet ouvrage de Jean-Michel Palmier (1944-1998) initialement paru en 1975. Autour de la figure de Lénine, l'auteur discute la genèse de l'esthétique soviétique, élargissant ensuite à la faveur d'Octobre 17 son champ d'investigation. L'érudition du propos porte la marque des débats des décennies 1960-1975 consacrés à l'esthétique révolutionnaire. Ce livre ne devait être que le premier opus d'un travail de plus longue haleine, il est le seul publié... Il accompagnait alors la publication d'une anthologie – choisie et commentée par Jean-Michel Palmier – des textes de Lénine sur l'art et la littérature chez 10/18 (1).

Consacrée aux questions littéraires dans la préparation de la révolution d'octobre , la première partie décrit la manière dont Lénine s'inscrit dans les débats de la social-démocratie russe. Pour Jean-Michel Palmier, la littérature constitue l'un des matériaux de la réflexion léniniste dès sa lutte contre le populisme. Il puise dans la littérature russe des types qu'il utilise ensuite dans les polémiques politiques (ainsi des personnages principaux des Ames mortes de Gogol). Cet usage de la littérature répond à la situation de celle-ci dans l'horizon de la révolution (1905) : pour Lénine, la littérature est toute entière traversé par l'idéologie puisqu'elle constitue face à la répression tsariste et devant la population russe l'expression même du politique et des contradictions sociales. Dans cette configuration, la lutte de Lénine contre le symbolisme, l'idéalisme (Berdaïev), comme son jugement mesuré de Léon Tolstoï (2), qu'il distingue du tolstoïsme, apparaissent comme des épisodes et des textes pleinement politiques. En quelques pages, Jean-Michel Palmier cerne ainsi la manière dont Lénine use du roman de Tchernychevski – Que faire ? – au retentissement générationnel considérable, pour rédiger son ouvrage éponyme où il condamne l'opportunisme et l'économisme d'une part des socialistes russes. La démonstration, convaincante, de la place tenue par la littérature dans la formation de l'esthétique léniniste s'efforce également de dégager la pensée de Lénine des interprétations postérieures, stalinienne et jdanovienne notamment ( l'organisation du parti et la littérature de parti , 1905) ; littérature et littérature de propagande sont ainsi disjointes. De nombreux portraits et descriptions du milieu littéraire et politique de la gauche russe émaillent l'analyse. Ils précisent l'amitié que Lénine voue à Gorki (en qui il reconnaît l'écrivain du prolétariat, répondant aux attentes de l'époque), à Lounatcharsky, comme les débats qui l'opposent à Plekhanov, puis à Bogdanov sur l'otzovisme et son lien au mysticisme à propos des écoles du parti (3). Dans la continuité de cette lutte, Lénine réfute dès 1909 la possibilité d'une culture et d'une science prolétarienne, défendue par Bogdanov.

La seconde partie s'avère plus ample, ouverte par les conséquences d'Octobre. Les écrits de Lénine s'effacent comme guide devant les témoignages de John Reed, Ehrenbourg, Goriely, Trotski ( Littérature et révolution ), Palmier discutant souvent les jugements de ce dernier. Une typologie ouvre la description des effets d'Octobre sur les écrivains et poètes russes : l'exil contre-révolutionnaire (Bounine), le silence, le ralliement timide (Gorki), l'assomption d'un poète (Essénine), la consécration (Maïakovski)… Dans cette fresque, Jean-Michel Palmier nuance des lectures trop souvent réduites à l'opposition Rouges/Blancs et souligne que les options esthétiques d'avant Octobre17 ne pèsent pas dans le ralliement ou le rejet de la révolution. En conclusion de ce chapitre, les goûts de Lénine – et de Trotski – pour un art réaliste, monumental, proche du futur réalisme socialiste sont soulignés ; de même Jean-Michel Palmier relève-t-il la liberté et l'autonomie des artistes face au pouvoir. Un trop court chapitre suit, consacré à Moscou et Léningrad dans la révolution. Empruntant à Brecht, Jean-Michel Palmier évoque une littérarisation de la rue par les spectacles, les affiches, les poèmes hurleurs… Quelques pages sur l'organisation du Commissariat à l'éducation et aux Beaux-Arts (le Narkompros) terminent ce qui devait être le premier opus d'un triptyque. Le rôle moteur de Lounatcharsky au Narkompros , l'opposition du Proletkul't de Bogdanov, c'est-à-dire la ré-émergence de la notion de culture prolétarienne sont évoqués. L'ouvrage s'achève au seuil des années 20, au soir de la guerre civile (4).

L'Allemagne devient ensuite le terrain de recherche de Jean Michel Palmier ( L'expressionnisme comme révolte , Payot, 1980 , Weimar en exil , Payot, 1990 ), laissant là un projet – décrit dès l'introduction – jamais repris depuis, hélas.

Vincent Chambarlhac.

(1) Lénine, Sur l'art et la littérature , Paris, UGE, coll. « 10/18 », 1976 (3 tomes). L'itinéraire militant de Jean-Michel Palmier semble croiser, au début des années 1970, le groupe Vive la révolution (VLR). Sa plume, du point de vue de l'esthétique révolutionnaire, semble résolument léniniste.

(2) Jugement plus mesuré que ceux de Plekhanov et Trotski qui partagent une égale vision de Tolstoï représentant d'un monde disparu quand Lénine y décèle lui l'écho des contradictions de la société rurale russe de la seconde moitié du XIX e siècle.

(3) Néologisme formé à partir du russe otzov qui désigne les socialistes favorables au rappel (démission) de leurs députés à la Douma pour protester contre le raidissement du régime en 1909. Ce mouvement rejoint celui des constructeurs de Dieu animé par Bogdanov. Lénine est hostile à ce mouvement, considérant la Douma comme une tribune à partir de laquelle s'adresser aux ouvriers.

(4) Sur ces questions, on consultera les contributions érudites (Jutta Scherrer et Giannarita Mele particulièrement) réunies sous la direction de Marc Ferro et Sheila Fitzpatrick, Culture et révolution , Paris, Editions de l'EHESS, 1989, 184 p.

 

Serge RAFFY, Castro, l'infidèle , Paris, Fayard, 2003, 672 pages. janvier 2008*

Nous avions, au moment du « coming out » de Jospin sur son passé trotskyste, eu l'occasion de dire quelque mots (avec Jean-Paul Salles) d'un des précédents livres de Serge Raffy, Secrets de famille , écrit « (…) dans un style romancé et quelque peu racoleur, cédant facilement aux raccourcis et jugements à l'emporte-pièce (…) » (voir Dissidences n°10, p.42). Ce journaliste a immédiatement poursuivi son investigation dans l'histoire des mouvements révolutionnaires d'extrême gauche en se lançant dans une biographie de Fidel Castro. Oui, mais voilà : s'il a interviewé nombre de témoins, et consulté ouvrages et archives, son récit, qui se veut davantage roman, n'affiche par conséquent aucune note de bas de page, et on ne peut jamais savoir systématiquement sur quoi les informations qu'il avance sont basées, ni à quel moment elles se différencient de ses propres analyses ou suppositions. Le portrait à charge qui en ressort est celui d'un homme marqué par son passage chez les jésuites, bagarreur, volontiers grande gueule, désireux avant tout de sa gloriole personnelle. Au passage, Raffy a tendance à relativiser à l'excès les responsabilités de l'impérialisme états-unien dans la situation de l'Amérique latine, tout comme celles de Batista. Il se lance même dans une psychologie de comptoir, rapprochant Guevara et Castro par leurs origines catholiques qui les opposeraient au « capitalisme protestant » des Etats-Unis, et en faisant « Tous deux (…) des maudits » (p.155), de par « une enfance de vilain petit canard » (p.156), les rendant « liés par quelque chose de plus fort que les liens du sang » (ibid). De plus, sa biographie étant axé exclusivement sur Fidel Castro (et sur son frère Raul, exécuteur de ses basses oeuvres), les masses cubaines y apparaissent uniquement comme soumises aux manipulations de Fidel, un Fidel communiste dès l'après Seconde Guerre mondiale, agent du KGB à partir de la fin des années 40 (quels témoignages ? quelles preuves ? Rien), tout comme le Che, qui a programmé d'avance le déroulement de sa révolution, a contrario donc de l'analyse trotskyste qui le voit plutôt poussé à la radicalisation par l'enchaînement même des événements. Curieusement, d'ailleurs, les trotskystes cubains, pourtant victimes de cette répression qui intéresse de près Serge Raffy (voir les Cahiers Léon Trotsky n°71 à 75), sont totalement négligés ; la connaissance du marxisme de la part de l'auteur semble également inégale. A partir des années soixante, la biographie se fait plus ponctuelle, ne se penchant que sur certains événements particuliers, sans jamais que l'île dont Castro est indissociable ne soit étudiée dans son évolution et son développement… Bien que tout ne soit pas à jeter dans ce livre, qui illustre bien la dégénérescence d'une révolution, il ne peut décemment pas s'imposer comme une référence.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Léonard SCHAPIRO : Les bolcheviques et l'opposition (1917-1922), Paris, Les Nuits Rouges, 2007, 22,2 €. janvier 2009*

Cet ouvrage avait pendant longtemps une sulfureuse réputation, à cause de son auteur tout d'abord, puis à cause de ses éditions françaises successives.

En effet, Léonard Schapiro a vécu jusque dans les années vingt dans une Russie en guerre. Il a vu le gouvernement bolchevique à l'œuvre et en tire un fort présupposé lorsqu'il écrit en Grande-Bretagne son ouvrage en 1955 : la Révolution Russe. L'Octobre Rouge, ne fut pas une révolution, mais un putsch, un coup d'Etat aurait dit Malaparte, au mieux une tentative blanquiste de prise du pouvoir réussie, contrairement aux tentatives de Blanqui tout au long du XIXème siècle en France. Le point de vue de Schapiro n'est pas pour autant systématiquement hostile : il ne nie pas la volonté humaniste de la manœuvre à son départ. 

Un tel présupposé et l'objet même de l'ouvrage qui est de démontrer que Lénine fut lui-même responsable d'un pré-stalinisme (le léninisme) qui éradiqua systématiquement toute opposition, font que l'ouvrage de Schapiro fut publié en France dans les arcanes très droitières et nationalistes de maisons d'édition comme les Iles d'Or ou encore plus tard Albatros (enseigne clairement extrémiste).

Enfin, un éditeur spécialisé dans les textes militants et les témoignages, clairement de gauche, s'attaque à la réédition de ce livre, et ceci est salutaire. Il faut souligner d'emblée la qualité formelle de l'édition. Quelques photographies permettent de mettre un visage sur des noms parfois entendus de-ci, de-là. Ensuite, on prend un plaisir à lire l'ouvrage de Schapiro qui tranche finalement très nettement avec l'histoire officielle du bolchevisme, telle qu'elle se décline dans les cercles militants et même avec l'histoire officielle du XX e siècle à laquelle nos « chères têtes blondes » sont astreintes.

Schapiro pose clairement l'enjeu d'une analyse léniniste de la situation de la Russie de 1917. On découvre un Lénine solitaire, imposant ses points de vues, balayant les idées d'un Trotsky qu'il qualifie de « semi-anarchiste ». On y découvre l'importance du soviet de Pétrograd dans l'émancipation de la Révolution Russe, l'influence de Trotsky sur ce dernier, la quasi-absence d'un Staline à ce stade du processus révolutionnaire.

Certains faits nous sont connus : l'importance de Trotsky en tant que stratège militaire par exemple. D'autres événements semblent ne nous être pas parvenus intégralement : on reviendra longuement sur l'éviction des Socialistes-Révolutionnaires de gauche du paysage politique russe, des communistes de gauche de Boukharine, ces sortes de maximalistes très vite cadrés par les bolchéviques afin d'éviter « la maladie infantile ». On découvre aussi qu'avant de devenir un monolithe, le Pc(b)R a été la proie de dissensions.

Sur tous ces processus plane l'absence de Staline. Vainqueur de demain, absent du moment, le vieux Joseph n'aura pourtant, si l'on suit Schapiro, qu'à se glisser dans les chaussons déjà apprêtés par Lénine.

L'initiative de la réédition de ce texte est donc à saluer. Elle ravira les anti-bolchéviques. Elle sera pédagogique pour tous les autres et surtout l'on comprendra qu'une bonne partie des livres d'Hélène Carrère d'Encausse sur l'URSS, si célébrée pour son originalité, trouvent leurs origines dans les thèses de Schapiro.

Florent Schoumacher

 

John SCOTT, Au-delà de l'Oural. Un ouvrier américain dans la métropole russe de la sidérurgie , Paris, Les bons caractères, 2010, 296 pages, 16,5 €. Septembre 2010*

Mots clés : Stalinisme, révolution russe, ouvrier, témoignage, Plan, travail, Oural, URSS

Il faut savoir gré aux éditions Les Bons caractères de fournir une nouvelle traduction en français d'un livre publié pour la première fois en 1942 en américain et qui constitue un ouvrage classique sur l'histoire de l'Union soviétique des années 30, en même temps qu'un témoignage de première main sur le formidable élan collectif qui s'est emparé de ce pays au moment de son industrialisation massive. John Scott, jeune étudiant américain révolté, devient ouvrier aux Etats-Unis, avant de rejoindre l'Union soviétique suite à la crise économique de 1929. Sa biographie est présentée en introduction. On regrettera cependant que rien ne soit dit sur son parcours après la publication de son ouvrage, alors qu'il est mort en 1976. Plus de trois décennies de ce personnage sont ainsi passées sous silence.

Mais qu'à cela ne tienne, le jeune révolté arrive en Union soviétique au moment du démarrage du premier plan quinquennal et se fait embaucher comme ouvrier qualifié sur le site de Magnitogorsk. Situé au cœur de l'Oural, cet immense complexe sidérurgique est le fruit de la volonté stalinienne de doter le pays d'une industrie permettant le décollage économique. Il va rester six ans dans cette immense entreprise, y trouvant femme et y fondant un foyer. C'est donc une vue de l'intérieur qu'offre ce livre. On y lit le gigantesque effort de toute une nation pour doter le pays d'une infrastructure industrielle, avec un degré d'incompétence et de gaspillage, au moins au départ, assez étonnant. Mais ce volontarisme étatique ne peut se comprendre si l'on n'intègre pas l'enthousiasme populaire qu'il a rencontré, analysé par de nombreux travaux historiques. Ici, le côté vivant et descriptif du témoignage prime. C'est une histoire par en bas, d'un témoin direct, qui est donnée à lire. Il faut certes apprécier une analyse politique qui se mesure au nombre de quintaux d'acier produits (symptomatiquement, les annexes sont totalement dévolues à la progression de la production).

Scott est un adepte de Staline et il ne s'en cache pas, même si l'analyse politique ne constitue pas le cœur de son récit. Il ne dissimule pas pour autant ce qui lui apparaît comme des excès ou des mensonges de circonstances pour éliminer l'opposition. Il peut ainsi écrire que «  Bien des gens arrêtés et condamnés à Magnitogorsk pour « crime politique » n'étaient en fait que des voleurs, des fraudeurs et des escrocs et dans n'importe quel autre pays, ils auraient été jugés en tant que tels. C'était dans un but de propagande et d'éducation du peuple qu'on attribuait une étiquette politiques à leurs délits  » (p. 201). Cela ne l'empêche pas de justifier cette répression qui touche y compris son entourage, le tout au nom de la construction d'une grande nation socialiste. Si l'on peut s'étonner qu'une maison d'édition proche de Lutte ouvrière exhume ce texte, estimant sans doute que ce qui se jouait là fait contrepoids à ce que représentait le capitalisme atteint par la crise de 29 (cf. la quatrième de couverture), il n'en reste pas moins que ce livre constitue un intéressant aperçu sur la société soviétique, son fonctionnement et ses réussites au moment de sa sortie de l'arriération séculaire qui l'avait marquée jusqu'alors.

Georges Ubbiali

 

Brigitte STUDER, Heiko HAUMANN, dir., Sujets staliniens. L'individu et le système en Union Soviétique et dans le Comintern, 1929-1953 , Zurich, 2006, 555 p. décembre 2007*

Soulignons pour commencer le courage de l'éditeur d'oser publier un livre (épais de surcroît) contenant des contributions en trois langues (allemand et anglais en sus du français), soit au total 22 textes, huit en allemand, huit en anglais et six en français. L'introduction est en deux langues (allemand et anglais), la conclusion en allemand uniquement. Un système de résumés dans les trois langues permet au lecteur peu polyglotte de se faire une idée du contenu des textes dans les langues qu'il ne maîtrise pas ou difficilement. Dans le prolongement d'un précédent ouvrage (Unfried B., Hermann I., eds., Parler de soi sous Staline , Paris, MSH, 2002), cet ouvrage propose une formidable synthèse des travaux conduits ces dernières années sur le stalinisme. Pour dire les choses rapidement, les historiens sont passés d'une lecture externaliste/massificatrice du stalinisme comme mode d'imposition d'une certaine culture politique, dont la conception extrême est celle d'une lecture en terme de totalitarisme, à une lecture internaliste, c'est-à-dire prenant en compte la manière dont les individus se soumettent (et dans quelles mesures) à un ordre social et politique, à une culture visant à transformer le monde. Bien entendu une telle modification des perspectives de compréhension du stalinisme est solidaire de la découverte de nouvelles sources (en particulier des documents de type ego-histoire) permettant de saisir les voies par les quels des individus se saisissent des enjeux et des injonctions du système politique dans lesquels ils sont plongés pour en faire un usage stratégique. L'enjeu et les éclairages nouveaux développés par les contributions de ce livre sont donc vastes. Les articles sont regroupés autour de cinq axes essentiels, permettant d'observer les interactions entre l'individuel et le collectif. Le premier groupe de textes est rassemblé autour d'un questionnement sur la mobilisation sociétale et les réactions individuelles. On y trouve notamment deux textes en français, de J.-P. Depretto sur la protestation sociale dans une région ouvrière à la fin des années 20 et de N. Werth sur les lois sur le vol du 4 juin 47. Le second ensemble couvre la question du parti, du soi (le self) et de la terreur. A retenir un texte de Pennetier et Pudal intitulé « La peur de l'autre : vigilance anti-trotskiste et travail sur soi », du plus grand intérêt, portant sur les listes d'opposants dressées par le PCF durant l'entre deux guerres et après la seconde guerre mondiale. La troisième partie porte sur les mécanismes de pouvoir de l'appareil du Parti, avec une contribution de J. Gotovitch sur le PC belge durant la seconde guerre mondiale et une autre de S. Wolikow sur la stalinisation des cercles dirigeants du PCF. La quatrième partie s'intitule Représentations du pouvoir et négociation individuelle. Plus réduite, elle rassemble deux textes en anglais (dont un sur le genre du sujet stalinien) et une en allemand. Enfin, le dernier groupe de textes porte sur l'expérience de la violence, sans texte en français, sur des thèmes comme Les Polonais et Polonaises au Goulag, les victimes américaines des purges des années 30, les souvenirs individuels et collectifs de la grande guerre patriotique. Même s'il est d'accès difficile du fait de la multiplicité des langues, ce livre marque un tournant en même temps qu'il constitue une somme pour les travaux sur le stalinisme. Une solide bibliographie sélective accompagne les articles.

G.U.

 

Alexandre TARASSOV-RODIONOV, La révolution de février 1917 , Paris, Les bons caractères, 2007, 334 p. décembre 2007*

Il est assez probable que le nom de l'auteur soit totalement inconnu pour la plupart de ses lecteurs. A. Tarassov-Rodionov était un officier de l'armée tsariste, dont l'éditeur nous apprend, en quelques pages d'introduction, qu'il fut un des rares militaires de haut rang à avoir été membre du parti bolchevique dans les premières années du siècle, avant de quitter l'activité militante. Il a probablement été éliminé à l'occasion des grandes purges staliniennes dans les années 30. Avant de disparaître, Tarassov-Rodionov a publié ses mémoires en russe, après la révolution, en trois volumes. Seul le premier volume a été traduit en français en 1930. C'est cet ouvrage que « Les bons caractères » reproposent aujourd'hui. Comme son nom l'indique il ne couvre que la première partie, bourgeoise, de la révolution russe. Avouons-le tout de suite, il ne s'agit pas d'un ouvrage d'un intérêt majeur. On n'y trouve guère trace du souffle épique qui traverse L'histoire de la révolution russe de Trotsky, par exemple. Il ne brille guère par le style, proche parfois d'un certain réalisme socialiste. Ainsi, telle manifestation est présentée de cette manière : « Le pas ferme. Des poings, telles des massues. Des ouvriers ! ». (p. 181). Il faut s'armer de patience pour voir surgir les évènements révolutionnaires car les cent premières pages concernent la vie de casernier et l'ambiance qui règne dans le régiment. Tout n'est pas inintéressant, mais assez mollement décrit. Finalement, lorsque des émeutes éclatent, Tarassov-Rodionov rallie son régiment à la lutte pour la chute du tsar. Mais comme le reconnaît son éditeur, il n'y a guère d'analyse politique dans ses pages, «  Son récit n'est pas une histoire de la Révolution de 1917. C'est le simple témoignage d'un participant. On n'y trouve pas un enchaînement des faits, mais une ambiance  », p. 6. Certes son récit est nourri de petits faits, d'anecdotes. Sa rencontre avec Kerensky et la duplicité de ce dernier, les discussions au sein du Comité exécutif du soviet militaire avec les officiers socialistes révolutionnaires, le rôle de la police dans la répression des manifestations et l'audace révolutionnaire des soldats, son interpellation de Lénine après la publication des thèses d'avril, etc. Simplement, il s'agit de fragments peu reliés les uns aux autres. De plus, si quelques personnages, souvent les plus connus d'ailleurs, son caractérisés par une note de bas de page, la plupart d'entre eux demeurent de sombres inconnus, même si leurs noms sont répétés au fil des pages. En conclusion, il ne suffit d'avoir été aux premières loges de la première étape d'une révolution, d'en avoir été un acteur important, pour réussir à transmettre la flamme de transformation sociale qui s'est manifestée durant ces jours cruciaux.

G.U.

 

Léon TROTSKY, La jeunesse de Lénine, Pantin, Les bons caractères, 2004

Depuis de nombreuses années, cet ouvrage de Trotsky n'était plus disponible. Il s'agit d'ailleurs de ce qui devait constituer le premier volume d'une biographie de Lénine (l'ouvrage s'arrête en 1893) parue en 1936. Pris par d'autres activités politiques plus urgentes, Trotsky n'écrivit jamais le second volume. D'ailleurs, l'eût-il fait que vraisemblablement le livre aurait compris plus d'un second volume. A la place, ainsi qu'on l'apprend dans la préface, Trotsky a écrit une biographie de Staline, inachevée, qui sera publiée après sa mort aux Etats-Unis.
En fait de biographie, ce livre parle assez peu de Lénine en tant qu'individu, mais beaucoup du personnage comme incarnation d'une réalité historique, celle de la transition russe du dernier quart du XIXe siècle. L'histoire que Trotsky raconte avec brio et une érudition sans faille (dommage qu'il n'ait d'ailleurs pas cité ses sources de manière systématique), c'est le passage d'une Russie arriérée, paysanne, à une Russie dans laquelle perce un nouveau groupe social, les ouvriers, sous l'influence d'un impétueux développement capitaliste. Les vieilles figures de l'opposition révolutionnaire, illustrées par le populisme voient leur force propulsive s'épuiser. La paysannerie cesse d'être la classe révolutionnaire. D'ailleurs, les tentatives désespérées des narodnikistes pour mobiliser cette masse paysanne n'aboutiront qu'à des échecs successifs. Le propre frère de Vladimir, Alexandre, sera d'ailleurs lui-même pendu pour un attentat raté contre le tsar en 1887.
C'est de cette date que naît d'ailleurs la prise de conscience de Lénine. Durant plusieurs années, ce dernier va se consacrer à la lecture des œuvres fondamentales du marxisme qui s'affirme comme la force montante au sein du mouvement révolutionnaire. Tout au long de ces pages d'une lecture facile et allègre, Trotsky déchire à belle plume un certain nombre de légendes sur la formation de Lénine, que ce soit l'influence de son père ou de son frère sur son évolution politique. Pour ceux qui sont frustrés de voir l'ouvrage s'arrêter au moment même où le futur Lénine s'engage dans la social-démocratie, il y a toujours la possibilité de se reporter à la récente biographie de Jean-Jacques Marie consacrée au père du bolchévisme.

G.U

 

Jean-Philippe WARREN, Ils voulaient changer le monde. Le militantisme marxiste-léniniste au Québec , Montréal, VLB éd., date ?, 252 p. (1) juin 2009*

Mots clés : Québec, marxisme-léninisme, maoïsme, stalinisme.

Au sortir des années 1960, alors que les mouvements de contestation en Occident n'avaient pas réussi à ébranler durablement le « vieux monde », une question se posait pour celles et ceux qui s'étaient engagés dans ceux-ci : comment (pour reprendre les termes d'un article de Pierre Maheu dans dans la revue québécoise Parti pris ) passer de « La révolte à la révolution » ? La révolution pouvant prendre diverses significations. Au Québec, ce fut, pour les uns, la tentative de changer les modes de vie dans l'aventure contre-culturelle (avec comme porte-parole la revue Mainmise ), pour d'autres, la quête de la souveraineté nationale avec le Parti québécois, et, enfin, pour nombre de ceux et celles qui aspiraient à un changement social en profondeur, les organisations marxistes-léninistes.

Sur ces dernières, on dispose de très peu d'analyses globales permettant d'évaluer un mouvement qui compta, à son apogée, des milliers de militants et militantes au Québec. Sans combler vraiment cette lacune, le livre de Jean-Philippe Warren, Ils voulaient changer le monde, brosse un tableau des origines, du développement et du déclin des groupes marxistes-léninistes. Si ce tableau ne va pas plus loin que l'anecdote, il n'en reste pas moins que l'analyse des causes du développement et des dérapages de ce mouvement (« faire comme sens à l'insensé », peut-on lire en dos de couverture) nous semble insatisfaisante car, reprenant des points déjà soulignés ailleurs (comme dans l'ouvrage de Jean-Marc Piotte, La communauté perdue , VLB 1987), sur la perte de sens et de communauté, la prégnance d'une culture catholique et « pétrie de messianisme » , un sentiment d'anomie créé par la Révolution tranquille, il reste un concept absent : celui du stalinisme. Concept, qui, au premier abord, semble nous ramener à la seule personne Staline (ou à celle de Mao…) et à ses pratiques, mais qui doit être élargi à l'ensemble de ce qui a permis et favorisé l'introduction du marxisme et du socialisme. A ce niveau il reste un travail à faire, dont l'essai de Warren constitue un préambule.

C.B.

(1) Article paru dans la revue québécoise A Babord , février-mars 2009, p. 48. http://www.ababord.org

 

Claudie WEILL, Rosa Luxemburg, Ombre et lumière , Paris, Le temps des cerises, 2009, 120 pages, 12 €. Juillet 2010*

Mots clefs : Allemagne, révolution allemande, Spartakus, social-démocratie, IIe Internationale, Lénine, Kautsky, Liebknecht, menchevik, fait national, femmes, Zetkin

Auteure de nombreux et importants ouvrages sur le mouvement ouvrier allemand et russe, Claudie Weill nous livre dans ce recueil cinq articles publiés auparavant dans des ouvrages collectifs, dont un traduit de l'allemand, inédit donc en français. Chacun de ces textes contribue à présenter un aspect de la vie de la révolutionnaire polonaise, exécutée durant la révolution de 1918-19 par la soldatesque contre-révolutionnaire.

Le premier est un article consacré à la mémoire de Rosa Luxemburg, à sa panthéonisation. Si tel fut bien le cas dans feu l'Allemagne de l'Est, son évocation fut beaucoup plus difficile à l'Ouest. Ces représentations de Rosa indiquent surtout la manière dont les initiateurs commémoratifs font usage de son activité pour soutenir leur action. Les images évoquées dans ce court texte servent ensuite à illustrer le livre à différents passages. Rosa fut une internationaliste sans concession à l'égard des revendications nationales. Tout la prédisposait pourtant à une certaine attention au fait national : juive, polonaise intégrée au mouvement ouvrier russe, dirigeante de l'Internationale. Mais en fait, elle rejetait avec force les aspirations nationales, n'y voyant qu'expression d'un passé réactionnaire et féodal. Bien qu'une certaine tradition politique associe Rosa aux débats et controverses avec Lénine, on s'aperçoit dans le texte suivant que Rosa fut également en discussion avec le courant menchevik. C'est d'ailleurs elle qui va publiciser les termes de menchevik et bolchevik au sein de la IIe Internationale , du fait de son statut de passeuse entre les Russes et les Allemands. Mais ses rapports avec plusieurs dirigeants du courant menchevik furent tout sauf apaisés. En fait, de manière assez systématique, Rosa s'opposa à leurs prises de positions et analyses, singulièrement après la révolution de 1905. C'est en effet ses vues sur le rôle du prolétariat dans le processus révolutionnaire, manifesté à cette occasion, qui l'éloigneront définitivement des mencheviks, définitivement puisqu'en 1917 elle condamne franchement leur attitude.

« Les femmes dans la révolution allemande : Rosa Luxemburg et les conseils ouvriers » forme, à mon sens, l'article le plus stimulant de ce recueil. Claudie Weill s'y interroge en effet sur les raisons d'une si faible présence des femmes (hormis quelques exceptions régulièrement exhibées telles Rosa ou Clara Zetkin) dans la représentation des femmes durant l'épisode révolutionnaire de 1918-1919. L'esquisse d'analyse sociologique du déroulement du processus (parti des casernes), les formes prises par la représentation (prépondérance des partis sur le principe électif), ainsi que les freins de la social-démocratie ont conduit à une quasi éviction des femmes au sein des organes issus des conseils. Pourtant, ces dernières étaient sans conteste très présentes aussi bien dans les émeutes de la faim durant la guerre que dans l'appareil productif ou le mouvement gréviste. Rosa avait parfaitement conscience de la nécessité d'une organisation particulière, non pas tant pour les femmes en tant que telles, mais pour les ménagères, dont l'éloignement des lieux de travail constituait un obstacle à la mobilisation. Cet article ouvre des pistes d'un très grand intérêt pour la compréhension des limites du processus révolutionnaire à l'égard de cette catégorie prolétarienne que sont les femmes. Il existe une littérature allemande sur ce sujet, citée en partie par l'auteure, qui demanderait à être traduite. Enfin, dans un dernier temps, Claudie Weill s'intéresse aux destins croisés de Flora Tristan, Anna Kuliscioff et Rosa Luxemburg. Trois femmes, de trois nationalités différentes, de trois époques dissemblables, de trois orientations politiques divergentes qui, chacune à leur manière, ont manifesté leur attachement au féminisme, au socialisme et à l'internationalisme.

A l'issue de cette stimulante lecture, on se prend à rêver que l'histoire du mouvement ouvrier allemand suscite l'intérêt d'éditeurs francophones et que les livres cités par Claudie Weill soient traduits en français, tant cette expérience, centrale dans les révolutions du XX e siècle, mériterait d'être portée à la connaissance des lecteurs hexagonaux.

Georges Ubbiali


Nicolas WERTH, L’île aux cannibales. 1933, une déportation-abandon en Sibérie, Paris, Perrin, 2006, 200 pages. septembre 2006*

N. Werth avait déjà évoqué rapidement cette tragédie dans sa contribution au Livre noir du Communisme (1997), citant la lettre envoyée à Staline par une jeune fonctionnaire communiste dénonçant « les erreurs et les négligences » ayant abouti à ce drame (p.172-174). Il y revient avec ce petit ouvrage qui utilise les documents de la Commission d’enquête envoyée en septembre 1933 à la suite de la lettre précitée (ils ont été publiés en 2002). De même, des journalistes de cette région du Nord-Ouest de la Sibérie ont interrogé 4 femmes-témoins, à la fin des années 1980 ; elles confirment ces horreurs, parlant de femmes auxquelles « les cannibales » avaient coupé les seins et les mollets pour les manger.
Les personnes déportées en 1933 n’étaient pas des koulaks réfractaires à la collectivisation, comme lors des années précédentes, mais des citadins surtout, expulsés des villes dans le cadre de la « passeportisation », c’est-à-dire une vaste entreprise destinée à réglementer le droit de résidence. On assista donc à un « nettoyage » des villes des éléments considérés comme socialement dangereux ou parasites (mendiants, enfants errants mais aussi trafiquants, « spéculateurs »). Mais pour atteindre les objectifs fixés, certains fonctionnaires zélés raflaient les gens sur les marchés, dans les gares. Ainsi une fillette de 12 ans, que sa mère avait laissée seule à la gare, à Moscou, pendant qu’elle essayait d’acheter du pain, est arrêtée comme vagabonde. De même figurent parmi les déportés de grands vieillards, des handicapés, pris avec des personnes qui partageaient le même appartement communautaire. Certains d’ailleurs, à l’arrivée, étaient relâchés, mais sans droit au retour.
Le but initial était de transformer les déportés en colons, de façon à peupler et à transformer cette région inhospitalière du Grand Nord sibérien que les tsars déjà avaient tenté, en vain, de coloniser. A travers cette étude de cas - véritable exemple de micro-histoire -, l’historien nous donne un exemple de « peuplement spécial », parallèle au système des camps de travail. Il parle de « second Goulag ». Le problème est que ces citadins sont très mal adaptés à leur nouvelle vie. D’ailleurs les fonctionnaires les appellent entre eux « les sans-bras ni jambes ». Ils étaient très différents des Koulaks déportés les années précédentes, habitués à se débrouiller dans un milieu hostile. De plus le choix des lieux de déportation va s’avérer désastreux, l’île de Nazino, sur le fleuve Ob, est déserte, exiguë et marécageuse. Enfin, l’intendance ne suit pas. Débarqués le 18 mai sur l’île, après un voyage déjà éprouvant, les 5.000 premiers déportés ne seront approvisionnés en farine que 2 jours plus tard, une farine qu’ils consommeront telle quelle, mélangée à l’eau du fleuve, C’est dans ce contexte qu’auront lieu des actes de cannibalisme, Sur les 6.200 déportés à Nazino – un deuxième groupe de 1.200 avait rejoint les premiers, le 27 mai – il ne reste que 157 personnes le 12 juin. Aux inspecteurs incrédules, les survivants répondirent : « Vous affamez le peuple. Eh bien, nous, nous nous mangeons les uns les autres ».
Cette mise en œuvre de l’utopie aboutit donc à une terrible régression, au terme d’un véritable processus de décivilisation. Cette catastrophe montre qu’il n’est pas si facile de modeler une société, « d’en exciser les éléments hostiles, parasites ou nuisibles polluant la nouvelle société socialiste en train de s’édifier ». La connaissance et la maîtrise des lois du développement historique des sociétés par un parti unique et omniscient sont malheureusement incapables d’entraîner un développement harmonieux d’une société.

Jean-Paul Salles

 

Serge WOLIKOW, Alexandre COURBAN, David FRANCOIS, Christian OPPETIT, Guide des archives de l'Internationale communiste, 1919-1943 , Paris-Dijon, Archives Nationales, MSH Dijon, 2009, 332 pages, 20 €. Octobre 2009*

Mots clés : Archives, Komintern (Internationale communiste), communisme, internationalisme, mouvement ouvrier.

Avec ce guide, le chercheur en histoire sociale et politique ne pourra plus rien ignorer des fonds disponibles en ce qui concerne les archives de l'Internationale communiste (Komintern), créée en 1919 dans le « feu » de la révolution russe et dissoute par Staline durant la seconde guerre mondiale, en 1943. Il s'agit d'un outil de travail de première importance, mais dont le compte rendu s'avère particulièrement rude. Comme tout catalogue, il a pour fonction première d'être utile pour celui ou celle qui l'utilise. On ne peut ici en détailler la richesse, fonds et sous fonds se succédant. Pour comprendre l'intérêt de cet outil pour le chercheur, il suffit de savoir que ces fonds recensés, à Moscou, rassemblent des documents dans 90 langues (qui concernent l'histoire de 90 pays) et totalisent plus de 12 millions de pages. Néanmoins, au-delà de son aspect pratique, ce guide propose également en une quarantaine de pages introductives, un résumé de l'histoire de l'IC, sous la plume de Serge Wolikow. Historien à l'Université de Bourgogne, ce dernier a consacré sa thèse (hélas non publiée) à l'histoire du Komintern. Si l'objectif d'un tel texte n'est bien entendu pas de déployer toute l'histoire de l'IC, Serge Wolikow sait en retracer avec distance critique les principales étapes, à l'origine instrument de diffusion révolutionnaire devenu l'organe d'imposition de la diplomatie soviétique. Finalement, ainsi qu'il l'écrit dans les dernières lignes de son article, « l'URSS prend symboliquement le relais de l'IC : la section de politique étrangère du PC de l'URSS s'occupe dès lors des relations avec les différents partis communistes  » (p. 64). Très synthétiques, ces quelques pages ne remplacent ni la lecture du livre de Pierre Broué consacré au même sujet (Fayard, 1997), ni celle du Dictionnaire biographique de l'Internationale communiste (L'Atelier, 2001), dans lequel Serge Wolikow signe d'ailleurs la longue introduction historique, mais permettent de donner un avant-goût de l'expression fugitive d'un internationalisme révolutionnaire issu de la révolution d'Octobre.

Georges Ubbiali

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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