Mouvement

trotskiste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


- Jean BAUMGARTEN, En finir avec le sionisme, Goult, J.Baumgarten éditions, 2005.

- Jean BAUMGARTEN, La servitude volontaire hier et aujourd'hui , Paris, Librairie résistance, 181 pages, 12 €

- Gilbert et Yannick BEAUBATIE, Trotsky en Corrèze, généalogie d'une rumeur , Bordeaux, Le Bord de l'eau, 2007, 272 pages, 22 euros

- Daniel BENSAID, Penser, agir , Paris, Lignes, 2009, 350 pages, 17 €

- Jean BIRNBAUM, Leur jeunesse et la nôtre. L’espérance révolutionnaire au fil des générations, Paris, Stock, collection « un ordre d’idées », 2005, 378 pages.

- Françoise BLUM (éd.), Les Vies de Pierre Naville , Lille-Villeneuve-d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, janvier 2007, 440 p., 23 €

- Gilles BORREY, Besancenot de A à Z , Paris, City éditions, Collection « Document », 2009, 224 pages, 14 €

- Frans BUYENS, Un homme nommé Ernest Mandel / Chris DEN HOND, Ernest Mandel. Une vie pour la révolution, Double DVD, Avanti-Productions, Bruxelles, 1972/2005, 22 euros.

- Pierrick CARIOU, La Ligue communiste révolutionnaire en Charente-Maritime dans les années soixante-dix, Université de La Rochelle, mémoire de maîtrise, juin 2003, 222 p. et 71 p. d'entretiens (sous la direction de Jean-Paul Salles et de Laurent Vidal).

- Jacquy CHEMOUNI, Trotsky et la psychanalyse, Paris, Editions In Press, collection " Explorations psychanalytiques ", 2004, 272 pages, 24 Euros.

- Tony CLIFF, A World to Win, Londres, Bookmarks, 2001, 247 p., 22,50 £

- Renaud DELY, Besancenot, l'idiot utile du sarkozysme , Paris, Bourin éditeur, collection « Politique », 2009, 160 p., 19 €

- Line DESCOURRIERE, Le recrutement des militants de la LCR , DEA de Science politique, sous la direction de Frédéric Sawicki, Université de Lille III, 2002, 105 p., avec en sus une bibliographie et la transcription des 9 entretiens, 70 p

- Georges DOBBELEER, Sur les traces de la révolution. Itinéraire d’un trotskyste belge, Paris, Syllepse, 2006, 349 p., préface d’A. Krivine, index et bibliographie, 23 euros.

- Daniel EROUVILLE, Qui sont les Trotskystes ? (d'hier à aujourd'hui), collection Questions contemporaines, L'Harmattan, 2004, 318 pages.

- Franco FERRARI, Ottobre Addio ? Le correnti trotskiste internazionali dalla rivoluzione cubana al movimento « no-global » , Universita di Parma, Tesi di Laurea, 2004-05, 281 p., dactymoraphié

- André FICHAUT, Sur le pont - Souvenirs d'un ouvrier trotskiste breton, collection " Utopie Critique ", Syllepse, Paris, 2003, 248 pages, 20 Euros.

- Eros FRANCESCANGELI, L'incudine e il martello. Aspetti pubblici e privati del trockismo italiano tra antifascismo e antistalinismo (1929-1939) , Perugia, Morlacchi Editore, 2005, 375 p., 18 €

- Boris FRAENKEL, Profession : révolutionnaire, éditions Le bord de l'eau, Latresne, 2004, 204 pages, 18 Euros.

- Rick GEARY, Trotsky. A graphic Biography , New York, Hill and Wang, 2009, 104 pages, 16,95 dollars

- Jean HENTZGEN, Agir au sein de la classe. Les trotskystes français majoritaires de 1952 à 1955 , Université Paris I, mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, sous la direction de Michel Dreyfus et Annie Fourcaut, 2006, 214 p

- Jean HENTZGEN, Les trotskystes « lambertistes » de 1952 à 1969 , mémoire de Master Histoire 2 ème année (sous la direction de Michel Dreyfus et Annie Fourcaut), Université de Paris I, 2007, 92 pages

- Sabine HEROLD, Le bouffon du roi , Paris, Michalon, 2009, 160 pages, 14 euros

- Jean-Pierre HIROU, Du trotskysme au communisme libertaire - Itinéraire d'un militant révolutionnaire, Acratie, La Bussière, 2003, 280 p.

- Laurent HUBERSON, Enquête sur Edwy Plenel. De la légende noire du complot trotskiste au chevalier blanc de l'investigation , Paris, Le Cherche Midi, 2008, 500 p., 18 €

- Florence JOHSUA, La dynamique militante à l'extrême-gauche : le cas de la Ligue Communiste Révolutionnaire, DEA de sociologie politique, IEP Paris, sept. 2003, ss dir. Nonna Mayer, 128 p. + annexes

- Lionel JOSPIN, Lionel raconte Jospin , Paris, Seuil, 2010, 280 p., 18,50 €. Longue interview réalisée par Patrick Rotman et Pierre Favier

- Isidore JOSSIFORT, né Tiko YOSSIFOV, Guerre froide en exil. Notes d'un dissident , Paris, éditions Sofia, 188 p., 15 €

- Alain KRIVINE, Ca te passera avec l'âge , Paris, Flammarion, 2006, 400 pages, 19,90 euros

- Karim LANDAIS, Un parti trotskiste. Eléments pour une socio-histoire des relations de pouvoir : introduction à une étude de l'OCI-PCI, Université de Bourgogne, mémoire de DEA en histoire, sous la direction de Serge Wolikow, 2004, 218 pages.

- Nicolas LATTEUR, La gauche en mal de la gauche, Bruxelles, De Boeck Université, 2000.

- Pierre LE GREVE, Souvenirs d'un marxiste anti-stalinien, Paris, La Pensée Universelle , collection " Edition Seconde ", 1997, 256 pages, 13,72 Euros.

- François LE GROS, La LCR à Caen de 1973 à 1978, maîtrise, Université de Caen, 1990-91, 143 p. annexes (chronologie, bibliographie et documents, environ 50 p.)

- Michel LEQUENNE, Le trotskisme. Une histoire sans fard, Paris, Syllepse, 2005, 360 pages, 24 euros.

- Jean LE ROUX, Voyage dans le passé. 1927-1947. Autobio, sl., éditions perso (auto-édition), 2004, 154 pages, 15 euros

- Jean-Jacques MARIE, Trotsky. Révolutionnaire sans frontières, Payot, Paris, 2006, 624 pages, 28 euros

- Ngo VAN, Au pays d’Héloïse, Paris, L’Insomniaque, 2005, 114 pages, 15 euros.

- François PACCOU, La diversité idéologique d'un groupe militant. Le cas d'une cellule de la Ligue communiste révolutionnaire, mém. maîtrise de sociologie, Université de Lille II, direction Bruno Duriez, 2003, 99 p.

- Christian PICQUET, La république dans la tourmente. Essai pour une gauche de gauche , Paris, Syllepse, 2003, 128 p. 17€

- Christian PICQUET, Marie-Pierre VIEU, Le trotsko et la coco , Paris, Arcanes 17, 2010, 130 p., 14 €

- Philippe PIGNARRE, Être anticapitaliste aujourd'hui. Les défis du NPA , Paris, La Découverte , collection « Cahiers libres », 2009, 182 pages, 13 €.

- Olivier PIOT, L'extrême gauche , Paris, éditions Le cavalier bleu, collection Idées reçues / Grand angle, 2008, 192 pages, 20 euros, préface de Pef

- Stéphanie RIZET, La distinction militante. Transformations et invariances du militantisme à la Ligue communiste révolutionnaire , thèse de doctorat en Sociologie, sous la direction de Vincent de Gaulejac, Université Paris VII-Denis Diderot, 2006, 486 p

- Jean-Paul SALLES, La Ligue communiste révolutionnaire et ses militant(e)s (1968-1981). Etude d'une organisation et d'un milieu militant. Contribution à l'histoire de l'extrême gauche en France dans l'après-mai 1968, Université de Paris I, Thèse pour le doctorat en histoire, sous la direction de Michel Dreyfus, 2004, trois volumes, 840 pages.

- Michel SERAC, 1789 1917. Défense des Révolutions , Paris, Selio, 2008, 382 pages, 24 euros

- Jacques SIMON, Comité de liaison des trotskystes algériens , Paris, L'Harmattan, collection CREAC Histoire, 2008, 378 p., 33 €

- Julien SONESI, L'implantation électorale des mouvements trotskistes de 1945 à 2002, maîtrise d'histoire, Université de Bourgogne, ss. dir. Jean Vigreux, 2004, 182 p.

- Benjamin STORA, La dernière génération d'octobre, Stock, collection " un ordre d'idées ", Paris, 2003, 288 pages, 20 Euros


 

 

Jean BAUMGARTEN, En finir avec le sionisme, Goult, J. Baumgarten éditions, 2005.

Dans une introduction particulièrement virulente, Maurice Rasjfus, rescapé, comme Jean Baumgarten des griffes du nazisme, explique tout le bien qu’il faut penser de ce court texte, charge sans aucune retenue contre le sionisme. Le parcours de l’auteur explique largement la tonalité du propos. Juif échappé à la traque durant la Seconde guerre mondiale, Jean Baumgarten est le militant de toute une vie. Brièvement membre de la IVe Internationale à la Libération, il fut des nombreuses aventures de la nouvelle gauche jusqu’au PSU, avant de rompre au moment du ralliement de Rocard au Parti socialiste. Adhérent ensuite des Verts, il a rejoint la LCR après l’expérience de la gauche plurielle. D’un âge avancé, à défaut de pouvoir user de son corps comme il le faisait auparavant, il use de la plume pour donner son point de vue, motivé par la seconde Intifida palestinienne et l’échec des accords d’Oslo. Autant ne pas le cacher, ce livre est une intervention du genre « coup de gueule/coup de poing » et certainement pas une œuvre à prétention théorique. Avec un style parfois un peu décousu, il retrace l’histoire de l’imposture sioniste. Emporté par sa colère, Baumgarten, compare à plusieurs reprises l’entreprise sioniste aux actions des nazis, ce qui est à la fois un contre-sens historique et une position polémique forcément discutable, et qui le sera sans nul doute. Sur le fond, l’analyse développée est celle, classique, des trotskistes, la solution au Moyen Orient ne résidant que dans la création d’un Etat bi-national. (Ce livre est diffusé par la Brèche, 27 rue Taine, Paris, 75012)

Georges Ubbiali

 

Jean BAUMGARTEN, La servitude volontaire hier et aujourd'hui , Paris, Librairie résistance, 181 pages, 12 €. mai 2009*

Mots clefs : révolutions, trotskysme.

Militant historique du mouvement trotskyste, Jean Baumgarten livre ici ses réflexions à partir d'un commentaire du livre d'Etienne de la Boétie. Le propos de Baumgarten consiste précisément à montrer que si l'on peut globalement lire le processus historique à l'aune de la soumission à l'autorité (la servitude volontaire), en revanche, cette position ne permet pas de comprendre les moments de rupture. Baumgarten propose donc de revisiter les moments d'éruption révolutionnaire en France, à commencer par la Révolution française, moment qui ne fait pas spontanément patrie du patrimoine des marxistes révolutionnaires. Se déploient ensuite la Commune de Paris, la Première Guerre mondiale, la révolution russe, la chute du stalinisme, les luttes anticolonialistes, mai 68, et l'ensemble se conclut par une lecture enthousiaste de l'accession au pouvoir de gouvernements de gauche en Amérique latine.

Si les références sont nombreuses, ainsi qu'en font foi les notes de fin de chapitre, on regrettera leur caractère parfois éclectique. L'auteur sait se servir d'internet, et les citations des bolcheviks côtoient les références plus classiques d'analyse de ces mouvements révolutionnaires. Sans doute le lecteur tiquera-t-il sur telle ou telle affirmation. Avancer ainsi que le Hamas (en Palestine) ou le Hezbollah au Liban puissent constituer des forces avec qui il faut compter dans une optique progressiste ( cf . p. 175 et suivantes) en laissera probablement plus d'un dubitatif. De la même manière, la détestation proclamée du système industriel et l'appel à la décroissance mériterait sans doute une discussion un peu plus argumentée que les proclamations rapides qui concluent l'ouvrage. Il n'en reste pas moins que ce court livre constitue un intéressant excursus à travers plus de deux siècles de volonté révolutionnaire, preuve s'il en est que la servitude n'est sans doute pas le dernier mot de l'histoire.

G.U.

 

Gilbert et Yannick BEAUBATIE, Trotsky en Corrèze, généalogie d'une rumeur , Bordeaux, Le Bord de l'eau, 2007, 272 pages, 22 euros. décembre 2007*

Décembre 1934, une rumeur : Trotsky serait en Corrèze, au château de Bity. Elle apparaît sous la plume de l'académicien Georges Lecomte, dans Par l'Effort , revue destinée aux Anciens Combattants, sans que l'on ne sache exactement quelle est son origine première. Elle ressurgit, toujours intacte, en 1997, dans le Figaro  : se croisent ici, dans une courte remémoration, Jacques Chirac (châtelain de Bity), Lionel Jospin (alors 1 er ministre, ex de l'OCI). En 2001, Bernard Henry Lévy ravaude, toujours pour le Figaro , cette même trame, implicitement destinée à désigner, par le trotskisme, une figure du complot. Une rumeur donc, dont les auteurs s'efforcent de dévoiler les mécanismes, puisque Trotsky ne séjourna jamais en Corrèze…

Par sa stature académique, Georges Lecomte accrédite l'hypothèse d'un exil corrézien de Trotsky. Significativement d'ailleurs, il qualifie la Corrèze d' Asturies françaises , convoquant par là un horizon d'attente révolutionnaire. Là réside sans doute l'une des forces de la rumeur. Elle s'adosse au contexte de crise de 1934, se nourrit de la reconfiguration politique en cours qu'articule l'antifascisme unitaire du 12 février 1934. La figure de Trotsky convoque également l'antisémitisme véhément d'une presse d'extrême droite prompte à souligner des collusions judéo-bolcheviques, maçonniques… Tout un imaginaire du complot se profile là, sans d'ailleurs que les auteurs ne le situent à l'aune d'un spectre bien plus large repéré par Frédéric Monier ( Le complot dans la République. Stratégies du secret de Boulanger à la Cagoule , 1998). Ancrée dans des séries (l'antisémitisme, l'anticommunisme, le pacifisme, la peur du rassemblement populaire…), la rumeur flamboie un temps. Patiemment, Gilbert et Yannick Beaubatie en dénouent les fils, les réseaux, tout en démontrant sa fausseté. Ce faisant, ils manifestent par trop souvent une volonté de trop en dire, utilisant des citations inutilement longues, développant à l'excès certaines biographies ou thèmes (la Franc maçonnerie, par exemple), au risque de noyer le sujet initial (1). L'ouvrage rebondit en conclusion sur le temps présent -sans doute trop rapidement. Demeure une interrogation : pourquoi cet épisode ressurgit-il, quelle vertu (politico-médiatique) ceux qui l'exhument lui confèrent ils ?

Si le livre évite cette interrogation, il pointe néanmoins un moment charnière dans l'histoire des représentations du trotskisme. L'entrisme, à bannière déployée , des bolcheviks-léninistes dans la SFIO en 1935 fonde - au prix de l'oubli de sa publicité (2) - l'imaginaire des allusions de 1997-2002. L'ombre trotskiste des secrets de jeunesse (Edwy Plenel) ourle une lecture singulière du politique. Cet imaginaire du trotskisme repose structurellement sur des présupposés identiques : l'irruption dans le champ politique de radicalités nouvelles. Il y avait là un élément contextuel que les auteurs négligent pour partie. Le questionnement médiatique de cette radicalité débouche en 1935-1936, sur des tentatives de regroupement à l'extrême gauche du PCF, sur une enquête du Temps significativement intitulée «  Une nouvelle extrême gauche va-t-elle se former ?  ». Elle est depuis 1997, l'antienne des articles consacrés au néo-communisme. Où l'on voit donc que l'occurrence de la rumeur - comme de cet ouvrage- tient aux « inquiétudes » du temps, dont elle ne serait qu'une mise en abyme (3)… Voilà en tout cas de quoi prolonger l'étude, en s'intéressant par exemple à l'ensemble des rumeurs, voire des clichés, colportées sur le trotskysme…

Vincent Chambarlhac (avec Jean-Guillaume Lanuque)

(1) On peut d'ailleurs se demander in fine si ce livre n'aurait pas pu être synthétisé en un gros article…

(2) Sur ce point, Thierry Hohl, « Quand les fils du vieux étaient socialistes. Les Bolcheviks-léninistes dans la SFIO (1934-1935) », Recherche socialiste , n° 11, Juin 2000.

(3) Cf. Vincent Chambarlhac, « Pacifisme révolutionnaire et culture de guerre. Le meeting de Saint Denis « contre la guerre, contre l'union sacrée (1935) », Dissidences , n° 11, juin 2002, p 10-14. Disponible en version PDF sur le site de la revue. Et Vincent Chambarlhac, Thierry Hohl, «  Une nouvelle extrême gauche s'est-elle formée ? Front populaire et radicalité . », Communication au colloque Front populaire. Choc et contre-choc, Université Paris I (CHS), lundi 5 décembre 2006. A paraître.

 

Daniel BENSAID, Penser, agir , Paris, Lignes, 2009, 350 pages, 17 €. mai 2009*

Mots clefs : marxisme, philosophie, trotskysme, théorie, LCR, stratégie, parti, mouvement social, Lénine.

Voici donc un nouvel opus du philosophe-théoricien de feue la LCR. L 'ouvrage se présente comme une anthologie de textes de nature diverse publiés depuis 1991, pour le plus ancien, jusqu'à 2008 pour l'ultime. Il s'agit à la fois de textes faciles d'accès (tribunes libres de journaux, Libération ou le Monde ), d'entretiens publiés dans diverses revues, d'introduction à un livre et même d'une lettre, mais aussi de papiers plus denses d'interventions à des colloques. La forme même induit un certain enchevêtrement, voire une dose de répétition d'un article à l'autre. Mais cette redondance des arguments n'entache en rien le plaisir et l'intérêt de la lecture, voire sa surprise. En effet, Bensaïd mobilise des auteurs as inattendus chez un penseur marxiste, que ce soit de Maistre, penseur de la contre-révolution, ou Chateaubriand, certes grand écrivain, mais pas particulièrement connu pour ses positions progressistes.

Sans rentrer dans la variété des thématiques développées au fil de la vingtaine de contributions rassemblées ici, on peut néanmoins repérer quelques récurrences. Retenons-en trois, qui n'épuisent évidemment pas le spectre des points traités. Le premier concerne l'affirmation de la social-libéralisation du PS . Non content de pointer la droitisation du discours du principal parti se réclamant de la gauche, l'auteur souligne le désastreux bilan des années de gouvernement, en insistant, dans la suite d'autres travaux (cf. Lefebvre / Sawicki, La société des socialistes , Le Croquant, 2006), sur les transformations sociologiques des milieux dirigeants du PS , qui aboutissent à cette réalité qu'à l'OMC ou au FMI ce sont des socialistes français qui gouvernent des institutions du capitalisme international.

Bensaïd s'attarde également sur le « modèle 1917 », sur le bilan de la révolution bolchevique. Il insiste sur le fait qu'il y a des « leçons » d'Octobre sans aucun doute, mais certainement pas un « modèle », d'où découle l'idée que « Personne ne peut dire à quoi ressembleront les révolutions du XXIe siècle » (p. 105). Finalement, à l'encontre des certitudes martelées par la social-démocratie avant 1914 ou encore aujourd'hui par certains courant, Bensaïd affirme l'indétermination profonde du changement révolutionnaire : «  nous ne savons pas quelle forme politique peut prendre la dualité de pouvoir révolutionnaire à l'époque de la mondialisation et de la métamorphose des espaces et des rythmes du politique  » (p. 125). Si l'avenir (révolutionnaire) est ouvert, il n'en demeure pas moins que Bensaïd sait se faire le défenseur assez ferme de la forme parti et de son mode d'organisation face aux différentes propositions visant à l'assomption des réseaux ou qui écarteraient la prise du pouvoir.

Tout au contraire, il insiste par exemple sur la dimension démocratique du principe de centralisation dans le parti contre toutes les tentatives fédéralistes qui risqueraient fort de transformer le parti d'un organe d'action commun en un club de discussions à perte de vue. On découvrira ainsi, sans doute à contre courant de bien des opinions toutes faites à gauche (et à l'extrême gauche), à l'égard de Lénine, que Bensaïd se pique de le critiquer pour « l'excès libertaire » de L'Etat et la révolution  ! (p. 150). Bref, loin de toutes pensées convenues, cet ensemble de textes incite à la réflexion, ainsi qu'à une relecture d'un certain nombre de textes de Marx et d'Engels. Une lecture stimulante.

G.U.

 

Jean BIRNBAUM, Leur jeunesse et la nôtre. L’espérance révolutionnaire au fil des générations, Paris, Stock, collection « un ordre d’idées », 2005, 378 pages.

Remarqué en 2002 pour sa série d’émissions diffusées sur France Culture, Fragments d’un discours révolutionnaire. A l’école des trotskismes français (voir le numéro 12-13 de Dissidences-BLEMR), le trentenaire Jean Birnbaum propose avec ce livre une sorte d’essai qui lui permet de revenir sur un certain nombre de points abordés à travers le cadre radiophonique, dans une perspective de transmission entre générations. Sa première partie est ainsi l’occasion d’évoquer les motivations diverses de l’engagement en trotskysme, de l’antifascisme des années 30 à l’altermondialisation de la décennie 90, en passant par l’anticolonialisme des années 50-60.
Dans sa seconde partie, il insiste sur l’idée de continuité, à travers les rencontres de militants marquant, les lectures ou l’obsession des trotskystes pour l’écrit. A chaque fois, Jean Birnbaum évoque des trajectoires individuelles, certaines fort connues (Lambert, Barta, Laguiller, Krivine, Essel, Kaldy, Lefort, Raoul, Broué, Nadeau, Fichaut, Fraenkel, Schwartz, Berg, Rodinson ou Chauvin), d’autres beaucoup moins (Gilbert Devillard, Mohammed Marangaby, Michel de Pierrepont ou Hervé Lagadec pour Lutte ouvrière, Pierre Dardot de l’OCI et Gérard Chaouat de la LCR, par exemple). Cela lui permet également de mettre l’accent sur certains épisodes clés de la « geste trotskyste », comme le travail de fraternisation en direction des soldats allemands et des travailleurs indochinois pendant la seconde guerre mondiale, ou la fameuse grève de 1947 aux usines Renault Billancourt.
Dans sa troisième partie, enfin, il aborde ce qu’il considère être des points noirs du trotskysme : attachement physique au Parti malgré les dérives et les exclusions (à travers l’exemple de l’OCI), une certaine fascination pour la violence (avec de nouveau l’épisode du meeting d’Ordre nouveau et de l’intervention de la Ligue communiste en 1973), la défiance vis-à-vis des intellectuels (en prenant le cas de LO) et le silence par rapport à la judéité et en particulier au judéocide.
Bien écrit, Leur jeunesse et la nôtre témoigne d’une réelle empathie et d’une approche compréhensive et ouverte, la réflexion de Jean Birbaum suivant d’ailleurs parfois plus le fil de la plume qu’un plan rigoureux. On y trouve certes quelques erreurs, et des thèmes qui sont déjà familiers des chercheurs, en particulier de l'équipe de Dissidences (le mimétisme entre trotskysme et stalinisme pour l’OCI, la comparaison entre les militants de LO et le monachisme médiéval…). Mais sa lecture agréable, les réflexions plus approfondies qu’il propose parfois et son côté vulgarisateur en font un ouvrage dont la lecture peut être conseillée à un large public.

Jean-Guillaume Lanuque.

 

Françoise BLUM (éd.), Les Vies de Pierre Naville , Lille-Villeneuve-d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, janvier 2007, 440 p., 23 €. août 2007*

Cet ouvrage réunit les 25 contributions environ faites lors d'un colloque de 2004 au Centre d'histoire sociale du XXe siècle (Paris I). Il permet d'éclairer les nombreuses facettes d'un personnage dont la longue vie (1904-1993) coïncide à peu près avec le XXe siècle.

Ses activités furent très variées : de l'engagement dans le surréalisme et la politique à la sociologie du travail, en passant par la psychologie et le journalisme. On connaissait déjà ses années de militantisme auprès de Léon Trotsky grâce à son ouvrage Trotsky vivant (Paris, Julliard, 1962, et 1988 chez Maurice Nadeau pour l'édition la plus récente). L'article de Jean-Jacques Marie apporte donc peu de choses, se contentant de rappeler les griefs de Trotsky qui trouvait Naville trop intellectuel et trop dilettante, lui préférant le « débrouillard » Molinier. Par contre, les autres contributions de cette deuxième partie (« Figures de l'intellectuel militant ») éclairent bien, et de manière originale, d'abord son goût pour les revues (Gérard Roche, « Naville créateur et animateur de revues »), puis sa controverse avec Sartre (Gisèle Sapiro), et surtout son action après la guerre au sein du Parti socialiste unitaire, puis du Parti socialiste de gauche, avant de participer au Parti socialiste unifié. Cette contribution, due à Gilles Morin, nous vaut bien des informations nouvelles, nous montrant combien il était difficile, durant ces années de guerre froide, de se situer par rapport aux deux camps. La volonté « d'être avec les ouvriers » n'a-t-elle pas transformé les intellectuels comme Naville en « satellites du communisme », les ouvriers « étant avec Staline » ? Morin se demande si on doit qualifier le Naville de ces années-là de « trotskyste stalinien », car pour lui en effet – comme pour Trotsky avant la guerre – l'URSS était un Etat ouvrier et il fallait défendre ses acquis. Mais son compagnonnage passé avec Trotsky et son goût pour la psychologie et la sociologie, considérées par les intellectuels du PC de ce temps comme des disciplines bourgeoises destinées à adapter les personnes au monde capitaliste, ne lui permettront pas de faire partie des « compagnons de route » (Frédérique Matonti, « Naville et les intellectuels communistes »).

Après avoir tenté de tracer le profil politique de Naville, d'autres contributeurs tout aussi perspicaces rappellent l'ampleur de son travail théorique : de l'étude précoce (1943) et jusqu'à ce jour inégalée de l'œuvre du baron d'Holbach, ami de Diderot et de Rousseau, dont le matérialisme annonce le matérialisme marxiste (Anne Simonin) au Nouveau Léviathan , immense ouvrage en 7 tomes intégrant sa thèse soutenue en 1956 (Pierre Rolle). Mais Naville fut aussi un praticien. Ayant obtenu le diplôme de Conseiller d'orientation professionnelle, il dirigea le Centre d'orientation professionnelle d'Agen à partir de janvier 1943. Ce métier, nouveau à l'époque, a l'ambition de faire naître une société apaisée, fondée sur le juste placement de chacun en fonction de ses aptitudes. C'est en 1938 qu'un décret-loi voté à l'initiative de Jean Zay avait posé les fondements d'un service public de l'orientation professionnelle, prévoyant un centre par département (Odile Henry). Il est étonnant de voir Naville s'engager dans cette profession sous le régime de Vichy, de même qu'on s'explique mal le fait qu'il ne participe pas à la Résistance. La volonté de protéger sa femme Denise, qui est juive, avancée par un des participants, nous semble une explication insuffisante. Mais le philosophe marxiste rationaliste qu'il est trouvera sa voie véritable après la guerre, devenant au CNRS un des créateurs de la Sociologie du travail. Il dirigea avec Georges Friedmann un manuel important ( Traité de Sociologie du travail , A. Colin, 2 tomes, 1961-62) et plusieurs revues savantes : les Cahiers d'études de l'automation , puis l'Epistémologie sociologique .

Un ouvrage complet, passionnant, pourvu d'une bibliographie des œuvres de Naville et complété par les témoignages de Maurice Nadeau, Gilles Martinet, Edgar Morin, Jean Risacher…

N.B. L'ouvrage est bon marché vu sa taille, mais la reliure est désastreuse.

Jean-Paul Salles

 

Gilles BORREY, Besancenot de A à Z , Paris, City éditions, Collection « Document », 2009, 224 pages, 14 €. Janvier 2010*

Mots clefs : trotskysme – extrême gauche.

Après la vague de parutions consacrée au NPA et à Besancenot aux mois d'avril et mai derniers, dont nous avons rendu compte en son temps, voici une nouvelle vaguelette constituée de deux ouvrages qui ont peut-être eu du mal à être terminés avant l'été. Outre celui de Renaud Dély ( Besancenot, l'idiot utile du sarkozysme ), il y a donc celui du journaliste Gilles Borrey, conçu sur le mode de l'abécédaire, repérant principalement des thèmes de lutte ou des figures emblématiques de l'histoire du courant auquel appartient Besancenot.

Le problème, c'est que dans les deux cas, le travail de l'auteur est contestable. Outre une relecture trop rapide (avec FO au lieu de LO dès l'introduction), qui se voit du fait de fréquentes fautes de syntaxe, on peut reprocher à Borrey d'osciller entre deux tendances. Soit il reproduit presque mot pour mot le discours de Besancenot et de la LCR devenu NPA, en usant un peu facilement du copier-coller (certains documents sont pratiquement reproduits in extenso ) et des citations sans aucune référence, demeurant donc platement descriptif. Soit il bascule à l'inverse dans une prose plus qu'incertaine, aux références historiques indigentes et très mal digérées (1), voire rarement polémique (sur Action directe), reprenant tout de même un peu trop systématiquement la terminologie fourre-tout (et davantage policière ici) d'ultra-gauche. Plutôt que de lire ce livre tout juste meilleur que celui de Julien Beauhaire, mieux vaut se reporter à celui d'Eric Hacquemand (tous deux chroniqués sur notre site).

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Plutôt que de nous lancer dans un long catalogue, nous préférons citer cet extrait digne de figurer dans une anthologie, tiré de l'entrée Lutte ouvrière : « Fondé en 1936 par un jeune militant trotskiste d'origine roumaine, David « Barta » Koner [sic], Lutte ouvrière est en fait une émanation de la SFIO. Une poignée de militants, jugeant l'organisation de gauche trop modérée en ces temps de lutte sociale violente, fait scission et lance le Parti ouvrier internationaliste. A cette époque, les dissensions dans l'extrême gauche sont violentes et les heurts entre staliniens et trotskistes (sans parler des marxistes, léninistes et autres sous-branches très actives) sont quasi quotidiennes [re-sic]. Le mouvement devient Voix ouvrière, juste après la guerre, et multiplie les actions d'éclat, notamment lors des grèves de Renault ou autres manifestations, qui dégénèrent souvent en pugilats. Pendant Mai 1968, Voix ouvrière prend les barricades et monte de nombreuses opérations coup-de-poing afin de déstabiliser le système [re-re-sic]. (…) Même si le parti a gardé du trotskisme un de ses points forts (l'entrisme, soit le fait d'entrer incognito chez l'ennemi afin d'en faire imploser le système), le parti veut prendre le pouvoir par les urnes. » (pages 111-112). N'en jetez plus !

 

Frans BUYENS, Un homme nommé Ernest Mandel / Chris DEN HOND, Ernest Mandel. Une vie pour la révolution, Double DVD, Avanti-Productions, Bruxelles, 1972/2005, 22 euros.

Les documentaires sur les mouvements révolutionnaires d’extrême gauche ne sont pas si fréquents. Aussi découvrir un double DVD sur cette figure majeure du mouvement trotskyste qu’est Ernest Mandel constitue une agréable surprise. Deux documentaires sont au programme, le premier en noir et blanc, réalisé au moment où Mandel était interdit de séjour dans pas moins de cinq pays, situation sur laquelle il revient en préalable. Car ce documentaire est en fait une seule et unique interview, qui lui permet de développer certaines de ses thèses, sur la dégénérescence du capitalisme ou l’aliénation des travailleurs, et d’évoquer les personnalités qui l’ont influencé (sans surprises, Marx, Lénine, Trotsky et le Che).
Le second dure 90 minutes, et se compose d’interviews de Mandel lui-même, réalisées à différentes périodes de sa vie, ainsi que d’entretiens avec d’autres figures militantes, belges (François Vercammen, Eric Toussaint, etc…) ou non (Alain Krivine, Tariq Ali, etc…), donnant entre autre des avis sur le caractère de Mandel, positifs (érudition, sens de la vulgarisation) ou négatifs (optimisme exagéré, sous-estimation de certains thèmes comme le féminisme). Néanmoins, la cohérence de l’ensemble est difficile à trouver : les interviews (sous titrées) sont mises bout à bout, permettant certes d’éclairer des périodes précises de la vie de Mandel, mais sans offrir un commentaire général donnant un aperçu minimum de sa chronologie militante. Ainsi, on passe directement de la période de la seconde guerre mondiale, pour laquelle l’espoir d’une révolution allemande est bien restitué, au début des années 60 avec le travail de Mandel au sein de la gauche belge et la grande grève de 1961. Puis flash-back sur la guerre d’Algérie, avec essentiellement des explications concernant le rôle de Pablo dans le soutien au FLN… avec qui Mandel était pourtant à cette époque en opposition !
Pour la suite, on a droit à des anecdotes intéressantes de Jeannette Habel sur le séjour de Mandel à Cuba à l’invitation de Che Guevara, à l’évocation de la lutte contre la guerre du Vietnam et aux événements de 68, à l’implication de Mandel dans la révolution portugaise, à un rapide aperçu de ses thèses économiques marxistes, au soutien critique prôné à l’égard des Sandinistes et à son attitude quand à l’évolution de l’URSS et du bloc de l’est après 1985. Le tout est illustré par des images d’archives, mais en dehors de quelques photographies, très peu de témoignage vidéo d’Ernest Mandel, sauf de rares discours et quelques participations à des émissions télévisées… On notera toutefois une belle conclusion dans laquelle Ernest Mandel défend le doute scientifique couplé à la certitude morale. Reste que ces deux documentaires, par leur côté relativement austère, sont plutôt à conseiller à des convaincus qu’à des profanes !

Jean-Guillaume Lanuque

 

Pierrick CARIOU, La Ligue communiste révolutionnaire en Charente-Maritime dans les années soixante-dix, Université de La Rochelle, mémoire de maîtrise, juin 2003, 222 p. et 71 p. d'entretiens (sous la direction de Jean-Paul Salles et de Laurent Vidal).

Pierrick Cariou fait partie des audacieux à un double titre. D'abord parce qu'il s'est lancé dans l'histoire du très contemporain - avec la difficulté d'accéder à certaines sources écrites que cela implique - , ensuite parce qu'il a choisi un thème fort éloigné de ses préoccupations habituelles. Certes, d'autres apprentis historiens ont commencé à étudier l'histoire de la LCR, Yann Kindo pour la Lorraine, Thomas Saglio pour l'Alsace, Pauline Jarrige pour Bordeaux ou Karel Yon pour Paris. Mais ils sont en général très proches de cet univers militant. Pierrick Cariou a dû faire un effort important pour se familiariser avec les us et coutumes de ce milieu. Son mérite n'en est que plus grand. Il a cependant eu la chance d'obtenir une dérogation qui lui a permis d'accéder aux rapports des fonctionnaires des renseignements généraux, il a pu également utiliser les archives privées détenues par d'anciens militants, et surtout il a rencontré un certain nombre d'acteurs de cette histoire, dont il retranscrit les entretiens dans une annexe (pp. 217-289).
Sa troisième partie sur " les militants " est la plus originale, nous apportant de nombreux renseignements sur la profession de ceux-ci, leur origine sociale, l'orientation idéologique de leurs parents. Egalement, l'auteur note bien le poids d'un engagement de type sacrificiel sur la vie personnelle des militant(e)s, mais en revanche il note aussi tout ce que le militantisme apporte en matière d'ouverture au monde. Bien sûr la LCR - en Charente-Maritime moins qu'ailleurs - n'a pas réussi à percer dans le milieu ouvrier, objectif habituel des trotskystes, mais elle a été une importante école de formation pour ceux qui l'ont approchée. Les gens qui passent par la Ligue ne se replient pas, en général, sur eux-mêmes. Ils y acquièrent un savoir-faire, investi ensuite dans la société, où nombre d'ancien(ne)s militant(e)s sont syndicalistes, écologistes ou élus municipaux. Par exemple, dans la municipalité d'Aytré, grosse ville ouvrière de la banlieue de La Rochelle où se trouve l'usine Alstom, figuraient dans les années 1980 pas moins de quatre anciens militants ou sympathisants de la LCR, dont le maire et une adjointe. Cette porosité entre la Ligue et la société civile s'explique d'ailleurs par les raisons qui ont poussé ces jeunes gens à adhérer à l'organisation. Ce mémoire montre que la plupart n'adhèrent pas à la LCR parce qu'elle serait le conservatoire du trotskysme, de la vraie doctrine marxiste révolutionnaire, mais plutôt par volonté d'œuvrer à l'amélioration de la condition de la femme, pour Angélica l'infirmière, ou par antimilitarisme, pour Patrick l'ouvrier.
Bien sûr, on regrettera quelques maladresses de forme, quelques insuffisances aussi. Il aurait fallu développer sur les difficultés qui assaillirent l'ouvrier sympathisant de la LCR - le seul ! - à Simca-Périgny, quand la maîtrise s'est aperçue qu'il diffusait La Taupe rouge (le bulletin de la section locale) dans les vestiaires. Difficultés - persécution devrait-on dire - qui l'amenèrent à quitter l'entreprise et à changer de métier. Cette mutation professionnelle - il est devenu éducateur spécialisé - a été possible du fait de l'apport culturel procuré par la fréquentation de ce milieu. Grâce à ce travail, la vie des militant(e)s de base est éclairée.

Jean-Paul Salles

 

Jacquy CHEMOUNI, Trotsky et la psychanalyse, Paris, Editions In Press, collection " Explorations psychanalytiques ", 2004, 272 pages, 24 Euros.

A l'instar de ce que Jean-Michel Krivine, spécialiste dans son domaine bien que non historien de formation, avait pu faire en portant un autre regard sur la mort mystérieuse de Léon Sedov (le fils de Léon Trotsky) en 1938, le psychanalyste Jacquy Chemouni, auteur de nombreux écrits sur les rapports entre politique et psychanalyse, tente d'offrir une synthèse sur la perception et l'utilisation que Trotsky avait de la psychanalyse. On sait l'importance que ce dernier accordait à l'apport de Freud, mais Jacquy Chemouni souligne, semble-t-il avec raison, que son appréhension de la théorie freudienne était à la fois incomplète et sélective, orientée vers une fusion avec le marxisme, ainsi que le montre la brève correspondance qu'il eut avec Pavlov. De la même manière, Trotsky s'appuyait sur quelques thèmes majeurs de la théorie freudienne comme l'inconscient ou la sublimation, au détriment sans doute d'une approche véritablement systémique.
Chemouni nous apporte également des éclaircissements sur le développement de la psychanalyse en Russie puis en URSS, développement qui cesse quasiment au même moment que la défaite de l'opposition unifiée, ainsi que sur l'intérêt porté par les proches de Trotsky à la psychanalyse, d'Alfred Adler, qu'il côtoya lors de son séjour en Autriche avant la guerre, à Abraham Joffé, qui suivit d'ailleurs une psychanalyse, sans oublier André Breton, d'autant que le Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant, qu'ils co-rédigèrent en 1938, fait explicitement référence à la théorie psychanalytique. A cette occasion, il établit d'une manière quasiment définitive que le psychanalyste Max Eitingon, proche relation de Freud, n'avait aucun lien avec Alfred Eitingon, l'agent du Gépéou qui prit part à l'assassinat de Trotsky.
Enfin, l'ouvrage se termine avec un retour sur la question des troubles mentaux de Zina, la fille de Trotsky, qui se suicida à Berlin peu de temps avant l'arrivée d'Hitler à la chancellerie. Si Chemouni utilise pour ce faire la correspondance inédite entre Trotsky, Natalia, Léon Sedov et Zina, mise à sa disposition par Pierre Broué (sans doute aurait-elle été incluse dans la seconde série inachevée des Œuvres complètes de Trotsky), les conclusions qu'il en tire ne font que confirmer celles d'Isaac Deutscher en son temps, une incompréhension du mal de Zina par un père qui ne peut l'assumer et voit sans doute trop loin…

Reste que sur ce point, Chemouni semble mal comprendre l'utilisation politique que fait Trotsky du suicide de Zina en en rendant responsable Staline, un moyen probablement de tenter de le dissuader de s'en prendre au reste de sa famille restée en URSS, à une époque où le pouvoir de Staline n'est pas encore totalement absolu. A d'autres endroits, d'ailleurs, le psychanalyste appréhende de manière bancale la pensée de Trotsky, en particulier dans l'analyse du fameux pamphlet Leur morale et la nôtre, d'autant que le livre semble avoir été rédigé sous forme de chapitres indépendants les uns des autres, engendrant quelques répétitions. Reste une étude utile sur un de ces sujets transversaux à Trotsky qu'il reste encore à explorer en partie…

Jean-Guillaume Lanuque.

 

Tony CLIFF, A World to Win, Londres, Bookmarks, 2001, 247 p., 22,50 £. décembre 2008*

Ce livre, encore inédit en français – on pourrait traduire le titre ainsi : Un monde à gagner – raconte la vie du révolutionnaire Tony Cliff. Il se veut comme le complément de son livre précédent, Trotskysme après Trotsky , rédigé en 1998. Tony Cliff (1917-2000), dirigeant historique du courant des International socialists dont fait partie le Socialist Workers Party (SWP) britannique, revient sur sa vie militante à l'aide d'une plume particulièrement plaisante et vivante, pleine d'humour. On sent également, à sa lecture, tout ce qu'il doit à Lénine et à la révolution d'Octobre, une prégnance propre à sa génération.

Sa jeunesse en Palestine, où il demeura de sa naissance jusqu'à 1946, fait partie des moments les plus précieux du livre. Sans manichéisme, il condamne aussi bien le sionisme, l'impérialisme ou les leaders arabes, féodaux et réactionnaires. Issu d'une famille majoritairement sioniste, il fut sensibilisé à la cause révolutionnaire par les discriminations que subissaient les enfants arabes. Ses développements sur la ségrégation entre juifs et arabes qui se mit peu à peu en place, sur les limites des socialistes sionistes, cousins des Européens socialistes de l'Algérie coloniale, expliquent que membre d'une organisation de jeunesse sioniste adhérente au Bureau de Londres, Cliff en fut finalement exclu en 1938 pour passer au trotskysme. Le groupe qu'il constitua ne dépassa jamais une trentaine de membres, tant les difficultés pour militer s'avéraient nombreuses, à commencer par la clandestinité qui lui valut un séjour en prison.

Installé au Royaume-Uni peu après la fin de la Seconde Guerre, il commença à mettre en doute la validité des analyses de la direction de la IVe Internationale, point de départ qui le conduisit à l'élaboration de ses trois théories sur la situation mondiale, tant pour lui le marxisme était à la fois une science et « un art créatif » (p. 29) : « le capitalisme d'Etat » (pour l'URSS depuis 1929 et les démocraties populaires), « l'économie permanente d'armement » (pour les pays capitalistes développés), « la révolution permanente déviée » (sur la Chine, Cuba ou le Vietnam, avec l'insistance sur le rôle central de la classe ouvrière pour parvenir au socialisme). Après un exil de cinq ans en Irlande, parallèlement à la constitution, hors du Revolutionary Workers Party, du groupe Socialist Review sur la position du capitalisme d'Etat, il fit son retour au Royaume-Uni.

Considérant ses concurrents trotskystes comme « sectaires », Tony Cliff retrace les principales étapes de la croissance du groupe, en parallèle avec l'évolution de la lutte des classes britanniques : campagne pour le désarmement nucléaire au début des années 1960, travail en direction des Jeunesses travaillistes et des travailleurs des industries, une croissance matérialisée en 1962 par la transformation de Socialist Review en International Socialism. Bénéficiant de l'« effet 68 », avec le recrutement de nombreux étudiants, les IS passèrent de 400 à un millier de militants ; ils travaillèrent sur la question irlandaise (Cliff regrettant l'utilisation de bombes par l'IRA par rapport au travail patient sur les revendications), et bénéficièrent de la poussée des luttes ouvrières entre 1968 et 1974, atteignant à cette date environ 3300 membres, avec le développement de cellules d'usines.

La tendance s'inversa dans les années suivantes, les IS devenus SWP connaissant recul et difficultés, Tony Cliff opérant à ce sujet une autocritique quant au retard mis à diagnostiquer la nature de cette période de déclin de la combativité ouvrière. Le slogan en vogue à l'époque, « small is beautiful », est significatif de cet état d'esprit. Tony Cliff mit à profit cette période pour produire un certain nombre d'ouvrages, parmi lesquels des biographies de Lénine et de Trotsky en quatre tomes chacune. Si les années 1980 furent surtout celles des « agitateurs idéologiques », les années 1990 marquèrent en plus un retour à l'action du SWP, qui comprenait désormais 10 000 membres. Nous avons là une autobiographie et un témoignage sur une partie du trotskysme britannique, précieux pour les chercheurs.

Jean-Guillaume Lanuque

(merci à Daniel Couret et à J.-M. Guerlin)

 

Renaud DELY, Besancenot, l'idiot utile du sarkozysme , Paris, Bourin éditeur, collection « Politique », 2009, 160 p., 19 €. Février 2010*

Mots clefs : trotskysme – NPA – extrême gauche.

Après l'ouvrage de Sabine Hérold, Le bouffon du roi (chroniqué sur ce site), qui inaugurait la salve des ouvrages anti Besancenot, voici donc celui de Renaud Dély, journaliste -il est directeur adjoint de la rédaction de Marianne -, qui se permet au passage d'écorner la dite Hérold, jugeant sa métaphore du bouffon « approximative ». Certes, son livre apparaît comme plus approfondi et d'apparence moins pamphlétaire, mais l'adjectif lui convient tout aussi bien.

Passons sur un ton journalistique assez rapidement agaçant, usant de formules faciles et de jeux de mots vaseux, pour en venir à l'essentiel, la thèse d'un parallélisme entre Besancenot et Sarkozy. Tout en reconnaissant la sincérité des convictions de Besancenot, l'auteur estime que ce dernier serait « un idiot utile » simplement parce que son discours radical viserait en priorité les socialistes, braquerait les électeurs et garantirait la réélection de Sarkozy en 2012 (1). Que l'actuel hyper-président profite de l'audience électorale du NPA pour espérer gêner le PS est un fait, mais de là à ce qu'il fasse tout son possible, en une variante de la théorie du complot, pour hisser le porte-parole du NPA sur le devant de la scène politique est assurément excessif, et s'apparenterait à jouer avec le feu. Comme si Renaud Dély ne pouvait penser en dehors des marqueurs du système politique en place. Cela ne l'empêche pas de tenter les parallèles les plus improbables entre les deux hommes, jusqu'au ridicule : goût de la communication (en oubliant que l'un a le pouvoir, l'autre non), populisme, intérêt partagé pour le vélo (sic (2)), et construction réciproque d'une légende sur leur ascension…

Et bien sûr, on retrouve au fil des pages les accusations traditionnelles attachées aux trotskysmes, d'autant que la mutation de la LCR en NPA n'est absolument pas, selon Dély, un changement sur le fond trotskyste orthodoxe ; le dernier chapitre, « Un révolutionnaire à visage peu humain », étant tout entier consacré à cette thématique. Les trotskystes sont donc antidémocratiques, sectaires, partisans de la violence politique (d'autant qu'Octobre 17 n'est qu'un coup d'Etat), leur action est stérile, leur programme irréaliste et totalitaire, et leurs meilleurs militants de toute façon partis depuis longtemps sous d'autres cieux. Dély caricature donc les faits, allant jusqu'à écrire entre autre que LO encourage l'abstinence, ou que les trotskystes se rapprochent de l'islamisme, sans aucun sens de la nuance et du détail, et en utilisant des références bien partielles (« l'universitaire » Bourseiller, par exemple (3)). En fait, les seuls éléments intéressants concernent… Nicolas Sarkozy, dont on apprend par exemple qu'un des conseillers spécialisé sur l'extrême gauche, Patrick Buisson, est issu de l'extrême droite.

La sympathie de Dély semble aller, plutôt que vers le libéralisme ultra de Sabine Hérold, du côté d'une gauche réformiste moderne (et vers un Pierre Mendès France pour l'après 68), d'un capitalisme à visage humain (4). Son pensum, en tout cas, apparaît incontestablement comme un de ces livres rapidement digérés par l'histoire.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Quant aux motivations de ce rôle supposé, en dehors d'un statut d'opposition numéro un, elles sont essentiellement psychologisantes (en particulier l'aigreur des trotskystes pour ceux des leurs passés au PS !).

(2) Sarkozy goûtant le Tour de France tandis que Besancenot à vélo pour sa tournée de facteur évoquerait, dans l'inconscient collectif des Français… Jacques Tati dans Jour de fête  !! Une chose est sûre : Renaud Dély ne manque pas d'imagination.

(3) Ce qui l'amène à emboîter le pas à bon nombre de journalistes l'ayant précédé en reprenant cette incohérence fondamentale et persistante sur l'entrisme lorsqu'il s'agit d'une simple adhésion à un syndicat… Mais on pourrait également citer sa confusion sur la notion de front unique ouvrier, sa surdramatisation de « l'affaire Picquet » ou son idée du NPA comme parti-syndicat.

(4) Un de ses précédents livres, sorti en 2006, s'intitulait justement Les tabous de la gauche .

 

 

Line DESCOURRIERE, Le recrutement des militants de la LCR , DEA de Science politique, sous la direction de Frédéric Sawicki, Université de Lille III, 2002, 105 p., avec en sus une bibliographie et la transcription des 9 entretiens, 70 p. Avril 2007*

On pourrait relever les maladresses, les redondances ou les ignorances (Loukatch pour Lukacs !), mais notons plutôt les aspects positifs de ce travail qui éclaire utilement une des sections de la LCR, celle du Nord, après ce que l'on a appelé l' « effet Besancenot » de 2002. Certes l'échantillon étudié est mince – 9 militants, tous récemment entrés à la Ligue – mais il représente 20% environ de l'effectif local. Très vite se dégage un profil de militant étrangement semblable à celui du « facteur de la Ligue » : homme, jeune, souvent encore étudiant ou en reprise d'études, originaire de famille de gauche, parfois même pour plusieurs provenant du PCF : « le recrutement à la LCR se fait dans une frange assez précise de la population »…en effet !

Quant à l'activité des militants, plus que sur le terrain de l'entreprise, elle se déploie dans les mouvements des « sans » : Sans-papiers, Sans travail (AC !), Sans toit (DAL). Un des militants interrogés reproche d'ailleurs à LO de ne pas parler des « privés d'emploi ». Le fait que la Ligue porte des « valeurs post-matérialistes », pour reprendre l'expression de la jeune sociologue, comme l'égalité des sexes, l'acceptation des étrangers, l'écologie ou la défense des droits de l'homme, joue beaucoup dans son audience. De même que sa stratégie d'ouverture (son militantisme pour la formation d'un pôle à gauche de la gauche) et son goût du débat. Du fait de la richesse des débats internes, les militants interrogés ont l'impression que leur avis est pris en compte dans l'organisation. De plus, notamment pour ceux qui viennent du PCF, ils ont l'impression que la LCR n'est pas mue par une « logique de parti », alors que le Parti communiste est accusé de vouloir avant tout sauver son appareil. Ayant noté cette aptitude des militants de la LCR à se mettre au service d'un certain nombre d'actions, Johanna Siméant les avait joliment qualifiés dans sa thèse « d'attachés de presse » de certains mouvements sociaux (in J. Siméant, La cause des sans-papiers , Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1998). Au total la LCR offrirait un modèle d'engagement plus moderne que ses concurrentes à gauche. Son attractivité sur les militants du PCF s'expliquerait essentiellement ainsi.

Quant à LO, ces nouveaux militants n'ont pas de mots assez durs pour désigner cette organisation : « homophobe », contraignante – « obligeant à lire 50 bouquins avec interrogation à la suite » -, l'un d'entre eux allant jusqu'à la comparer au Front national (il ne voit pas de différence entre la dictature de Le Pen et la dictature du prolétariat !). La campagne Besancenot de 2002 aura encore accrû l'hétérogénéité d'une organisation qui voit cohabiter des érudits à l'ancienne, comme Dominique Gérardin (1), archiviste-bibliothécaire, ancien du Lycée Louis-le-Grand, militant de la JCR d'avant 68, croisé par l'enquêtrice, et des jeunes militants attirés plutôt par un « parti mouvementiste » que par le parti gardien de l'orthodoxie marxiste révolutionnaire trahie par le PCF.

Salles Jean-Paul

(1) Dominique Gérardin, depuis peu à la retraite, en partance pour une nouvelle vie, vient de léguer son énorme bibliothèque à la section bordelaise de la LCR qui, sous la houlette d'un autre « grand ancien » et toujours militant, André Rosevègue, est en train d'organiser un ambitieux centre d'archives dans l'ancien et vaste entrepôt de vins qui lui sert de local. .

 

 

Georges DOBBELEER, Sur les traces de la révolution. Itinéraire d’un trotskyste belge, Paris, Syllepse, 2006, 349 p., préface d’A. Krivine, index et bibliographie, 23 euros. septembre 2006*

Enfant unique d’un couple de petits employés de tradition catholique, ayant fait ses études dans un collège catholique de Wallonie, assistant à la messe tous les dimanches et passant ses loisirs chez les scouts, rien ne prédisposait G. Dobbeleer à devenir un dirigeant trotskyste, même si une partie de sa famille paya un lourd tribut en résistant à l’oppression nazie. C’était compter sans la radicalisation d’une partie des chrétiens : il découvre le personnalisme d’Emmanuel Mounier en 1950 – il a 20 ans – et amorce ainsi une critique de la société capitaliste. Mais très vite, il reproche aux personnalistes (mouvance de la revue Esprit) de beaucoup parler et d’agir peu, et surtout d’être trop conciliants avec le PC. Sa découverte de la revue Quatrième Internationale, ses rencontres avec Pierre Frank et de vieux trotskystes belges – Emile Van Ceulen, Georges Vereeken, ou encore Jules Henin, de Charleroi, ouvrier mineur né en 1882, fondateur du PC puis de l’Opposition de gauche -, l’amenèrent à adhérer à la IVe Internationale en 1953. La fréquentation d’Ernest Mandel acheva de le convaincre de la justesse de son choix.
A l’époque, c’est par l’entrisme dans l’organisation de jeunesse du PS, la Jeune garde socialiste (JGS), que le petit noyau trotskyste (62 militants en 1965) tente d’élargir son audience, non sans succès. Dès la fin de l’année 1956, ils lancent un journal, La Gauche, dont paraîtra peu après une édition flamande. De même, ils mènent une importante activité de soutien au FLN algérien, en relation avec le réseau Jeanson, et sont très actifs sur le « front » de l’antimilitarisme. C’est la JGS qui est à l’origine de la manifestation internationale de Liège, le 15 octobre 1966, à la fois contre l’OTAN et contre l’intervention américaine au Vietnam, occasion de prendre contact avec la JCR française récemment créée. C’est par une attitude voisine, que l’auteur appelle aussi « entrisme », que la petite troupe des trotskystes belges – non sans débats : l’auteur évoque les réticences de Vereeken face à une stratégie préconisée par Mandel – intervient dans le mouvement syndical, la Fédération générale des travailleurs belges (FGTB), tentant d’encourager la tendance gauche animée par André Renard. Ainsi les trotskystes participent-ils de plein pied à la « grève du siècle en Wallonie », grève insurrectionnelle contre la fermeture des mines de charbon (34 jours en décembre 1960-janvier 1961). Malheureusement, Renard amorça un repli régionaliste, avec la création du Mouvement populaire wallon (MPW), bientôt fort de 180 000 membres. Pour les trotskystes, les résultats furent beaucoup moins convaincants : peu d’anciens militants du PS rejoignirent l’organisation trotskyste quand celle-ci s’affirma publiquement, sous le nom de Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT) en 1971, puis Parti ouvrier socialiste (POS). « Pour eux, quitter le PSB, c’était une rupture avec leur passé, avec celui de leurs parents et grands parents ».
En tant que cadre du mouvement trotskyste – ce qui ne l’empêche pas d’exercer divers métiers : manutentionnaire, ouvrier sidérurgiste, employé, et pour finir enseignant du second degré provincial – Georges Dobbeleer mène un travail militant sur la longue durée en direction de la Pologne. Il tente de nouer les liens entre les vieux trotskystes survivants (deux !) et la nouvelle génération, incarnée par Modzelewski et Kuron, auteurs de la Lettre ouverte au Parti ouvrier unifié polonais (POUP, c’est-à-dire le PC au pouvoir), dont il facilite l’édition et la diffusion (1965). Il sera d’ailleurs pour cela condamné par contumace à 3 ans de prison. Voilà en tout cas qui permet de porter un autre regard sur le travail trotskyste vers les démocraties populaires que celui, plus connu, de l’OCI. Son évocation des minuscules noyaux trotskystes du Vietnam, de l’Inde et de Hong Kong, qu’il visite, est tout aussi étonnante, démontrant toute la difficulté de faire fonctionner une Internationale avant l’ère de l’internet et du tout communication. Mais son activisme impressionnant s’exerce tous azimuts, du souci d’un enseignement général pour tous aux utopies architecturales dans la lignée d’un Le Corbusier, parfait témoin de l’effort des trotskystes d’alors pour compenser leur faible nombre.
Un livre passionnant, fourmillant de détails (comme sur ses lectures, ses sentiments vis-à-vis des œuvres d’art visitées et les films marquants vus au cinéma, ou sa passion de l’alpinisme), y compris sur sa vie familiale (comme sa vie en couple avec une militante maoïste pendant cinq ans !) qui s’arrête à la veille de 1968, et dont nous attendons la suite, que l’auteur s’est engagé à fournir si un bon accueil était réservé à ce volume. Si le style n’en est pas vraiment un, dans la mesure où Georges Dobbeleer transpose ce qu’il avait pris en notes au cours de toutes ces années de militantisme, son récit fourmille de précisions, de noms de personnes et de dates précieuses pour l’historien, s’avérant de ce point de vue plus complet que le témoignage de son compatriote Pierre Le Grève, Souvenirs d’un marxiste anti-stalinien (chroniqué sur ce site). Souhaitons également que Syllepse poursuive ce travail d’édition de mémoires inédites, qui mériteraient d’ailleurs toutes d’être regroupées dans une collection propre, aux contours plus délimités que celle d’Utopie critique…

Jean-Paul Salles et Jean-Guillaume Lanuque

 

 

Daniel EROUVILLE, Qui sont les Trotskystes ? (d'hier à aujourd'hui), collection Questions contemporaines, L'Harmattan, 2004, 318 pages.

Avec les résultats décevants de la liste LO-LCR aux élections régionales puis européennes, on ne s'attendait pas à une nouvelle parution éditoriale sur les trotskystes. Il faut dire que l'auteur de ce livre n'est pas un énième journaliste, mais un professeur d'économie et gestion, également docteur en science politique. Pourtant, alors que l'intitulé de son ouvrage pouvait laisser croire à une tentative de vulgarisation et d'explication claire, on se retrouve avec un livre nettement engagé, qui n'est pas sans évoquer celui de Daniel Coquema, De Trotsky à Laguiller. Conçu comme un plaidoyer en défense du " Trotskysme " (l'usage systématique de la majuscule n'est pas innocent !), Qui sont les Trotskystes ? donne régulièrement l'impression d'être en train de lire des extraits de Informations ouvrières ou de La Vérité (d'ailleurs souvent citée dans les sources), tant le fil directeur est de montrer qu'en dehors du CCI du PT, tous les autres courants qui se réclament du trotskysme le font à tort, spécialement le " SU " qualifié de révisionniste.
Certes, Daniel Erouville se permet quelques critiques à l'égard du CCI du PT (sur le caractère trop syndicaliste de sa politique ou sur son mode de fonctionnement), mais lorsque l'on regarde ses sources, on remarque une nette prédominance des brochures ou de la presse de l'OCI et du PCI… Quant au " pablisme ", il est omniprésent, nombre de militants de la IVe Internationale, selon lui, étant même coupables, dès 1948, d'un " pablisme anticipé " … L'ensemble du livre suit un plan chronologique classique, de manière non exhaustive, mais en se contentant d'un exposé politique, typique d'une prose militante. Par ailleurs, il souffre d'une relecture pour le moins succincte, accumulant les maladresses de forme, les erreurs sur les noms propres, les répétitions et les redites. Tout au plus lui sera-t-on gré de nous présenter un tableau actualisé des divers groupes trotskystes français en 2004. Par ses choix politiques et sa sélection personnelle des événements (la guerre d'Algérie, à titre d'exemple, est totalement absente), Qui sont les Trotskystes ? ira rejoindre la catégorie des écrits militants les moins notables à défaut d'enrichir celle de la recherche historique.

Jean-Guillaume Lanuque.

 

Franco FERRARI, Ottobre Addio ? Le correnti trotskiste internazionali dalla rivoluzione cubana al movimento « no-global » , Universita di Parma, Tesi di Laurea, 2004-05, 281 p., dactymoraphié (1) . janvier 2007*

Cet ouvrage refermé, on reste impressionné par l'ampleur des références citées, dans toutes les langues d'Europe. Même Dissidences est utilisée à plusieurs reprises. Il faut dire que l'ambition de l'auteur est considérable : retracer l'histoire des courants trotskystes internationaux des années 1960 à nos jours. Sa vaste érudition, et aussi son remarquable esprit de synthèse, nous valent une série de chapitres sur le Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale, le « lambertisme », le « morénisme », l'International Socialist Tendency de Tony Cliff et la tendance britannique « Militant ». On se demande cependant pourquoi Lutte Ouvrière est oubliée : elle constitue elle aussi une tendance internationale, avec The Spark (Etats-Unis), Combat ouvrier (Antilles), l'Organisation des travailleurs révolutionnaires (Haïti)…Le journal Lutte ouvrière se proclame d'ailleurs journal de l'Union communiste (trotskyste), membre de l'Union communiste internationale (UCI).

Des synthèses utiles donc, qui nous en apprennent beaucoup sur la crise du « morénisme » qui a entraîné, après la mort du fondateur, la naissance d'une myriade d'organisations et aussi sur le trotskysme britannique (du capitalisme d'Etat de Tony Cliff à l'entrisme pratiqué par « Militant »). Cependant, nous sommes en présence d'un livre d'histoire politique traditionnelle. L'auteur retrace plutôt l'histoire des idées politiques, avec brio, plutôt que l'histoire des organisations. Sa méthode est fort peu nourrie des apports de la sociologie, encore moins d'autres sciences sociales comme l'ethnologie ou la psychologie, qui permettent une approche plus complète, plus surplombante aussi de « l'objet d'étude ». D'où souvent une impression d'insatisfaction. Ainsi, comment expliquer qu'à Ceylan le principal parti de gauche créé dans les années 30, le Lanka Sama Samaya Party (LSSP), ait été trotskyste et non stalinien, puis qu'il se soit intégré au jeu politique traditionnel et parallèlement ait pris ses distances avec la Quatrième Internationale ? Sur cette question, on en apprend davantage en lisant l'extrait des Mémoires de Livio Maitan (non publiés en français) – il avait passé 10 jours à Ceylan pendant la crise – publié dans Inprecor (n°498-499, octobre-novembre 2004) au moment de sa mort (2). L'origine sociale des créateurs et dirigeants du trotskysme à Ceylan, anciens étudiants à Londres, est un facteur d'explication très important. Même frustration du lecteur sur l'Italie, « il caso italiano che rappresenta una evidente anomalia » (p.77). On ne comprendra pas bien pourquoi la section italienne de la Quatrième Internationale (Gruppi Comunisti revoluzionari), la plus forte section européenne du Secrétariat unifié avant 1968 (malgré tout pas plus de 200 militants) ait décidé, à la majorité, de se dissoudre en 1968-69, ses principaux dirigeants (dont Massimo Gorla (3)) participant à la création d'Avanguardia operaia.

Il n'empêche qu'à de nombreuses reprises, l'auteur nous met sur des pistes intéressantes, nous permet d'élargir nos connaissances. Ainsi, nous apprend-il qu'après le succès des castristes à Cuba, un groupe de militants trotskystes argentins, sous la direction du « basque » Angel Bengoechea, reçoit un entraînement militaire dans l'île, puis rompt avec Palabra obrera, leur groupe politique originel, en 1963. Leur tentative de lancer la lutte armée avortera, Bengoechea et la plupart des membres du groupe étant morts lors de l'explosion de l'arsenal qu'ils avaient constitué. Au total un travail agréable à lire, écrit dans un italien élégant, mais qui ne dispense pas de réaliser des monographies sur les sections des diverses Internationales ou des synthèses internationales sur des points plus précis ou des périodes plus courtes. Pour s'orienter dans l'abondante bibliographie concernant les trotskystes, on se gardera d'oublier l'ouvrage de bénédictin de Wolfgang et Petra Lubitz, Trotsky Bibliography. An international list of publications about Leon Trotsky and Trotskyism1905-1998 , Munich, K.G. Saur, 1999, 2 volumes (voir aussi leur site internet trotskyana.net).

Salles Jean-Paul

(1) Consulter l'intégralité de cette thèse de doctorat : http://www.scribd. com/doc/9662534/ Le-correnti- trotskiste- internazionali- dal-1963- ad-oggi

(2) Livio Maitan, La strada percorsa, dalla Resistenza ai nuovi movimenti, lettura critica e scelte alternative, Ed. Massari, Coll. Storia e memoria, 2002.

(3) Au VIIIe congrès de la Quatrième internationale (1965), c'est lui qui faisait un des quatre rapports importants, sur l'évolution du capitalisme en Europe occidentale.

 

 

André FICHAUT, Sur le pont - Souvenirs d'un ouvrier trotskiste breton, collection " Utopie Critique ", Syllepse, Paris, 2003, 248 pages, 20 Euros

André Fichaut poursuit la série de témoignages émanant de militants trotskystes qui paraissent relativement régulièrement depuis environ cinq ans. Mais alors que la génération de 68 avait jusqu'ici tendance à être la plus bavarde, Fichaut représente celle des inscrits de la difficile et ingrate période de 45 aux années 60, puisqu'il est rentré au PCI à la fin des années 40, en passant d'abord par ses éphémères organisations de jeunesse, la JCI et le MRJ. Le récit qu'il nous fait de son itinéraire militant, du rappel de sa jeunesse entre études dans des écoles bourgeoises et vie ancrée dans le terroir breton, avec l'importance de la socialisation due aux auberges de la jeunesse, s'avère tout à fait passionnant, tout comme ses divers emplois avant son entrée à la centrale thermique EDF de Brest, mécanicien auto, chauffeur de médecin ou ajusteur mécanicien sur les chantiers navals de l'Atlantique.
Cette dernière place est d'ailleurs l'occasion pour nous de découvrir l'investissement syndical conséquent d'André Fichaut dans le cadre de la CGT. Cette activité ininterrompue occupe en effet une place importante de l'ouvrage, avec comme point d'orgue le récit de la grande grève de 1972 à la centrale afin d'imposer des embauches supplémentaires, une grève victorieuse et qui constitue un exemple des efforts d'André Fichaut pour introduire davantage de démocratie au sein de la CGT, au risque de se marginaliser, comme lorsqu'il s'oppose à la reprise du travail en juin 1968 ou au programme commun dans les années 70, perçu comme un carcan pour les luttes ouvrières. Parallèlement à cet engagement syndical André Fichaut fut également de ces militants qui pratiquèrent l'entrisme prôné par la direction de la IVème Internationale au début des années 50.
Ayant choisi de rester fidèle à cette dernière (et donc à la minorité de la section française) par peur de s'enfoncer dans un isolement sectaire, il fut en effet membre du PCF de 1956 à 1969. Son expérience est d'autant plus précieuse que le bilan historique de ce travail reste à faire ; ainsi, sur son groupe de trois militants entristes, lui seul réintégra durablement le mouvement trotskyste… On a également droit au passage à des anecdotes croustillantes, comme lorsque André Fichaut faillit devenir le candidat de la LC aux présidentielles de 1969, le récit des congrès de la CGT ou les relations étroites tissées avec Solidarnosc. Une autobiographie sans complaisance, sincère et pleine d'humour, qui se lit avec beaucoup d'intérêt. Signalons enfin qu'Alain Krivine est l'auteur de la préface, dans laquelle il insiste sur le travers de la secte qu'aurait donc évité le PCI minoritaire et la Ligue communiste, et rend un hommage appuyé aux anciens…

Jean-Guillaume Lanuque.

 

Eros FRANCESCANGELI, L'incudine e il martello. Aspetti pubblici e privati del trockismo italiano tra antifascismo e antistalinismo (1929-1939) , Perugia, Morlacchi Editore, 2005, 375 p., 18 €. décembre 2007*

Issu d'une thèse de doctorat soutenue à l'université de Pérouse, l'ouvrage d'Eros Francescangeli se compose de quatre parties, qui reflètent une analyse plutôt diachronique, à l'exception de la dernière partie qui est beaucoup plus synchronique voire synthétique. Ce travail est tout d'abord une reconstruction minutieuse des origines de la dissidence trotskiste italienne. Francescangeli réussit à replacer la naissance de cette dissidence à la fois dans le contexte international, avec une analyse précise des positions du Parti Communiste Italien (PCI), de sa majorité et de ses opposants internes au Komintern, et dans le contexte italien à proprement parlé. S'il convient de mentionner l'influence importante d'Antonio Gramsci et les convergences idéologiques entre le fondateur de l' Ordine Nuovo et Léon Trotski, les trotskistes italiens se distinguent de deux grands courants d'oppositions au sein du PCI qui ont pour leaders : Angelo Tasca et Amadeo Bordiga. Les liens des trotskistes italiens avec les partisans de ce dernier seront constants et parfois conflictuels. La rupture des « trois » (Pietro Tresso, Alfonso Leonetti et Paolo Ravazzoli) avec la direction du PCI et notamment Palmiro Togliatti a lieu en 1929, elle fait suite à l'expulsion d'Angelo Tasca et à l'éloignement d'Ignazio Silone. Les « trois » sont en désaccord complet sur la stratégie et les analyses théoriques concernant les rapports du Parti Communiste avec la social-démocratie et la lutte contre le fascisme. Progressivement et malgré certaines hésitations des communistes italiens, la ligne stalinienne, mettant un terme aux fronts uniques antifascistes et d'assimilations des socialistes aux fascistes, devient la direction suivie par la majorité du PCI. Les « trois » sont exclus du PCI et donnent naissance à la Nouvelle Opposition Italienne (NOI). Auparavant Léon Trotski et l'opposition de gauche internationale étaient en contact avec la Fraction de gauche du Parti communiste d'Italie dirigée par Amadeo Bordiga. Les motifs d'opposition entre les « trois » et la direction du PCI sont nombreux et aussi bien idéologiques, stratégiques qu'organisationnels. Ils s'expriment par exemple contre le projet « Gallo » qui consistait en 1929 à rapatrier en Italie un nombre important de dirigeants communistes alors en exil principalement en France, en URSS, en Belgique ou en Suisse. En effet, depuis l'interdiction du PCI par le régime fasciste, la majorité des dirigeants et des cadres, ainsi que de nombreux militants du PCI sont en France, notamment à Paris avec bon nombre d'opposants à Mussolini. Cette situation de clandestinité et d'exil fragilise encore plus une opposition de gauche au PCI qui très vite va se scinder en différentes fractions, et où dans la grande tradition trotskiste une majorité s'opposera constamment à une minorité. C'est l'une des réussites de cet ouvrage, puisque l'auteur arrive à être tout à la fois précis sur les divergences stratégiques et idéologiques des diverses composantes du trotskisme italien, sans toutefois perdre son lecteur dans ces ruptures et querelles parfois byzantines. La situation même des « trois » qui participent tout à la fois aux instances internationales de la Quatrième Internationale, à la Ligue Communiste dans ses sections parisiennes, et au sein de la NOI, est riche d'enseignements pour la connaissance du trotskisme en France. D'autre part, Francescangeli apporte de nombreux éclairages sur les positions des trotskistes italiens concernant les débats et les scissions à l'intérieur de la Ligue entre les deux courants du début des années 1930, celui de Raymond Molinier et Pierre Frank et celui autour de Pierre Naville. Tandis que Pietro Tresso soutient les premiers, Mario Bavassano et Alfonso Leonetti se rangeront auprès de Naville et du courant majoritaire. Ensuite, l'auteur revient en détail sur les différentes formes d'entrisme au sein de la SFIO, puis au sein du Parti socialiste italien, il distingue les deux groupes trotskistes italiens, à savoir celui de Pietro Tresso (le groupe bolchevique-léniniste au sein du PSI) et celui de Nicola Di Bartolomeo et de son groupe dénommé « Nostra parola ». Il rappelle l'opposition des trotskistes italiens à la politique de fronts populaires de la fin des années Trente, et décrit la situation de plus en plus difficile pour ces militants après l'appel du PCI en 1936 vers les militants fascistes, qui reprenait même leur programme politique de 1919 mais rejetait avec violence les sympathisants de Trotski. Après avoir exposé les différentes ruptures avec le PCI, l'intégration au sein de la Ligue Communiste et au sein des instances de la Quatrième Internationale, Francescangeli revient sur les conditions de vie « publique et privée » de cette poignée de militants hors normes. En effet, très tôt, les trotskistes italiens sont forcés à l'exil, menacés par la police politique fasciste (qui infiltre principalement le courant d'Amadeo Bordiga), puis par les staliniens italiens et français. Cette dernière partie explicite le titre de l'ouvrage, les trotskistes italiens sont pris entre le marteau stalinien ( il martello ) et l'enclume fasciste ( l'incudine ). Cette dernière partie, nourrie des études les plus récentes et pertinentes concernant la police politique italienne, utilise de nombreux documents d'archives inédits (dont une partie est rassemblée à la fin de l'ouvrage, complétée par une excellente bibliographie) et permet de « redonner vie » à ses militants et dirigeants politiques qui ont eu des parcours admirables. Nous ne pouvons qu'espérer que cet ouvrage trouve un éditeur pour une traduction française.

Yannick Beaulieu

 

Boris FRAENKEL, Profession : révolutionnaire, éditions Le bord de l'eau, Latresne, 2004, 204 pages, 18 Euros

Après sa mise en lumière à l'occasion de l'affaire Jospin en 2001, Boris Fraenkel a été invité à rédiger ses souvenirs, souvenirs d'une vie bien remplie et mouvementée. Il fut aidé dans cette entreprise par Sonia Combe, collaboratrice de la BDIC, une des auteures du documentaire réalisé sur lui en 2000 (1). On y découvre l'enfance et l'adolescence d'un apatride juif, dont le père meurt quelques jours à peine avant sa naissance. Contraint de vivre à Dantzig avec une mère extrêmement possessive, il n'en construit pas moins sa personnalité à travers diverses rencontres, et un premier engagement politique au sein du mouvement sioniste de gauche. Il raconte également avec retenue la découverte progressive de sa bisexualité. Ballotté de Tallin en Suisse en passant par Nancy et Grenoble, il échappe durant la seconde guerre mondiale aux rafles, et devient trotskyste à Bâle. Finalement exclu du groupe suisse et également expulsé du pays, il retourne en France en 1949 et se rapproche des trotskystes français du PCI. Il finit par adhérer au " groupe Lambert " au lendemain de l'arrivée au pouvoir de De Gaulle, et y acquiert un rôle important, effectuant de nombreux recrutements au sein des écoles normales d'instituteurs de la région parisienne, et particulièrement de l'école normale supérieure d'éducation physique. Mais outre cet engagement proprement militant, Boris Fraenkel est également connu pour avoir contribué à diffuser les écrits de Reich et de Marcuse, avec qui il avait étroitement sympathisé. C'est d'ailleurs la raison invoquée par l'OCI pour le sanctionner en 1966, ce qui provoque sa démission de l'organisation. Son jugement sur Lambert, Bloch ou Just est d'ailleurs aujourd'hui très négatif. Par la suite, il connut le harcèlement de l'administration française qui voulut l'expulser à la suite des événements de 68, et finit par l'assigner à résidence pendant environ un an… Son témoignage est passionnant, son parcours croisant celui de nombreuses figures intellectuelles variées, et témoignant d'une grande variété d'activités. Cependant, il y manque bien des aspects " quotidiens " du militantisme, et il est entaché de plusieurs erreurs dues à des approximations naturelles de la mémoire (Just exclu en 1986 au lieu de 1984 ou plusieurs notices du glossaire) et à des hypothèses fort discutables (Pablo est ainsi accusé par Fraenkel d'être un pur agent stalinien !). De même, comme souvent au crépuscule d'une vie, Boris Fraenkel tend à souligner l'importance de son existence, se proclamant ainsi (non sans une certaine ironie ?) " le père " de Mai 68, du fait de la conférence qu'il avait donné à Nanterre début 1967 sur la sexualité… La lecture de cet ouvrage profondément humain n'en est pas moins vivement conseillée.

(1) " Boris Fraenkel, parcours d'un militant engagé dans son temps ".

Jean-Guillaume Lanuque.

 

Rick GEARY, Trotsky. A graphic Biography , New York, Hill and Wang, 2009, 104 pages, 16,95 dollars. Juillet 2010*

Mots clefs : Trotsky, biographie, bande dessinée, révolution russe, IVe Internationale, opposition, stalinisme

Il y a déjà quelques années, traduit de l'anglais, les éditions La Découverte avaient proposé un Trotsky en BD ( Trotsky pour débutants , 1982). Mais plus qu'une biographie du dirigeant de la révolution d'Octobre, il s'agissait d'une sorte d'introduction vulgarisée à sa pensée. Avec cet élégant volume, le dessinateur américain Rick Geary propose une stricte biographie de Lev Davidovitch Bronstein.

En huit courts chapitres, il parvient à rendre compte des principales étapes de la vie du fondateur de la IVe Internationale. Suivant strictement la chronologie, l'auteur dessine le parcours d'une vie, de la petite enfance à la prise de conscience, l'engagement, la responsabilité dans la conduite des affaires révolutionnaires, puis l'opposition et le long exil. Le récit historique correspond tout à fait à ce que l'on connaît par ailleurs de la vie de Trotsky. Geary prend même soin de rappeler des épisodes méconnus de son action, comme la fondation de Tsektran, le syndicat des transports, alors que Trotsky exerçait la responsabilité de commissaire des transports en sus d'être commissaire du peuple à la guerre.

La volonté de faire œuvre de pédagogue transparaît clairement, par exemple dans la case où il s'agit d'expliquer l'usage que Trotsky fait de Thermidor pour caractériser la fonction politique de Staline et du stalinisme. Geary sait raconter une histoire, ainsi qu'en témoigne sa capacité à rendre compte, en deux cases parallèles, de l'importance du contexte international (l'échec de la révolution en Allemagne en octobre 1923 et la défaite de la grève générale anglaise de 1926) pour saisir les évolutions politiques de Lev Bronstein. La technique et la maîtrise du dessin par Geary apparaissent assez banales, sans être le moins du monde désagréables. Simplement, le lecteur découvre assez rapidement certains tics de fabrication comme l'usage immodérée des traits parallèles, en particulier pour dessiner les habits.

Sans être apologétique, le récit qu'offre cette BD respecte les traits essentiels de la pensée de Trotsky. Ce n'est certes pas une œuvre théorique, mais elle peut constituer une première étape dans la connaissance du personnage et de son action. Il n'y a plus qu'à attendre qu'un éditeur français se saisisse de cette BD pour que la vie de Trotsky connaisse une nouvelle actualité dans l'hexagone.

G. Ubbiali


Jean HENTZGEN, Agir au sein de la classe. Les trotskystes français majoritaires de 1952 à 1955 , Université Paris I, mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, sous la direction de Michel Dreyfus et Annie Fourcaut, 2006, 214 p. Mars 2007*

Jusqu'à présent, la période des années 50 était une des moins explorées par la recherche universitaire en ce qui concerne les mouvements trotskystes. Si les études de Philippe Gottraux (1) ou Sylvain Pattieu (2) abordaient ce thème par la bande (avec une dissidence du PCI-SFQI pour le premier et la lutte anticoloniale pour le second), celle de Jean Hentzgen, qui n'est que le premier acte d'une plus longue approche, s'y intéresse sous toutes ses coutures. Il a en effet choisi de se pencher sur une des branches issues de la scission historique de 1952 en France, qu'il nomme, en reprenant la dénomination utilisée par le Maitron actuel, PCI majoritaire. Aussi discutable sur le long terme que puisse apparaître ce qualificatif (on ne reste pas nécessairement majoritaire), il présente l'avantage de son côté pratique et même un certain aspect référentiel (bolchevik ne voulait-il pas dire majoritaire ?). En attendant un DEA qui devrait porter sur la période 1955-1968, ce mémoire court de la scission de juin 1952 jusqu'à juin 1955, date à laquelle les militants exclus derrière Marcel Bleibtreu le sont de manière définitive. Une période essentielle pour comprendre l'évolution ultérieure de l'organisation, devenue dix ans après l'OCI.

Pour son étude, qu'il aborde avec la même sympathie critique que Dissidences revendique, il a mis à profit, outre le fonds du CERMTRI, celui de la BDIC (archives Just et Bleibtreu, en particulier) ainsi que quelques témoignages de militants de l'époque. Après une courte introduction essentiellement historiographique, Jean Hentzgen propose un récit chronologique de l'histoire du PCI majoritaire, non sans avoir dressé auparavant un résumé forcément succinct de l'itinéraire de l'organisation unifiée, ainsi que de la fameuse scission. Il décèle d'ailleurs, derrière le conflit politique, un conflit générationnel, à la fois entre majoritaires (plus jeunes) et minoritaires (plus âgés) et au sein des majoritaires eux-mêmes (les plus jeunes étant globalement les plus intransigeants et les plus opposés aux compromis). Son récit de la difficile reconstruction du PCI majoritaire est riche en données précises, et montre bien qu'aux trois quarts, la nouvelle organisation est parisienne. Il expose également les dissensions qui apparaissent assez vite entre les partisans de Bleibtreu, favorables à un investissement massif en direction des oppositionnels du PCF derrière André Marty (exclu du Parti communiste en décembre 1952), et ceux de Pierre Lambert, plus intéressés par un travail vers les syndicats dans une démarche unitaire. Ce faisant, Jean Hentzgen pense déceler derrière chacune de ces tendances en gestation un même attrait vers une figure quelque peu salvatrice, Marty pour Bleibtreu, Frachon pour Lambert, une hypothèse qui mériterait à notre sens d'être plus argumentée pour être totalement convaincante. L'évolution de ces divergences est plutôt bien dressée en dépit de lacunes documentaires (sources manquantes, comme pour le compte-rendu du IXe congrès du PCI, ou déformées), et conduit, en mars 1953, à un basculement de la majorité du PCI de Bleibtreu à Lambert, avec en toile de fond supplémentaire le débat sur l'évolution de l'URSS après la mort de Staline. On note alors à la fois des changements (le mouvement des Assises pour l'unité d'action syndicale, une plus grande méticulosité dans les objectifs demandés) et des continuités (le soutien aux grèves de l'été 53, l'élargissement de l'opposition internationale au Secrétariat international et à Pablo).

A ce stade de son étude, Jean Hentzgen place un chapitre fort intéressant, mais qui aurait sans doute été plus à sa place en fin de mémoire, puisqu'il porte sur ce qu'est « Militer au PCI ». Si le rôle formateur du PCI ou l'intensité du militantisme étaient déjà des choses assez largement connues, les nombreuses occasions de verser de l'argent sont ici bien récapitulées, montrant le poids extrêmement important qu'elles peuvent prendre : cotisations, mais aussi participation à des campagnes de solidarité et même achat des bulletins intérieurs. Jean Hentzgen souligne également une différence intéressante entre PCI minoritaire et PCI majoritaire : si le premier n'hésitait pas à demander à des militants de s'implanter dans des milieux dont ils n'étaient pas nécessairement familiers, le second privilégiait leur ancrage professionnel et familial, susceptibles de leur faciliter l'action politique et syndicale. Autres éléments utiles, le fait que les effectifs militants sont majoritairement ouvriers, qu'un cinquième se compose de femmes, et qu'aucun signe de violence physique dans les rapports entre militants n'ait été relevé. Néanmoins, on aurait aimé que ce chapitre soit encore plus développé. Les derniers chapitres reviennent ensuite à la chronologie, 1954 étant marqué par un travail unitaire en direction des syndicats qui marque le pas, le soutien à la révolte algérienne, et par l'aggravation de la lutte entre la direction du PCI et la tendance Bleibtreu – Lequenne, avec une « tendance Raoul » moins formelle mais qui influence un quart de l'organisation, la direction en ayant la moitié derrière elle. Pour ce qui est de la rupture finale, les événements sont bien retracés, et les responsabilités équilibrées. Jean Hentzgen montre bien la transition essentielle que constitue cette période, avec le choix fait à travers la direction de Pierre Lambert, qui s'est imposée de manière empirique, d'une organisation en rupture avec le PCI unifié, plus méthodique dans ses objectifs, plus orientée vers le travail syndical, distante à l'égard du PCF et davantage attirée par le milieu socialiste. Une recherche essentielle.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie ». Un engagement politique et intellectuel dans la France de l'après-guerre , Lausanne, Payot, 1997.

(2) Sylvain Pattieu, Les camarades des frères. Trotskistes et libertaires dans la guerre d'Algérie , Paris, Syllepse, 2002.

Cette maîtrise est accessible à l'adresse suivante :

http://jeanalain.monfort.free.fr/Hentzgen/agir2.htm

 

Jean HENTZGEN, Les trotskystes « lambertistes » de 1952 à 1969 , mémoire de Master Histoire 2 ème année (sous la direction de Michel Dreyfus et Annie Fourcaut), Université de Paris I, 2007, 92 pages. aout 2008*

Dans la continuité de son travail de maîtrise, qui portait plus spécifiquement sur les premières années du PCI majoritaire, future organisation « lambertiste » (voir notre recension sur ce même site (1)), Jean Hentzgen a décidé d'entamer un travail de thèse sur la période 1952-1969, choisissant d'arrêter son étude au moment de la démission du général de Gaulle, année qui voit l'OCI dissoute se transformer en OT, approuver la ligne du secrétaire général de FO (dans le cadre du non au référendum) et appeler à voter aux présidentielles pour les candidats socialiste ou communiste. Ce mémoire n'est toutefois qu'une présentation sommaire de ce futur travail de thèse que nous attendons avec beaucoup d'intérêt. Après une série de commentaires critiques sur la bibliographie et les sources, qui occupent plus de la moitié de l'ensemble, J. Hentzgen aborde les axes de sa recherche en cours. Sa problématique, en particulier, semble prometteuse : au-delà d'une reconstitution chronologique minutieuse nécessaire (éclairant par exemple l'entrisme à l'UGS, au PSA et au PSU, ou la construction des organisations de jeunesse), il s'agira de voir si « le courant lambertiste évolue […] vers la social démocratie durant notre période ? » (p. 55). L'auteur développe ensuite davantage un des axes de son étude, celui de la « doctrine » lambertiste, qu'il voit comme «  un ensemble cohérent (…) dès le début des années soixante  » (p. 56). Parmi les principales caractéristiques qu'il relève, on trouve une franche hostilité à la bureaucratie soviétique et aux Partis communistes (dont la lutte contre le « pablisme » fait partie, en tant que complice supposé) ; une fidélité scrupuleuse au trotskysme, qui s'accompagne d'une « méfiance envers la nouveauté » (les exemples des critiques sur le nouveau roman et le rock méritent d'être creusés) ; un souci d'implantation au sein de la classe ouvrière, passant par les organisations syndicales ; la revendication récurrente de front unique ouvrier ; la construction rigoureuse du parti révolutionnaire ; le catastrophisme. Période clef dans la genèse de l'OCI dominante des années 70, elle promet d'avoir son étude de référence, l'équivalent pour la Ligue de la thèse œuvre de Jean-Paul Salles. Mentionnons cependant un étrange choix de vocabulaire : si le terme de « lambertistes » est bien entre guillemets dans le titre, il ne l'est absolument pas dans le corps du texte, ce que nous regrettons (2).

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Précisons également que cette maîtrise est toujours accessible sur le site http://jeanalain.monfort.free.fr/Hentzgen/agir2.htm

(2) Voir notre article « Réflexions et réfections sur l'utilisation du vocabulaire dans l'étude de l'extrême gauche », in Bulletin de Liaison des Etudes sur les Mouvements Révolutionnaires , numéro 1, décembre 1998, p.5.

 

Sabine HEROLD, Le bouffon du roi , Paris, Michalon, 2009, 160 pages, 14 euros. Septembre 2009*

Mots clefs : Trotskysme, NPA, Besancenot, France.

On l'attendait, le voici donc, l'ouvrage polémique saisonnier consacré à l'extrême gauche, inscrit en plein dans les parutions consacrées au NPA et à Olivier Besancenot (1), mais surtout dans la lignée d'ouvrages comme l'inénarrable Les taupes rouges en 2001… Il faut dire que Sabine Herold est une libérale du genre intégriste - elle a même participé à un Manifeste des alterlibéraux (sic !) en 2007. La dédicace plante tout de suite le décor : le livre est en effet dédié à « Corday et aux amis de la Liberté  » , autorisant de manière implicite à faire le rapprochement entre le Marat des « 100 000 têtes doivent tomber » et le porte-parole du NPA.

Si Sabine Herold adopte initialement un style pseudo lettré, singeant un Patrick Rambaud, elle cède assez vite à la manie des phrases ronflantes et de la mauvaise foi, remplaçant la réflexion par le sarcasme et la moquerie, se saisissant de tous les éléments possibles, y compris les plus exacts, pour alimenter sa thèse. Sa problématique est assez simple : Besancenot est le bouffon de Sarkozy, c'est-à-dire le complice de son maintien au pouvoir de par son rôle de repoussoir. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que l'auteure a le sens du spectacle, accumulant les accusations les plus débridées… sans avancer de démonstration sérieuse (2). On saura donc que le facteur de Neuilly est mu avant tout par la recherche d'un pouvoir personnel, qu'il est démagogique, antidémocratique, fanatique (le trotskysme étant qualifié de « religiosité alternative », excusez de l'originalité), axé sur la communication, diviseur du mouvement social et, bien sûr, proche de l'extrême droite (son antisionisme se muant presque naturellement en antisémitisme) (3).

Ce faisant, Sabine Hérold condamne 1793, la Commune , écartant tout regard moins accusateur sous le vocable intéressé de révisionnisme, et défend le capitalisme, mais de manière bien courte. Elle n'hésite pas non plus à brandir la menace d'une extermination complète de tous les capitalistes et d'un viol généralisé de la propriété privée en cas d'accession au pouvoir de Besancenot, laissant la place à un véritable socialisme de caserne. Cela ne l'empêche pas, passé cette vision littéralement apocalyptique, de rassurer son lecteur en lui expliquant qu'il n'y a finalement pas de réel danger révolutionnaire : comprenne qui pourra ! Elle manifeste au passage une méconnaissance de l'histoire réelle. En guise de florilège, citons une « extrême gauche partout marginalisée et classée comme archive historique » (p. 26) ; un Trotsky « inventeur de la Tchéka  » (p. 28) ; une « révolte sociale [guadeloupéenne] « en surface » (…) car derrière les problèmes économiques, on retrouve les relents sulfureux d'un conflit racial » (p. 42) ; sans oublier une ignorance crasse quant à la question complexe de l'entrisme.

A mi chemin du livre, Hérold concentre ses attaques sur Sarkozy, dont la politique gouvernementale est décevante, faite de demi-mesures (4), tant le personnage serait mu par son goût du pouvoir personnel, sans idéologie claire. Avec la crise (5), l'hyperprésident aurait trouvé un second souffle, et c'est là que l'ouvrage débouche sur le grand guignol : Sarkozy et Besancenot seraient en effet complices, le second préparant le terrain à l'accroissement sans limites de l'Etat dirigé par le premier, tous deux communiant dans la mise à mort de nos libertés chéries… L'ironie ultime de cet opuscule réside dans sa grille de lecture, simpliste au possible : si Sabine Herold ne voit qu'ambition purement personnelle dans les actions respectives de Besancenot et Sarkozy, n'est-ce pas en raison de sa propre volonté d'être sous les feux de la rampe ? Vanité, quand tu nous tiens…

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Voir l'article « Le biographe, l'analyste, l'opportuniste et les militants. Autour des livres récents sur le NPA et Besancenot », in Dissidences , volume 6 « Trotskysmes en France », avril 2009, pp. 202 à 206.

(2) Le seul « expert » es trotskysme qu'elle cite est Marc Lazar, sans d'ailleurs que ses références ne soient précises.

(3) La contradiction n'est pas pour autant évité : après avoir estimé que Besancenot, avec le passage de la LCR au NPA, avait réalisé une « détrotskisation » , elle trouve qu'à la lecture du Prenons parti signé Besancenot et Bensaïd, « l'idéologie trotskiste n'a pas changé » (p. 127).

(4) Pour Sabine Herold, en effet, le rapport Attali était rempli d' « excellentes idées pour réformer le pays » , p.85, elle-même plaçant ses espoirs dans une Union européenne capable de conserver l'indépendance de la Banque centrale et d'amplifier la destruction des services publics ! Il n'est donc pas étonnant de rencontrer Hayek parmi les références citées.

(5) Due bien sûr non au fonctionnement du capitalisme lui-même, mais à « l'interventionnisme politique inconséquent » (p.94). Le sectaire n'est pas toujours celui que l'on croit…

 

Jean-Pierre HIROU, Du trotskysme au communisme libertaire - Itinéraire d'un militant révolutionnaire, Acratie, La Bussière, 2003, 280 pages.

Jean-Pierre Hirou, qui est décédé en 2001 à 53 ans, n'était pas seulement un militant d'extrême gauche et un historien, avec son livre Parti socialiste ou CGT ? (1905-1914) - De la concurrence révolutionnaire à l'union sacrée ; il a également été de l'aventure de Dissidences à l'époque où la revue n'existait encore qu'à l'état de projet. Ce recueil posthume, réalisé à l'initiative de sa veuve, Michèle, et de son ami Jean-Pierre Duteuil, qui préface l'ouvrage, rassemble un grand nombre d'articles que Jean-Pierre Hirou avait écrit pour le journal Lutte ouvrière (un tiers de l'ensemble), puis des textes plus variés, articles, interviews, lettres, écrits après son départ de LO en 1979.
Si le premier groupe est sans doute le moins intéressant, car conforme à une certaine " orthodoxie " politique (reflet des positions de son groupe d'appartenance), il n'en montre pas moins l'intérêt de J.-P. Hirou pour l'histoire du mouvement ouvrier, avec en particulier toute une série de papiers sur la Commune de Paris à l'occasion de son centenaire. Le second groupe de textes est incontestablement le plus séduisant. D'abord parce qu'il nous montre l'évolution politique d'un homme, qui attaché encore à LO et à Trotsky, s'en détache peu à peu pour privilégier de plus en plus un communisme libertaire proche de la synthèse d'un Daniel Guérin. Et ensuite car il témoigne des centres d'intérêt divers de J.-P. Hirou, de la défense des 13 juifs iraniens emprisonnés en 1999 à son étude de maîtrise qui nuance avec conviction la figure tutélaire d'un Jaurès, partisan par avance, selon lui, de l'union sacrée, en passant par la lutte pour la reconnaissance des assassinats de militants trotskystes perpétrés par le PCF durant la seconde guerre mondiale… Un livre témoin d'un parcours individuel qui, comme tant d'autres, a croisé la " grande " histoire.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Laurent HUBERSON, Enquête sur Edwy Plenel. De la légende noire du complot trotskiste au chevalier blanc de l'investigation , Paris, Le Cherche Midi, 2008, 500 p., 18 €. mai 2009*

Mots clefs : Edwy Plenel, Le Monde, France, journalisme, trotskysme.

Comme le sous-titre l'indique, cet ouvrage se veut une contre-enquête, après que les ouvrages de Bernard Poulet (1) et surtout de Pierre Péan et Philippe Cohen (2) aient tenté de démontrer que Le Monde avait été victime de « la plus importante opération d'entrisme de l'histoire du trotskisme français » (3) . Les artisans de cette entreprise malhonnête (à Plenel les auteurs associent Colombani) sont accusés d'être animés du « même ressentiment à l'endroit d'un pays, la France , avec lequel leurs pères sont entrés en conflit » (4) . Huberson, journaliste à M6 (il est membre de l'équipe chargée de l'émission « Enquête exclusive »), plutôt que de faire de la psychologie à la petite semaine ou de procéder à des insinuations ou à des affirmations sans preuve (5) a procédé à l'enquête orale - voyant Plenel lui-même, réticent et qui n'a participé que du bout des lèvres -, a relu Rouge et Le Monde , n'a pas négligé les travaux universitaires pour tenter de comprendre un parcours hors du commun, celui d'Edwy Plenel, révolutionnaire professionnel à 18 ans, investigateur en chef à 32 ans, directeur de la rédaction du Monde à 43 ans, mais aussi pour le démythifier, sans dissimuler son ambition et son désir de reconnaissance. Certaines maladresses de l'auteur - sur l'entrisme trotskyste notamment (page 180), ou sur la crise de la section française en 1952 - montrent qu'il n'est pas tout à fait familier avec l'histoire du trotskysme, d'où provient Plenel, mais ce livre copieux n'a pas été improvisé. Les véritables nouveautés sont peu nombreuses, la prédilection pour le récit permettant cependant à l'auteur de rappeler d'une manière fluide un certain nombre de vérités.

L'auteur procède par ordre chronologique, remontant à l'adolescence de Plenel en Martinique et à Alger, où il acquiert une sensibilité tiers-mondiste. Bien sûr, la figure du père, inspecteur d'académie qui n'hésite pas à mettre en jeu sa carrière quand l'injustice lui semble intolérable, marque l'adolescent, mais Huberson nous épargne les explications psychanalytiques. Arrivé à Paris en 1969, Plenel abandonne vite ses études de Science politique pour devenir « révolutionnaire professionnel » à la Ligue communiste. Pendant 10 ans, il va s'employer à faire vivre la presse de l'organisation, participe en première ligne à l'aventure du quotidien Rouge (15 mars 1976-2 février 1979). Huberson avance à ce propos l'hypothèse d'un manque de goût pour la violence et d'un tempérament solitaire pour expliciter la non accession de Plenel parmi les dirigeants de premier plan de l'organisation. Ce sont ses années d'apprentissage, essentielles, que contrairement à d'autres, Lionel Jospin notamment, il ne reniera pas. Dans son autobiographie (6), il se dit « trotskyste culturel » : « Le trotskysme comme expérience et comme héritage fait à jamais partie de mon identité, non pas comme un programme ou un projet, mais comme un état d'esprit, une veille critique faite de décalage et d'acuités, de défaites et de fidélités » . Et si c'était ce refus de renier sa jeunesse gauchiste qui expliquait les charges diverses dont Plenel a été l'objet ? Car l'étude fouillée d'Huberson n'apporte rien à la théorie du complot. Comme bien d'autres, après son service militaire - contact avec la vie réelle ? - il quitte le militantisme pour le journalisme, au Matin d'abord (il fit même un papier pour Libération ), au Monde ensuite, embauché par Jacques Fauvet au service é ducation (2 mai 1980). Déjà dans cette rubrique modeste, il met en pratique sa conception du journalisme, menant une longue enquête sur le terrain (« Chroniques de Saintes », in Le Monde 10, 11, 12, 13, 15 septembre 1980).

C'est un hasard de circonstance - le titulaire est en congé - qui l'amène à couvrir l'attentat de la rue des Rosiers (9 août 1982) et à changer de rubrique. Et là, il se rend compte qu'il peut être beaucoup plus influent que le révolutionnaire professionnel Krasny (son pseudonyme à la Ligue ). C'est le tournant qui lui fait véritablement abandonner en profondeur un positionnement politique pleinement trotskyste, au profit d'une sympathie plus réformiste. Il va enchaîner les succès, des Irlandais de Vincennes en 1983 - il montre que la lutte anti-terroriste ne peut pas tout justifier - à l'affaire du Rainbow Warrior. Dans un premier temps, ne pouvant imaginer qu'un bateau écologiste puisse être détruit par un gouvernement de gauche, avec mort d'homme, Plenel suit une piste erronée, celle de barbouzes d'extrême droite, la preuve pour l'auteur « qu'il n'est pas le grand noyauteur trotskiste infiltré au Monde pour déstabiliser les institutions et notamment la présidence de la république » (p.279). Mais désormais François Mitterrand lui voue « une détestation sans borne » - Plenel est mis sur écoute par l' é lysée - et il fera partager sa thèse du militant trotskyste guidé par ses convictions à Pierre Péan. C'est cette conception du journalisme, journalisme d'investigation, autrefois illustrée par Albert Londres, qui anime Plenel. Il affirme que la bonne information, c'est celle que l'on trouve, pas celle qu'on vous donne. Pasqua l'attaquera en diffamation en 1987 parce qu'il avait dénoncé les combines financières, l'usage discrétionnaire des fonds secrets, lors de l'affaire Carrefour du développement en Afrique. N'épargnant pas la droite - toujours en 1987, il soulève l'affaire Chaumet, du nom du célèbre joaillier chez qui le ministre Chalandon avait placé de l'argent qui lui rapportait de 11 à 14% d'intérêt - il ne ménage pas non plus la gauche. Il lutte contre la corruption, contre l'affairiste Pelat, ami de F. Mitterrand. Le Monde révèle le prêt sans intérêt obtenu par Pierre Bérégovoy d'un riche industriel. Dans ce dernier cas, qui se termine tragiquement, par le suicide de P. Bérégovoy, Plenel est-il allé trop loin ? En tout cas, il a fait un véritable faux pas en 1991, en écrivant que le PS aurait touché une commission sur l'achat par le Panama de matériel de télécommunication et d'hélicoptères. C'était le scoop en trop, le faux scoop dont il dut s'excuser.

Pour Plenel, le journal est un contre-pouvoir indépendant et nécessaire face à la puissance gouvernementale. En revanche, pour Péan-Cohen, l' é tat n'est pas le mal absolu, écrivent-ils, donc le secret d' é tat est légitime. De même Poulet s'en prend au « journaliste inquisiteur », au « juge shérif », accusé par lui d'affaiblir la démocratie (p.240). Débat plus que jamais d'actualité à l'époque de « l'omniprésidence » et du contrôle de plus en plus complet des médias par le pouvoir politique.

Salles Jean-Paul et Jean-Guillaume Lanuque

(1) Le pouvoir du Monde. Quand un journal veut changer la France , Paris, La Découverte , 2003.

(2) La face cachée du Monde. Du contre-pouvoir aux abus de pouvoir, Paris, Mille et Une Nuits, 2003.

(3) Cohen-Péan, p.65.

(4) Poulet, p.189.

(5) Péan-Cohen affirment ainsi que « certains rédacteurs [sans dire lesquels] avaient décelé, au Monde, l'action secrète d'une véritable cellule trotskiste » , p.139.

(6) Secrets de jeunesse , Paris, Stock, 2001. Voir sa critique dans Dissidences-BLEMR n°10, février 2002

 

Florence JOHSUA, La dynamique militante à l'extrême-gauche : le cas de la Ligue Communiste Révolutionnaire, DEA de sociologie politique, IEP Paris, sept. 2003, ss dir. Nonna Mayer, 128 p. + annexes

Avec ce travail de F. Johsua, on dispose d'une proposition d'approche des plus stimulante qu'il nous ait été donné de lire sur un groupement d'extrême-gauche. Ce mémoire, en deux parties assez inégales dans leurs développements, se propose d'analyser la manière dont se construit le militantisme dans cet espace politique marginal qu'est l'extrême-gauche. La première partie s'intéresse à l'offre politique. Après un bref rappel de l'histoire de la LCR (on regrettera que l'auteure n'ait pas pris la peine de prendre connaissance de l'importante littérature grise sur la question), Johsua s'intéresse à l'implantation partisane sur le territoire national. Son hypothèse est qu'il existe un lien entre les résultats électoraux de la LCR et les caractéristiques sociologiques des territoires. Lesquelles ? Première idée : la LCR est forte là où existent des structures de rémanences, des réseaux militants sur lesquels elle peut appuyer son action. Cela vaut au lecteur une analyse parallèle de l'implantation des collectifs Ras le Front et de la LCR. Second constat, l'implantation de la LCR correspond à des zones urbaines où des clientèles potentielles peuvent être mobilisées (jeunes, catégories moyennes et supérieures).Enfin, dernier aspect, il existerait une variable de type historique et culturel. Pour ce faire, elle s'appuie sur la carte électorale du PSU. Ce dernier aspect mériterait un traitement plus fin, puisqu'on ne saurait résumer l'extrême-gauche à la LCR et qu'il serait nécessaire d'y inclure les autres composantes présentes (LO, PT, libertaires) ou passées (maoïstes par ex. ou RDR jadis).La seconde partie bénéficie de l'apport de l'analyse des cartes de membres dont sont munis les " liguards " depuis 2003. A partir de ce matériau inédit Johsua montre que la LCR présente un profil socio-démographique très spécifique par rapport aux partis de gauche. Enfin, elle a procédé à une série d'interviews dans une cellule parisienne de la LCR. De nombreuses hypothèses se dégagent de ce recueil d'entretiens. On retiendra l'idée du clivage générationnel entre les plus anciens adhérents et les nouveaux venus quant à la stratégie politique ou encore des profils militants distincts entre ceux-celles qui mettent en avant la justice sociale et ceux-celles qui justifient leur engagement par une approche plus mouvementiste. Si l'auteure s'appuie sur une solide tradition de sociologie politique et a bénéficié d'évidents soutiens pour l'accès aux sources, son travail n'en demeure pas moins problématique par plusieurs aspects. La comparaison envisagée avec LO ne tient pas la route ; la tendance à réduire le champ de l'extrême-gauche à la LCR n'est pas satisfaisante ; la caractérisation des territoires politiques par des données macro-sociologiques soulève plus de problèmes qu'elle n'en résout. Ce sont quelques uns des points faibles soulevés par ce travail dont on espère qu'ils seront résolus lors de la thèse espérée et attendue.

Georges Ubbiali.

 

Lionel JOSPIN, Lionel raconte Jospin , Paris, Seuil, 2010, 280 p., 18,50 €. Longue interview réalisée par Patrick Rotman et Pierre Favier. Avril 2010*

Mots clefs : Parti socialiste, trotskysme, entrisme, Jospin.

De ce retour sur son passé par Lionel Jospin, on ne retiendra pas les anecdotes sans intérêt (cf. le jour où il arrive à une émission de télé avec un costume dépareillé, veston et pantalon de couleur différente. De toute façon, le rassure-t-on, on ne verra de lui que le haut !).

Plus intéressante est l'évocation enfin détaillée de son itinéraire politique, avec la confirmation qu'il fut bien « lambertiste » de 1963 à 1986-7, donc bien au-delà de la date à laquelle il a été promu 1 er Secrétaire du PS (1981). A le lire, on se demande de nouveau pourquoi il a si longtemps nié cet engagement. Le fait d'être allé en Pologne, à Noël 1970, porter des documents à un mouvement d'opposition clandestin est plutôt méritant ! De même qu'il est plutôt positif d'avoir été fasciné par Boris Fraenkel, « représentant d'un certain cosmopolitisme européen », « un exemple de ces marxistes antistaliniens » (p.36). On peut comprendre aussi son intérêt pour les écrits de Léon Trotsky, peut-être un peu moins l'attrait qu'exerce sur lui Pierre Lambert (1), dont il note cependant l'ambiguïté, « à la fois homme de principes et manœuvrier, dogmatique et tacticien » (p.79). Et il avoue à demi-mot – toujours cette manière très retenue si caractéristique de Jospin – que celui-ci l'encourage vivement à adhérer au PS : « Les trotskystes avaient une vieille tradition d'entrisme, en particulier dans la social-démocratie qu'ils voulaient ainsi influencer et pousser plus à gauche » (p.47). Curieux ! Cette affirmation vaut plutôt pour les années 1934-35, alors que dans les années 50, l'entrisme est plutôt pratiqué dans le PC (et l'UEC) et de plus par les frères ennemis, ceux du PCI minoritaire, les ancêtres de la LCR. Justement, les partisans de Lambert dans le mouvement trotskyste – PCI majoritaire puis OCI – n'avaient pas de mots assez durs pour critiquer l'entrisme, y voyant une capitulation des « Pablistes » (partisans de Michel Pablo à l'origine de cette tactique au début des années 50), un raccourci devant la tâche difficile qu'est la construction d'un parti révolutionnaire. Or c'est vrai, après 68, quand « les Pablistes » abandonnent l'entrisme, « les Lambertistes » reprennent cette tactique qu'ils appliquent urbi et orbi , soit au PS, soit au sein des organisations trotskystes concurrentes, comme la LCR ! La seule référence d'ailleurs que fait Jospin à la LCR, « favorable à la révolution violente », est simpliste et… stupide (p.23). Comme si Jospin, tout en ayant renié le « lambertisme », n'avait pas réussi à se libérer de tous les stéréotypes qu'il avait contractés à l'OCI.

Car la prise de distance à l'égard de son engagement de jeunesse – jeunesse prolongée, car en 1986… il a 50 ans !- est totale. Staliniens et trotskystes proviennent de la même matrice. Ni les uns ni les autres ne sont amoureux des libertés, ils proposent de « s'imposer en écrasant toute forme d'opposition [générant ainsi] le totalitarisme » (p.40). L'itinéraire de Jospin est finalement assez banal, c'est celui d'un « entriste » séduit par l'organisation qu'il est chargé de ramener à lui : « tel est pris qui croyait prendre », dit l'adage. Quelques années avant, Michèle Mestre, « pabliste entriste » au PC deviendra une bonne stalinienne !

Le reste de l'ouvrage est pour nous d'un moindre intérêt. Les admirateurs de François Mitterrand pourront le lire. Ils peaufineront ainsi le portrait de leur héros. Il semble bien que depuis le début, Mitterrand savait que Jospin était « lambertiste » - son adhésion au PS résulte-t-elle d'un deal entre Mitterrand le florentin et Lambert le manœuvrier ? Les confidences de Jospin ne permettent pas de l'assurer. A l'étonnement d'un des interviewers, Jospin répond que Mitterrand, en le propulsant à la tête du PS, savait qu'il promouvait « un vrai militant socialiste »… un Mitterrand qui semble par contre peu empressé à soutenir Jospin candidat aux Présidentielles de 1995. Mais l'homme était malade, près de sa fin, et il pensait sans doute que ces jeux étaient bien dérisoires.

Si Lionel Jospin a publié ce livre avec l'intention de rentrer à nouveau dans le jeu politique, c'est sans doute raté. L'intérêt suscité par sa sortie et par les 2 émissions de télé qui l'ont accompagné a été très momentané. Ce livre vient trop tard. Cette façon qu'a eu Jospin de ne pas assumer une partie de son passé, alors que celui-ci n'a rien de détestable, a mis mal à l'aise une large partie de l'opinion publique. Il n'est pas bon, quand on a l'ambition de diriger un pays, d'être pris en flagrant délit de mensonge.

Salles Jean-Paul

(1) Le personnage ne devait pas être dépourvu d'un certain charisme, ce que nous confirma de vive voix Jean Duvignaud, peu avant sa mort.

 

Isidore JOSSIFORT, né Tiko YOSSIFOV, Guerre froide en exil. Notes d'un dissident , Paris, éditions Sofia, 188 p., 15 €. Novembre 2009*

Mots clés : Bulgarie, trotskysme, souvenirs, quatrième internationale, école émancipée

Dans ce livre auto-édité, l'auteur se présente (trop) brièvement en une page à la fin de son ouvrage. Né en Bulgarie en 1923 dans une famille juive, après avoir passé la guerre dans différents camps de travaux forcés, il participe au front patriotique initié par le PC bulgare, avant de quitter le pays en 1946. Il conduira sa vie en France, travaillant comme architecte, y fondant foyer tout en militant durant quelques années dans le courant trotskyste. Hélas les quelques lignes de son parcours ne nous apprennent pas grand-chose sur ses activités politiques. Ajoutons que son livre apparaît plus comme un collage de textes visiblement rédigés à des périodes très diverses que comme un livre au sens propre du terme. A défaut d'une présentation des différentes contributions rassemblées dans l'opuscule, il est assez difficile de se repérer. S'y côtoient des courriers privés (ainsi à J. René Chauvin, militant historique du courant trotskyste ou à Mme Karalieva, dont le statut n'est guère évident), des articles publiés ici ou là (dans L'Ecole Emancipée par ex.), des documents historiques (plaidoirie de Dimitar Gatchev), un courrier à Rouge , une allocution à une AG de Carré rouge , des articles théoriques (sur l'évolution problématique de la Quatrième internationale ou sur la fin du communisme historique, publié dans feu la revue M), des commentaires de l'actualité sur le Crédit Lyonnais) ou encore des critiques d'ouvrages. Bref, on l'aura compris, l'intérêt premier de ce patchwork est d'exister. Il s'agit d'un document brut, dont on peut espérer qu'un jour il fera l'objet d'un commentaire permettant d'en comprendre (l'éventuelle) importance.

Georges Ubbiali

 

Alain KRIVINE, Ca te passera avec l'âge , Paris, Flammarion, 2006, 400 pages, 19,90 euros. février 2007*

Contrairement à son camarade D. Bensaïd, A. Krivine, plus porté sur l'action que sur la théorie, a relativement peu manié la plume, en dehors de la presse de la LCR, ses seuls ouvrages étant La farce électorale en 1969, Questions sur la révolution en 1973, Les chemins de la révolution en 1977 (en fait des entretiens avec Fred Zeller) et Mai si ! en 1988, avec Bensaïd, justement.

Comme son camarade de génération G. Filoche voici quelques années, il livre ici ses souvenirs, et reconstitue son itinéraire avec un objectif clair : apporter sa contribution aux réflexions actuelles quant à la nécessité de la révolution et du renversement du capitalisme, et fournir un bagage intellectuel aux nouvelles générations militantes. C'est ainsi que l'on trouve des passages très vulgarisateurs sur la trahison de la révolution russe et le stalinisme, la révolution portugaise, la lutte contre le projet de Constitution européenne, le soutien de la LCR aux luttes du peuple kanak (1), les nouveaux mouvements de gauche en Amérique latine depuis une dizaine d'années ou la IVème Internationale, dont Alain Krivine salue l'apport tout en espérant la création d'une Vème Internationale.

Né dans une famille juive – il raconte son émotion en découvrant, enfant, le matricule tatoué sur l'avant-bras de sa tante Zina, rescapée d'Auschwitz et nous fait part de son enthousiasme pour les exploits des FTP-MOI – A. Krivine passe d'abord par la nébuleuse du PCF avant de rallier le mouvement trotskyste via Jeune Résistance. Outre des doutes sur la réalité soviétique lors d'un voyage à Moscou, l'élément décisif de sa mutation fut le désir de lutter concrètement pour l'indépendance de l'Algérie, alors que la direction du PC expliquait le vote des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet en 1956 par la volonté « de ne pas se couper des socialistes et de la gauche, pour leur donner toutes les chances de faire la paix ». Malheureusement, passés les événements de 68, A. Krivine s'attarde moins sur son itinéraire, son action précise au sein de la LC puis de la LCR, préférant braquer le projecteur sur certains terrains de lutte qu'il juge particulièrement importants : la lutte au sein de l'armée, la dissolution de la Ligue en juin 1973, la révolution portugaise, l'aventure de Rouge quotidien ou les différentes élections présidentielles, sans oublier l'essor d'Olivier Besancenot…

On apprend toutefois des choses quant à ses deux passages en prison, lui-même n'ayant échappé aux jugements que grâce aux amnisties présidentielles ; de même, ses descriptions des coulisses du fonctionnement du Parlement européen sont savoureuses ! Par ailleurs, il évoque certaines figures qui l'ont particulièrement marqué, Pierre Goldman, François Maspero, Gilles Perrault ou Simone Signoret (2), ainsi que certaines rencontres, celle avec Lionel Jospin à la veille du succès de la gauche en 1997 étant sans doute une des plus intéressantes au vu de la réaction de l'intéressé, témoignant de la prégnance de son passage à l'OCI... A. Krivine fait même quelques retours critiques sur le passé de son organisation : ainsi, au sujet du Programme commun, il trouve « très sévère » la condamnation d'alors de la Ligue. Il pense que si les mesures proposées «avaient été appliquées dans leur totalité, elles auraient conduit, obligatoirement, à une épreuve de force avec le patronat » (p.186). Sur LO, sans taire ses critiques, il ne pense pas que l'organisation puisse être qualifiée de secte. Jugement sincère ou volonté de préserver la possibilité de certaines alliances futures ? Par contre, rien n'est dit sur l'OCI-CCI du PT, à peine cité au détour d'une page…

Un livre qui sert avant tout de moyen de transmission d'un héritage aux jeunes générations, comme le prouve amplement toute la dernière partie sur l'actualité des luttes, à la manière des ouvrages de Besancenot, avec qui il partage un style simple et sans fioriture.

Jean-Guillaume Lanuque et Jean-Paul Salles

(1) On apprend au passage « qu'il n'y a jamais eu un seul kanak membre de la LCR ou de la IVe Internationale », même si dans certaines tribus, des articles de Rouge sont parfois affichés.

(2) Il donne quelques renseignements précis sur la proximité de nombreux artistes avec ce milieu militant, la garantie financière apportée par Michel Piccoli ayant permis à la LCR de se doter d'une imprimerie pour publier le quotidien Rouge en 1976.

 

Karim LANDAIS, Un parti trotskiste. Eléments pour une socio-histoire des relations de pouvoir : introduction à une étude de l'OCI-PCI, Université de Bourgogne, mémoire de DEA en histoire, sous la direction de Serge Wolikow, 2004, 218 pages.

Les travaux à dimension scientifique portant sur le courant représenté à son apogée militante par l'OCI sont rares : celui de Karim Landais (orlandais@yahoo.fr) est le second après celui d'Emmanuel Brandely (voir notre numéro 9), si l'on met de côté les études de Karel Yon sur le langage " lambertiste " et de Guillaume Trêves sur les transfuges du PCI vers le PS dans les années 80 (voir notre numéro 6). On ne peut donc que se réjouir de cette évolution, qui espérons-le surpassera les divers écrits journalistiques produits sur le sujet, que l'auteur prend le temps en introduction de critiquer. Constatons tout d'abord que les sources pointées sont d'une grande richesse, avec douze entretiens d'anciens militants (l'auteur ayant refusé d'interroger des militants encore en activité, un parti pris discutable), tous reproduits en annexes, parmi lesquels Michel Lequenne (un choix discutable, dans la mesure où son témoignage sur le PCI d'après-guerre est parfois utilisé en appui de l'étude de l'OCI), Pierre Broué, Charles Berg et même Alexandre Hébert, ainsi qu'une grande diversité de publications. Notons toutefois qu'ayant été exclu du CERMTRI, Karim Landais n'a pu en mettre à profit toutes les ressources, ce que ne peut malheureusement pas compenser le fonds de la BDIC, malgré la présence des archives de Stéphane Just. Quant à la bibliographie, elle brasse des thèmes aussi variés que la science politique, l'histoire, la sociologie ou la psychologie, dans une démarche interdisciplinaire louable. L'ensemble fait tout de même une cinquantaine de pages, et Dissidences est abondamment cité.
L'axe central de son travail est l'étude du fonctionnement organisationnel de l'OCI-PCI et à travers elle du phénomène bureaucratique et des relations de pouvoir, à l'aide de concepts variés, sociologique comme psychologiques, en se basant principalement sur les témoignages recueillis. Dans son exposé, Karim Landais s'intéresse d'abord à l'OCI-PCI comme organisation fidèle au modèle bolchévique, puis comme moyen d'épanouissement pour les individus qui y adhèrent. Ses développements sur le fonctionnement interne de l'OCI-PCI, organisation " pyramidale et cloisonnée ", " entreprise politique " tournée avant tout vers l'efficacité et l'auto-reproduction du Parti, sont plus intéressants, avec les silences des statuts, l'application pratique du centralisme démocratique ou le rôle prédominant de certaines figures lié entre autre au narcissisme et à la pulsion d'emprise, et pas seulement celle de Pierre Lambert (même si on peut noter une certaine surestimation de la responsabilité du concept de centralisme démocratique dans l'explication). De même, ses débuts de réflexion sur les processus d'exclusion au sein de l'organisation, a priori plus nombreux et surtout plus médiatisés que pour LO ou la LCR, méritent d'être approfondis et développés, de même que son parallèle tracé avec le PCF. Un travail intéressant, auquel on pourrait appliquer le même qualificatif qu'à celui du politologue Robert Michel, celui de " science pessimiste ".

Jean Guillaume Lanuque.

 

Nicolas LATTEUR, La gauche en mal de la gauche, Bruxelles, De Boeck Université, 2000.

Cet ouvrage raconte la scission de 1964 du Parti Socialiste Belge (PSB) d'une aile gauche. Les trotskistes, emmenés par Ernest Mandel, dirigeant de la IVe Internationale, sont partie prenante dans cet épisode. En effet, depuis 1951, la section belge de la IVe Internationale pratique l'entrisme dans le PSB. Ses principaux dirigeants, Mandel, Le Grève, y animent à partir de 1956 un journal, la Gauche (Links dans la partie flamande) qui joue un rôle prépondérant dans le regroupement d'une fraction de gauche, d'ailleurs loin d'être trotskiste, au sein de ce PSB. Elle se caractérise au contraire par une grande hétérogénéité (Latteur recense pas moins de 6 sensibilités en son sein). La grève générale (cinq semaines) de l'hiver 1960-61 va accentuer la rupture entre la majorité du parti et les forces regroupées autour de la Gauche. La majorité du PS choisit en outre de participer au gouvernement à l'issue de la grève, dans le cadre d'une coalition avec les sociaux-chrétiens, alors que la gauche se rassemble dans le MPW (Mouvement Populaire Wallon). Lors de son congrès de 1964, la direction du Parti exclut cette aile gauche en proclamant l'incompatibilité entre l'adhésion au PSB et au MPW. Les exclus se rassemblent alors dans le PWT (Parti Wallon des Travailleurs). Après une première phase unitaire de ce parti, celui-ci explose assez rapidement en deux courants principaux. Un premier courant autour de la CST (Confédération Socialiste des Travailleurs) qui donnera naissance au début des années 70, autour de la Gauche, à une organisation trotskiste aux effectifs très limités, tandis qu'un courant wallingant donnera naissance à un parti prônant un fédéralisme sans base de classe, le Rassemblement Wallon. Basé sur une ample documentation (hélas, sans usage d'entretiens avec les acteurs) et une lecture de la presse, cette étude restitue un pan de l'histoire du mouvement ouvrier belge dans une période où la social-démocratie se proclamait encore un parti de réformes. A retenir que la bibliographie présente une série de travaux méconnus sur le mouvement trotskiste belge.

Georges Ubbiali.

 

Pierre LE GREVE, Souvenirs d'un marxiste anti-stalinien, Paris, La Pensée Universelle , collection " Edition Seconde ", 1997, 256 pages, 13,72 Euros.

En dépit d'un nombre plutôt limité de parutions, il arrive que certains ouvrages ayant trait aux mouvements révolutionnaires de gauche échappent à notre vigilance. C'est le cas des souvenirs de Pierre Le Grève, trotskyste belge, dont la sortie il y a quelques années a été plutôt confidentielle. Dans son livre, ce vétéran préfère braquer le projecteur sur certains épisodes marquants de sa vie plutôt que de tenter de retracer l'intégralité de son parcours biographique. Venu au trotskisme par le biais de George Vereeken, après un passage du côté des jeunes socialistes et communistes, il est resté dans le mouvement jusqu'à une date indéterminée, le quittant - en gardant toutes ses convictions politiques - avec comme principal reproche à son égard un trop fort sentiment d'autosatisfaction.
Mais le gros de ses souvenirs porte surtout sur son activité de soutien à une révolution coloniale en laquelle il reporte ses espoirs, jugeant le prolétariat européen par trop apathique. Il évoque ainsi son combat pour faire passer, au sein du Parti socialiste, la revendication de droits démocratiques larges à donner aux habitants du Congo, alors colonie belge ; ses multiples activités de soutien à la lutte du FLN pour l'indépendance de l'Algérie, passages de militants, impressions de documents (mais jamais de transports d'armes, par exemple), de loin la plus grosse partie de l'ouvrage, qui lui valurent d'ailleurs de subir l'envoi d'une bombe à son domicile ; sa participation à divers comités, du Comité pour la paix en Algérie au Comité Vietnam ; son investissement étendu afin de donner le droit de séjourner en Belgique à de nombreux étrangers, Marocains, Basques, etc…
Autre spécificité de la vie militante de Pierre Le Grève, son élection comme député en 1965, contemporaine de la création de la Confédération des travailleurs, née après la sortie des militants trotskystes du Parti socialiste. Bien qu'il n'y soit resté que deux ans et dix mois, son évocation de l'isolement d'un député révolutionnaire au sein du Parlement et ses critiques du fonctionnement de la démocratie belge méritent l'attention. Malgré cette richesse de détails, on ne peut que déplorer le manque de renseignements sur son activité au sein même du mouvement trotskyste. En effet, en dehors des mentions sur son activité durant la seconde guerre, sur l'entrisme décidé dans le Parti socialiste, ou sa participation comme témoin au procès de Michel Raptis et Sal Santen en 1961, on reste sur notre faim quand à la vie interne du trotskisme belge, Mandel lui-même n'étant cité qu'à quelques rares reprises. C'est là le principal regret de ce livre qui vient enrichir la série de souvenirs des militants de la génération 39-45…

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

François LE GROS, La LCR à Caen de 1973 à 1978, maîtrise, Université de Caen, 1990-91, 143 p. annexes (chronologie, bibliographie et documents, environ 50 p.) octobre 2006*

Malgré son ancienneté, ce travail avait échappé au dernier recensement bibliographique sur le trotskisme en France auquel notre revue avait participé (in Cahiers Léon Trotsky n°79, décembre 2002, p. 82-90). Réalisée par un militant qui a été le témoin de cette histoire, mais qui est en même temps historien – professeur d’histoire, François Le Gros a réalisé plusieurs ouvrages sur l’histoire de Caen et de sa région pendant la Deuxième Guerre mondiale notamment –, cette maîtrise a de nombreux mérites. Le choix des documents publiés est très pertinent : par exemple l’extrait de Plein Phare – bulletin des cellules Saviem du PCF – illustre la haine extraordinaire que vouaient les militants (ou les dirigeants ?) de ce parti à ces gauchistes qui prétendaient s’implanter dans les usines. De même les 43 pages d’une chronologie extrêmement précise ne peuvent que rendre de très grands services aux historiens de Caen et de sa région.
Pour mener à bien son étude, l’auteur ne s’est pas contenté de la presse (Ouest-France, Paris-Normandie, Caen 7 Jours, Humanité Dimanche 14 et les journaux militants nationaux et régionaux), il a interviewé les témoins (là aussi militants révolutionnaires et d’autres : ainsi il a vu Louis Mexandeau, incontournable député PS de Caen), et il a eu accès aux bulletins intérieurs locaux de la LCR. Nous aimerions d’ailleurs bien savoir où ils sont conservés, manifestement pas aux Archives départementales du Calvados, que l’auteur ne semble pas avoir fréquentées.
Ce travail, qui mériterait une plus grande visibilité, apporte de nombreuses précisions sur une section de la Ligue originale. Héritière d’un des groupes provinciaux de la JCR les plus importants – Caen venait immédiatement après Toulouse et Rouen -, animée par des militants hors pair, dont Yves Salesse, aujourd’hui président de la Fondation Copernic, la LCR de Caen s’est développée dans une ville en plein essor, la région de Basse-Normandie bénéficiant dans les années 1960 des nombreuses créations d’emplois liées à la décentralisation. Les effectifs de l’usine Saviem par exemple, sont passés de 952 à 4000 ouvriers entre 1963 et 1968. Dès janvier-février 1968, une lutte ouvrière importante, annonciatrice de mai 68, secoue cette usine et la ville. Précocement la jonction se fait entre ouvriers et étudiants (Voir la maîtrise de Gérard Lange, Mai 68 à Caen, et sa contribution, « L’exemple caennais », in Dreyfus-Armand G., Gervereau L., Mai 68. Les mouvements étudiants en France et dans le monde, Paris, BDIC, 1988). Cette jeune classe ouvrière, assez éloignée de la CGT et de la tradition communiste orthodoxe, va se laisser séduire pour certains par une CFDT considérée comme plus « à gauche », et pour d’autres par les gauchistes. Ainsi, la LCR de Caen – tout en ne dépassant jamais les 40 militants – est rejointe par un des principaux dirigeants ouvriers de la Saviem, Alain Adélaïde, ou encore par le principal dirigeant syndical de l’imprimerie Caron Ozanne. Nous sommes donc en présence d’une section plutôt masculine et ouvrière. Cette particularité, ajoutée à la relative faiblesse du PC dans ces terres bas-normandes, explique sans doute les luttes ouvrières longues et inventives menées aux PTT, chez Caron Ozanne, ou encore chez Piron à Bretoncelles (Orne), petite entreprise de sous-traitance pour l’automobile, dans ce dernier cas à l’initiative d’un militant de la LCR, Antoine R. Prenant exemple sur Lip, les ouvriers de Caron Ozanne ont remis leur entreprise en marche, éditant des tracts et des journaux pour les syndicats et les partis de gauche et d’extrême gauche…sans exclusives. Ils tiendront presque un an (juin 1975-mai 1976), popularisant l’idée de contrôle ouvrier.
Le militantisme des révolutionnaires ne se limite pas aux usines. Ils sont présents aussi, avec d’autres, dans le Crilan – Comité régional de Lutte Anti-nucléaire – qui mène une lutte tenace contre l’installation du Centre de retraitement des déchets nucléaires de la Hague, mais aussi contre la construction de la centrale nucléaire de Flamanville, dans le Cotentin. A Caen, le panorama de l’extrême gauche ne se limite pas à la LCR. En effet cette ville a vu se développer une des sections de province les plus importantes de l’OCR (Organisation communiste Révolution !), devenue l’OCT (Organisation communiste des travailleurs) en décembre 1976. Et là, l’auteur nous laisse sur notre faim : il nous en dit peu sur la naissance de cette organisation, dont la majorité des militants semblent provenir du PSU local. En 1976, les effectifs de l’OCT sont deux fois supérieurs à ceux de la Ligue. On ne connaîtra pas non plus les raisons du retour des militants de l’OCT (tous ? une partie ?) à la LCR en 1979-80. On aimerait, bien évidemment, en savoir plus.
Malgré ces vicissitudes, les révolutionnaires – la majorité d’entre eux – sauront s’unir lors des municipales de 1977, et la liste OCT-LCR-LO, menée par le jeune cheminot de l’OCT François Verney fera le beau score de 7,69% des suffrages exprimés, culminant à 12,9% ou 10% dans les quartiers ouvriers de la Guérinière et de Calmette.
Un travail précieux, dont nous souhaiterions la refonte, sous forme d’article, pour une publication, pourquoi pas, dans les colonnes de Dissidences. En tout cas un travail qui devrait inciter un historien à se lancer dans l’étude, non encore réalisée, à notre connaissance du moins, de Révolution ! et de l’OCT.

Salles Jean-Paul.

 

Michel LEQUENNE, Le trotskisme. Une histoire sans fard, Paris, Syllepse, 2005, 360 pages, 24 euros.

On est impressionné par la durée de la vie militante de M. Lequenne, presque un demi-siècle, par la variété de ses talents, enfin, pour nous qui le connaissons, par son enthousiasme toujours intact. Ce qui fascine aussi chez le personnage, c'est sa fidélité à un engagement de jeunesse, à un courant politique parfois réduit à l'état de groupuscule. Ce qui est enfin admirable, c'est son désintéressement total, qui lui a fait préférer le combat pour ses idées plutôt que celui pour des postes. Il a parcouru son époque, animé par la volonté de changer radicalement ce monde pour éviter, comme il nous le dit à la fin de son ouvrage, qu'il ne tombe dans la barbarie. M. Lequenne propose donc avec ce livre sa première étude de longue haleine sur l'histoire du trotskysme, après avoir écrit divers articles sur le sujet (1). Son propos, classiquement et inévitablement chronologique, alterne, et c'est là plus original, une vision historique relativement traditionnelle, appuyée sur de nombreux développements quant à la situation française et/ou internationale, avec le " contrepoint de l'auteur ", qui évoque son parcours individuel dans la période étudiée (anticipant sur ses Mémoires à paraître) et une mise en perspective des sources et livres déjà parus, souvent (et justement) critiqués. Regrettons cependant l'absence de certains travaux récents, comme ceux de Céline Malaisé sur la seconde guerre mondiale ou de Karim Landais sur l'OCI.
Cet ouvrage apparaît d'abord comme le bilan d'une vie militante. Si M. Lequenne et ses camarades ont réussi parfois, malgré un très petit nombre, à soulever des montagnes - nous pensons à leur engagement précoce et courageux en faveur de la lutte des Algériens pour leur indépendance - alors que les "mastodontes" de la gauche s'enlisaient dans une politique à contre-courant des grands vents de l'histoire, ils ont par contre échoué à créer des organisations puissantes. Le goût du débat les a entraînés dans des polémiques infinies, dans des guerres fratricides où entraient souvent beaucoup plus de passion que de raison. Les presque 50 ans de militantisme de M. Lequenne ont été aussi 50 ans de haine pour Lambert, haine inextinguible digne d'une tragédie à l'antique.
Par ailleurs, l'auteur appuie sa propre légitimité sur sa continuité trotskyste et sa bonne foi, condamnant d'emblée la " fausse " neutralité universitaire. Ce qui laisse, avec l'absence d'explicitations de certaines données qu'il considère comme connues d'avance (révolutionnaire, révisionniste, dégénéré), la porte ouverte à une histoire imprégnée de subjectivisme. Ainsi, en dehors d'une sous-estimation du stalinisme plusieurs fois notée, exonère-t-il Trotsky de toute erreur. Ainsi qualifie-t-il tel groupe, individu ou orientation de sectaire, atteint de dogmatisme, considérations éminemment politiques. Ainsi insiste-t-il beaucoup sur l'analyse de la nature de l'URSS, de la Yougoslavie et autres démocraties populaires, en énonçant ses propres jugements sur la question. Il renvoie d'ailleurs dos-à-dos Pablo et Lambert, coupables selon lui d'avoir privilégié une des contradictions liées à la nature d'une URSS tiraillée entre révolution et contre-révolution, lui-même et d'autres se situant au contraire dans un juste milieu, une " ligne de crête " (page 264).
Toutefois, plusieurs vérités utiles sont rétablies, tel ce rappel que la majorité du PCI unifié de 1944 fut constituée des minorités du Parti ouvrier internationaliste et du Comité communiste internationaliste de la Seconde Guerre, ou sur le rôle de Marcel Bleibtreu dans la lutte contre le cours politique proposé par Michel Pablo. De même, les propositions d'explications des principales scissions de la section française, celle de 1948 ou celle de 1952, sont des synthèses utiles avec lesquelles il faudra désormais compter.
Ce sont sans doute les pages que l'auteur consacre à Michel Raptis, dit Pablo, qui nous apprennent le plus de choses, sur la IVème Internationale et sur ce personnage hors du commun. Il prend la direction de l'organisation et, après avoir eu le rôle positif de rassembleur dans l'immédiat après-guerre, il tente de lui faire partager sa conviction qu'une Troisième Guerre mondiale est sur le point d'éclater, au tout début des années 1950. Michel Lequenne décrit parfaitement la stratégie que Pablo impose alors de manière autoritaire à un mouvement réticent, l'"entrisme sui generis", c'est-à-dire en France l'adhésion forcée au Parti communiste et l'organisation en son sein de " cellules dormantes ", dirions-nous aujourd'hui, dans l'attente d'un avenir plus favorable. La peur de voir les trotskystes européens éliminés par l'Armée rouge, en cas de guerre et d'invasion de l'Europe occidentale par l'URSS, comme cela avait été le cas en Chine, semble avoir été à l'origine de cette stratégie aux conséquences gravissimes pour le mouvement.
Notons enfin, avec regret, la faible part consacrée à l'histoire de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) après 68, organisation dont Lequenne fut pourtant un des dirigeants. Et pourtant, cette branche du trotskysme, vivifiée par les événements de Mai, se montra capable de s'adresser au peuple, au lieu de se livrer à des combats intergroupusculaires desséchants. En effet, elle sut participer à de nombreuses campagnes électorales, se frotter aux travailleurs de ce pays en privilégiant le militantisme dans les syndicats, tout en étant capable d'initier des mobilisations de masse dans son secteur de prédilection, la jeunesse. Et jamais en France - sauf peut-être dans les années 1920 à l'initiative du PC - une organisation ne mena une action aussi longue, dans les années 70, parmi les soldats du contingent, contribuant à faire reculer l'arbitraire et la brutalité des chefs dans cette zone de non-droit qu'était l'armée française. De cela M. Lequenne ne dit rien, choisissant d'arrêter ses développements fournis avec 1968, pas plus qu'il ne note suffisamment que la Ligue fut une extraordinaire école de formation - à laquelle il apporta d'ailleurs sa contribution comme formateur et journaliste - pour toute une partie de la génération des baby-boomers. Quant aux rivales trotskystes de la LCR, Lutte ouvrière (LO) et l'Organisation communiste internationaliste (OCI), elles sont totalement absentes de son récit. Le livret iconographique est malheureusement trop succinct, proposant par trois fois des photos du même meeting au détriment de clichés plus larges de militants: mais là, on se heurte à la difficulté de rassembler les témoignages iconographiques sur la période 1939-1968, dispersés dans de trop nombreux dépôts d'archives ou "dormant" chez des particuliers, d'autant plus qu'il s'agit d'un champ d'études jusqu'à présent négligé.
Cet ouvrage, qui emprunte à la fois à la chronique et au témoignage plus ou moins partisan, pour intéressant qu'il soit, nous apporte donc surtout des éléments sur la perception de l'histoire du trotskysme, plus spécialement de la IVème Internationale " officielle ", par un de ses dirigeants historiques, mais ne parvient pas à proposer une vision suffisamment sereine et complète, ce qui ne peut résulter que d'un travail forcément collectif, sur des bases et des problématiques scientifiques.

Jean-Guillaume Lanuque, Jean-Paul Salles.


P.S. Normalement ce compte rendu de lecture aurait dû résulter d'un dialogue à trois voix. Hélas, Karim Landais a décidé de mettre fin à ses jours fin juin. Que sa famille soit assurée de notre profonde sympathie, en notre nom et en celui de la rédaction de Dissidences, en ces moments douloureux. Karim était l'auteur d'un mémoire de DEA prometteur : "Un parti trotskyste. Eléments pour une socio-histoire des relations de pouvoir : introduction à une étude de l'OCI-PCI", Dijon, Université de Bourgogne, 2004. Nous avions participé avec lui à une journée d'étude sur le trotskysme à l'Université de Dijon en novembre 2004. Il manquera beaucoup à la recherche sur les mouvements révolutionnaires.

(1) M. Lequenne, "Continuité et discontinuité du "lambertisme". Contribution à l'histoire d'une dégénérescence", Critique communiste n°7, mai-juin 1976, p.120-145, et ses 3 volets des "Notes sur notre histoire", parus dans la même revue, numéros 148, 149 et 151. M. Lequenne est aussi l'auteur d'une synthèse sur "Trotsky et le trotskysme" parue dans l'Encyclopaedia universalis à la fin des années 1970, voir l'édition de 2002, Tome 22, p. 1025-29.

 

 

Jean LE ROUX, Voyage dans le passé. 1927-1947. Autobio, sl., éditions perso (auto-édition), 2004, 154 pages, 15 euros

Qu'un vieux militant trotskyste (tendance IVe Internationale " officielle ") publie ses mémoires, voilà qui attire immédiatement notre attention. D'autant que l'individu en question a milité au PCI dans les années d'après guerre à Brest, en compagnie d'André Calvès, figure connue (voir le compte-rendu sur son Sans bottes ni médaille sur ce site). Effectivement, Jean Le Roux évoque à travers quelques anecdotes son engagement (il est devenu trotskyste en 1945 après un bref passage par le PCF), en particulier la participation aux élections législatives ainsi qu'au référendum de l'année 1946. Ce passage vaut au lecteur quelques portraits de militants et militantes (dont de véritables héros de retour des camps de concentration nazis pour cause d'édition d'un journal communiste-révolutionnaire avec des soldats allemands), le militantisme à travers la vente du journal à la criée, les réunions de cellules, plusieurs anecdotes sur le poids (écrasant et physique) du PC. On y retrouve d'ailleurs l'hostilité forcenée des staliniens vis-à-vis des trotskystes, en adeptes de l'entrave physique et de la diffamation, qui témoignent indirectement de l'activisme dont faisaient preuve leurs adversaires lorsqu'ils estimaient à deux ou trois cent le nombre de militants dans le Finistère alors qu'ils n'étaient qu'une quinzaine ! On y apprend aussi que le SWP américain " entretenait " certains militants particulièrement démunis, par l'envoi de colis de vêtements. L'ambiance du militantisme dans cette période est bien rendue, y compris par des moments amusants, comme l'intervention de Le Roux dans un meeting du MRP prônant la multiplication des naissances où il gagne la salle en fustigeant le parti du lapinisme intégral.
Mais finalement, l'engagement proprement politique n'occupe que les 30 dernières pages d'un récit qui en compte 150. Dans le reste du volume, Le Roux raconte son enfance, son milieu familial, son entourage, ses occupations durant la guerre ou encore ses commentaires sur le déroulement de celle-ci. Le tout est teinté d'un humour gaulois et d'une facétie pleine de gouaille. C'est dire que ces pages se lisent sans déplaisir comme un témoignage sur l'enfance pauvre dans l'entre-deux guerres, avec des détails très intéressants sur les conditions de vie quotidienne durant la guerre, auxquels sont mêlés de nombreux développements sur les événements historiques du temps, marque de ce rapport très étroit qui lie l'histoire aux militants trotskystes… Toutefois, ayant fait le choix de se concentrer sur les deux premières décennies de sa vie, Jean Le Roux arrête son récit au moment de son départ en Allemagne pour le service militaire. Reste un témoignage qu'on aurait souhaité chronologiquement plus long, mais qui se lit avec plaisir et illustre l'angle positif du vécu trotskyste. On attend la suite des engagements de l'auteur, qu'il laisse deviner au détour d'une phrase, ici ou là, après cette mise en appétit qui se conclut trop tôt.

G.U. et J-G.L.

 

Jean-Jacques MARIE, Trotsky. Révolutionnaire sans frontières, Payot, Paris, 2006, 624 pages, 28 euros. juin 2006*

Devant la parution de cette nouvelle biographie de Trotsky en langue française, on peut se poser d’emblée une question pour le moins gênante : faire paraître ce livre, alors que le magnum opus de Pierre Broué n’a que 17 ans, qui plus est écrit par un des derniers historiens réputés de l’OCI, devenu CCI du PT, ne vise-t-il pas à une relative relecture de l’histoire des origines du mouvement par un spécialiste resté dans « l’orthodoxie » militante ? En fait, le Trotsky de J.-J. Marie, qui complète sa trilogie entamé avec Staline et poursuivi avec Lénine, est surtout un abrégé de l’œuvre de Broué, une présentation plus légère et allant à l’essentiel du personnage fondateur des trotskysmes actuels. D’une lecture aisée et agréable, cette biographie n’apprendra rien de nouveau aux familiers du sujet. Tout au plus pourra-t-on découvrir que l’auteur est partisan de la thèse de l’assassinat de Sedov contre l’hypothèse de l’erreur médicale de Jean-Michel Krivine et Marcel-François Khan. Sans se priver de souligner certains défauts du révolutionnaire russe, tel un sens de la famille très peu développé et une certaine rigidité politique, écartant tout ce qui peut le distraire de la lutte, Jean-Jacques Marie témoigne par quelques signes discrets de son adhésion au trotskysme : il critique la position immature de Trotsky après sa rupture avec Lénine quand à la nécessité d’une organisation solide, ou réaffirme l’analyse de l’URSS comme étant malgré tout un progrès pour le développement économique et social (sans parler de une ou deux piques à destination de la LCR). Enfin, il profite de l’occasion pour signaler la vivacité toujours actuelle de l’antitrotskysme, qui correspond selon lui à l’urgence de l’enseignement de Trotsky face à la mondialisation et à ses ravages. Idéal pour une première approche, ce livre s’avère donc moins intéressant et constructif que son Staline et son Lénine.

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

Ngo VAN, Au pays d’Héloïse, Paris, L’Insomniaque, 2005, 114 pages, 15 euros.

L’auteur est un des fondateurs et acteurs du mouvement trotskyste dans le Viet-nâm colonial, histoire qu’il a développée dans l’excellent Viêt-nam 1920-1945. Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale et dans son autobiographie, Au pays de la Cloche fêlée, tribulations d’un Cochinchinois à l’époque coloniale (L’Insomniaque, 1995 et 2000). Au pays d’Héloïse devait constituer le second volet de cette autobiographie. Hélas, la mort de Ngo Van au début de l’année 2005 n’a pas permis de mener à bien ce projet. Néanmoins, les éditions L’Insomniaque ont décidé de publier les premiers chapitres de ce récit inachevé, marqués par une certaine poésie de l’écriture.
Cela nous vaut quelques pages sur l’arrivée de Ngo Van en France en 1948, sa convalescence liée à la tuberculose dans un sanatorium de Cambo, ses conditions de vie souvent précaires, ses périples dans différentes usines (Simca à Nanterre, Mors à Clichy) avec la stigmatisation de l’exploitation ouvrière : discipline, hiérarchie, mais aussi solidarité ouvrière (dont son amitié avec Paco Gomez, ancien de la guerre d’Espagne), malgré une certaine déception à l’égard d’ouvriers plus ancrés dans le conformisme qu’intéressés par la politique. On a également droit à quelques notes, hélas très fragmentaires, sur le sort des Vietnamiens amenés en France comme tirailleurs et ouvriers en 1939 et sur l’activité des trotskystes vietnamiens en France dans les années d’après-guerre. Rapidement, Ngo Van va rompre avec les trotskystes pour militer dans la mouvance « ultra-gauche », en particulier à travers sa rencontre avec Sania Gontarbert et l’adhésion à l’Union ouvrière internationale (qui éclate en 1952). Il marque à ce propos son désaccord avec le soutien même critique des trotskystes à Ho Chi Minh et au Vietminh ainsi qu’à la Yougoslavie de Tito, qu’il alla voir avec les brigades initiées par ceux-ci.
La seconde partie du volume est constituée du reprint de plusieurs articles qu’il a écrit entre autre dans ICO (Informations et correspondances ouvrières) ou dans les Cahiers de discussion pour le socialisme des conseils. Ngo y fait part de son hostilité à l’égard des partis léninistes, embryons d’Etat et fourrier d’une nouvelle classe exploiteuse, et évoque les événements de Mai 68 tels qu’il les vécut à l’usine Jeumont-Schneider, ainsi que l’histoire du Viêt-nam. Ce livre, chaleureusement préfacé par les éditeurs, dont il était proche, qui rappellent sa vie avant 1948, avec quelques piques anti-trotskystes de rigueur, est également un hommage à l’artiste Ngo, qui était peintre et photographe à ses heures. Une sélection de ses tableaux, en couleur, est proposée, ainsi que des photos de lui-même ou de ses proches. Le témoignage d’Hélène Fleury, qui se rendit avec lui au Viêt-nam en 1997, complète cet ensemble attachant.

Jean-Guillaume Lanuque et Georges Ubbiali

 

François PACCOU, La diversité idéologique d'un groupe militant. Le cas d'une cellule de la Ligue communiste révolutionnaire, mém. maîtrise de sociologie, Université de Lille II, direction Bruno Duriez, 2003, 99 p.

En une petite centaine de pages, format standard des maîtrises désormais, voici un stimulant travail de sociologie politique. A contrario de bon nombre des présupposés sur l'homogénéité politique des militants d'extrême-gauche, l'auteur part du postulat d'une hétérogénéité de cette population, à partir de l'étude de cas empirique d'une cellule de la LCR. Vu les conditions de recrutement de cette organisation (l'adhésion s'y effectue sur des bases similaires aux partis de gauche traditionnels), il n'est pas vraiment étonnant que le constat de l'hétérogénéité idéologique y règne. Diversité qu'il constate à partir de quelques thèmes en débat (place et rôle d'Olivier Besancenot, rapport au trotskisme, appréciation de LO, identité communiste révolutionnaire) et dont les paroles des militant-e-s rapportées sont une manifestation. Basé sur 16 entretiens (sur les 20 adhérents) de la structure, ce travail d'investigation s'appuie sur les notions de générations et de trajectoires pour essayer de comprendre pourquoi et comment des prises de position aussi dissemblables sont possibles. S'il est dommage que l'auteur s'appuie peu sur les travaux universitaires ou même journalistiques sur cette organisation, en revanche, ses pérégrinations sur le terrain sont tout à fait révélatrices d'une ambition politique portée par la Ligue : renouveler les formes de l'engagement militant. Bien entendu, il est trop tôt pour savoir si cette volonté se traduira dans la pratique. De ce point de vue, ce premier travail ne conduit pas l'auteur à développer quelques hypothèses pour essayer de tracer des scénarii d'évolution. De même son rapport à l'histoire est assez marqué par une forme de " présentéisme " dommageable à la compréhension des formes de l'engagement. Comment comprendre la volonté de cette organisation de renouveler les formes du " parti " et du militantisme sans prendre en compte le bilan de 30 ans, au moins, de tentatives de construction d'un tel " parti révolutionnaire " ? Malgré ses remarques critiques, le lecteur trouvera dans ce travail les premiers éléments d'une réflexion finement menée et empiriquement fondée (les portraits de militant-e-s notamment constituent un apport précieux). On rêve de pouvoir disposer de travaux similaires sur les autres courants politiques se réclamant du trotskisme.

Georges Ubbiali.

 

Christian PICQUET, La république dans la tourmente. Essai pour une gauche de gauche , Paris, Syllepse, 2003, 128 p. 17€. Juillet 2010*

Mots clés : Jaurès, république, trotskysme, LCR, extrême gauche

Qu'un dirigeant de la LCR écrive comme un noble, l'imparfait du subjonctif inonde ce livre, passe encore. Mais qu'il se mette à théoriser la rupture avec le léninisme (1) et le trotskysme orthodoxe, ce qui amène Hardy-Barcia à conclure que « la LCR a abandonné ses idées et son programme » (2), devrait dérouter plus d'un lecteur. En tous les cas, ce livre manifeste, s'il en était encore besoin, la diversité de pensée qui existe au sein de cette organisation. Après un retour sur la situation politique française et une analyse sans concession de la politique du gouvernement Raffarin, Picquet développe plusieurs pistes pour s'opposer à la droite, tout en refondant une alternative en matière institutionnelle (changer la république), au niveau de l'Europe et, pour conclure, pour « changer de gauche ». Ajoutons-y un chapitre, bien troussé et convaincant sur la spécificité du fascisme représenté par le FN et la menace qu'il fait peser sur le pays. Picquet est cultivé, il manie les références les plus inattendues, en matière de presse le Figaro ou le Nouvel Obs sont abdondamment mobilisés, il cite également, d'un point de vue plus large, un bon nombre d'essayistes à la mode. Son propos est pourtant iconoclaste. Le modèle bolchévique a failli, explique-t-il. Ce n'est pas par un retour au passé (mythique et mythifié) que l'on peut espérer opposer une politique radicale face à la gauche sociale-libérale qui se vide de sa substance. Pour ce faire, il s'appuie nettement plus sur la tradition nationale que sur des références exogènes. La révolution française, la tradition républicaine et Jaurès semblent ainsi constituer son horizon réflexif et stratégique. Certes, en la matière, Picquet mobilise la période de 1793 et non Thermidor ou l'épisode Girondin. N'empêche que cette insistance sur l'évènement fondateur de la modernité politique française (et au-delà), l'amène à flirter bien souvent avec le paradoxe (ainsi la notion de subsidiarité démocratique, l'idée d'élection du Conseil constitutionnel ou encore l'appel à une 6 e république), voire la confusion (ainsi l'usage répété de la notion d'intérêt général qui demanderait à être singulièrement questionnée). Marx a beau avoir écrit que «  Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel  », il n'en oubliait pas de saluer les réalisations effectives de la Commune.

Georges Ubbiali

Article publié dans Dissidences, auto-édité, n° 14-15, oct. 2003-janv. 2004, p. 127

(1) Ainsi peut il écrire « ‘ le léninisme' aura incontestablement ouvert le chemin à la dégénérescence du mouvement communiste international  », p. 119

(2) Barcia (Robert), « La véritable histoire de Lutte ouvrière », Paris, Denoël, 2003

 

Christian PICQUET, Marie-Pierre VIEU, Le trotsko et la coco , Paris, Arcanes 17, 2010, 130 p., 14 €. Juillet 2010*

Mots clés : Entretien, trotskysme, communisme, stratégie, gauche, NPA, LCR, OCT

Dans ce livre d'entretiens recueillis par la journaliste Sylvia Zappi, l'ex dirigeant de la LCR discute en huit chapitres avec la responsable des intellectuels au PCF. Après avoir milité depuis 1969 dans le courant trotskyste (avec un écart de quelques années durant lesquelles il fut de l'aventure de Révolution, puis de l'Organisation communiste des travailleurs), Christian Picquet a fondé la Gauche Unitaire, qui est une composante du Front de gauche (PCF, et PG de Mélenchon). Son passé est donc clairement celui de l'extrême gauche. Il en va différemment de sa culture. Pour qui a lu son ouvrage précédent ( La république dans la tourmente. Pour une gauche de gauche , Syllepse, 2003. Compte rendu en ligne sur ce site), il est clair que les références stratégiques de Picquet s'inscrivent en référence à Jaurès bien plus qu'à Lénine. Il revient aussi largement sur cet aspect dans ce livre d'entretiens. Cela ne signifie pas cependant, qu'il y accord spontané avec son interlocutrice. C'est d'ailleurs tout l'intérêt du livre. L'un et l'autre ont beau être rassemblés dans le Front de gauche, leurs analyses et perspectives politiques différent assez sensiblement. Sur le rôle du parti, sur la place des élections, sur le rapport au mouvement social, ce sont bien souvent plus que des nuances qui séparent leurs propos. Picquet ne se prive d'ailleurs pas de rappeler le prix que le PCF a payé pour son ralliement au gouvernement Jospin, tandis que Vieu explique pour sa part que la présence des ministres communistes a empêché une dérive sociale-libérale encore plus prononcée. L'exposé par chacun d'entre eux de leur parcours militant permet d'apprécier ce qui différencie la culture de l'extrême gauche de celle d'une dirigeante appointée du PCF. Malgré les nombreuses piques qu'ils se lancent (ainsi sur l'appréciation du Front populaire, p. 115 et suiv.), il n'empêche, in fine , comme l'exprime Picquet, que l'un et l'autre se retrouvent dans la formule jaurésienne, « La République jusqu'au bout ». De ce qui pouvait apparaître de prime abord comme un livre convenu, il en ressort finalement un ouvrage assez stimulant sur les évolutions idéologiques au sein de la gauche.

Georges Ubbiali

 

Philippe PIGNARRE, Être anticapitaliste aujourd'hui. Les défis du NPA , Paris, La Découverte , collection « Cahiers libres », 2009, 182 pages, 13 €. mai 2009*

Mots clefs : trotskysme, LCR, NPA. Besancenot, léninisme, Trotsky

Queue de comète de la petite vague de parutions consacrées au NPA et à Olivier Besancenot (voir l'article bibliographique sur ce site), l'opuscule de Philippe Pignarre, là où l'ouvrage de Coustal raconte la construction en pratique du NPA, constitue la justification plus théorique de l'entreprise. D'emblée, l'auteur revendique son engagement passé -il fut militant de la LCR de 1971 au milieu des années 1980-, son livre étant même dédié à François Sabado, et justifie cette empathie en égratignant au passage d'une note certains « « spécialistes universitaires » de l'extrême gauche [qui] haïssent souvent leur sujet d'étude ! On a le droit de penser que ce n'est pas le meilleur dispositif de pensée » (p. 38).

Son objectif, comprendre le phénomène NPA, débute par un retour sur l'histoire que l'on se permettra de trouver un peu rapide et assez peu référencée relativement aux travaux de recherche récents (on pense en particulier à la thèse de Jean-Paul Salles, ou celle de Stéphanie Rizet, jamais cités) ; de même, son idée de trois générations militantes s'étant succédées depuis Trotsky semble pour le moins raccourcie... Partant du constat d'un glissement politique général à droite postérieurement aux événements de 1989, il voit avec justesse derrière le NPA plus qu'un simple effet Besancenot, et considère comme justifié une délimitation stricte du Parti socialiste et de ses alliés. Il critique en ce sens la minorité de la LCR quant à la possibilité d'agréger des courants du PS ou du PCF, et salue la dissolution de la LCR comme une preuve de courage et d'honnêteté.

En fait, son propre parcours semble lui servir à éclairer ce qu'il diagnostique comme une évolution positive de son ancienne organisation militante. Ayant abandonné son sectarisme politique au profit d'un souci plus fin des « détails », sous l'influence des analyses de Foucault et de sa propre expérience professionnelle dans le milieu pharmaceutique, il semble convaincu de l'importance d'un relâchement plus général de l'emprise du passé chez les trotskystes. Ainsi, il insiste sur les contorsionnements des trotskystes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour plier la théorie de la révolution permanente aux nouvelles réalités, y voyant une grille de lecture désormais inadaptée, tout comme la notion d'avant-garde (1).

Une opération plutôt radicale d'aggiornamento, seule alternative selon lui au sectarisme (une vision quelque peu réductrice), qu'il accompagne des apports à ses yeux éminemment positifs du mouvement altermondialiste. La principale force du NPA, à le suivre, est ainsi de pouvoir mêler militants révolutionnaires traditionnels, garants de la forme parti, et activistes anticapitalistes davantage portés sur les expérimentations diverses et l'empirisme, gages d'un nouveau programme largement ouvert, tandis que la dynamique centrale du même NPA serait d'essayer de construire un « tous ensemble » au sein duquel les questions comme le féminisme ou l'écologie risqueraient d'ailleurs d'être marginalisées. Dans cette optique, Pignarre attribue les responsabilités majeures aux révolutionnaires, de par leur expérience de la démocratie en particulier… Une analyse personnelle du phénomène NPA, à voir comme une pièce apportée pour une discussion plus large.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) « La révolution reprend son statut normal : c'est ce dont on ne peut pas faire la théorie, ce qui reste du domaine de l'imprévisible (…) » , p.78 : dans une telle optique, on pourrait presque se laisser aller à parler d'un acte de foi…

 

Olivier PIOT, L'extrême gauche , Paris, éditions Le cavalier bleu, collection Idées reçues / Grand angle, 2008, 192 pages, 20 euros, préface de Pef. mai 2009*

Mots clefs : extrême gauche, France, organisations politiques

Sous une couverture qui rappelle furieusement celle du récent ouvrage collectif La France des années 1968 chez Syllepse, l'intéressante collection « idées reçues » propose une synthèse sur l'extrême gauche, rédigée par le journaliste Olivier Piot (ancien du Monde dans les années 90, il est actuellement rédacteur en chef des Clefs de l'actualité ). é crite dans un style extrêmement vulgarisateur, avec quelques extraits occasionnels de textes importants (livre de John Reed sur Octobre, Programme de transition, textes de Marx et Engels, etc…), son point de départ typologique consiste à prendre en compte les organisations qui « (…) prônent le renversement du capitalisme par la révolution » (p.9) (1). Contrairement à d'autres auteurs -Cosseron en particulier-, ni l'altermondialisme ni les Verts (curieusement rangés chez les sociaux-démocrates) ne sont donc pris en compte.

Pas de verve assassine ici, plutôt un intérêt proche de l'empathie et une volonté sincère et honnête de réhabiliter l'extrême gauche face à bon nombre de commentateurs médiatiques, ce dont témoigne également la préface solidaire de Pef… au risque sans doute d'endosser un peu rapidement certains points de vue politiques manquant de nuance (2). L'absence de communisme criminogène est toutefois à souligner, et on peut penser que le grand public pourra globalement en tirer une meilleure appréhension et compréhension de l'extrême gauche, particulièrement sur des questions comme « les organisations trotskystes ne sont pas démocratiques », « les militants d'extrême gauche sont coupés de la réalité » ou « la « dictature du prolétariat » est incompatible avec la démocratie ». Néanmoins, si toutes les composantes de l'extrême gauche sont citées, seuls les trotskystes, pour lesquels l'auteur semble fort avoir une préférence personnelle, ont droit à une sous partie spécifique, les autres subdivisions étant dédiées à l'histoire, aux conceptions politiques défendues et à l'avenir de l'extrême gauche.

Par ailleurs, des erreurs, des oublis ou des simplifications affectent la qualité du livre. Ainsi, sans citer toutes les fautes de détail, le lecteur aura l'impression que de Barta à Lutte ouvrière actuelle, il y a une stricte continuité (tout comme entre le PCI unifié de 1944 et celui de Molinier et Frank dix ans auparavant), que Socialisme ou Barbarie était le seul groupe issu du trotskysme dans l'après-guerre à remettre en cause la notion d' é tat ouvrier bureaucratiquement dégénéré (p.38), que l'UCI était la seule organisation trotskyste d'importance à critiquer l'orientation guévariste (oubliant ou déformant les positions de l'OCI), tandis que l'importance de l'anticolonialisme dans la formation des organisations maoïstes n'est pas abordée (aucun des groupes s'en réclamant actuellement n'est d'ailleurs cité)... Quant aux communistes de gauche ou « ultra gauches », Olivier Piot les ignore superbement (3), quand bien même les limites quantitatives imposées au livre pouvaient brider le propos.

En outre, si bon nombre de questions posées sont judicieuses, il manque toutefois certaines « idées reçues », ainsi sur l'entrisme des trotskystes, sur la composition sociologique des organisations d'extrême gauche ou sur les positions du POI, plutôt négligé comparativement à la LCR et à LO. D'autres points de vue peuvent inviter au débat, ainsi de l'espoir d'une unité des trotskystes évoqué en conclusion ou de l'opinion selon laquelle « (…) de toutes les expériences qui se sont réclamées au XXe siècle du marxisme, seule la révolution russe de 1917 peut être considérée comme une révolution authentiquement communiste » (p.154). Enfin, s'agissant de sa bibliographie, elle apparaît comme trop partielle : des auteurs y figurent à foison (Bourseiller, cité pour trois livres), d'autres sont excessivement encensés (Jean-Jacques Marie pour son Le Trotskysme et les trotskystes , certainement pas son meilleur ouvrage, ou le Dictionnaire de Serge Cosseron, « Sans doute la meilleure synthèse actuelle sur l'extrême gauche française et l'histoire des organisations et courants qui la composent » , pp.189-190 [sic]), et, osons le dire, pas un mot du collectif Dissidences et du travail de ses membres depuis une dizaine d'années… Un ouvrage salutaire, vulgarisation très abordable, bien que perfectible.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Nous nous permettons à ce propos de renvoyer à notre propre essai typologique, esquissé à l'occasion de la critique d'un ouvrage de Christophe Bourseiller : http://www.dissidences.net/mouvement_communiste_divers.htm#bourseiller

(2) « Lors de la révolution d'octobre 1917, les ouvriers russes organisés en conseils (les soviets) prenaient le pouvoir » , p. 25.

(3) Au point d'écrire que « (…) seul le courant trotskyste est, dans l'extrême gauche actuelle, fondé à revendiquer une filiation rigoureuse avec le marxisme. » , p. 47.

 

Stéphanie RIZET, La distinction militante. Transformations et invariances du militantisme à la Ligue communiste révolutionnaire , thèse de doctorat en Sociologie, sous la direction de Vincent de Gaulejac, Université Paris VII-Denis Diderot, 2006, 486 p. janvier 2007*

Dans une première partie méthodologique intéressante, l'auteure se présente et explique sa démarche. Elle a travaillé à partir de 40 entretiens réalisés auprès de militant(e)s ou d'anciens militant(e)s, pour la plupart parisiens et sans responsabilités importantes dans l'organisation. A ce corpus elle a ajouté des entretiens (34) réalisés par d'autres chercheurs, plutôt en province. En comparant ces divers témoignages, Stéphanie Rizet écrit qu'elle n'est pas si loin du travail de recoupement des sources effectué par l'historien. A discuter. Mais surtout, de façon très fine, cette jeune sociologue nous explique les avantages de la proximité existant entre elle et son objet d'étude. Elle mena une véritable « observation participante », ce qui lui permet avec perspicacité d'évoquer les façons d'être entre soi, les interactions entre militants, s'intéressant surtout aux militants de base. Mais elle a dû, au moment du bilan final, prendre ses distances, faire un véritable travail de « désenchantement émotionnel », explique-t-elle.

Dans un deuxième temps, la sociologue se fait historienne, n'hésitant pas à remonter à l'origine du trotskysme. Inévitablement des oublis apparaissent et des erreurs se glissent… Ainsi lors de la célèbre grève Renault d'avril-mai 1947, le rôle capital de Barta et de Pierre Bois, militants de l'Union communiste (UC), lointain ancêtre de LO, n'est pas noté. De même, les Comités Vietnam (plus précisément CVN : Comités Vietnam National) ne succèdent pas au Front Solidarité Indochine (FSI, p. 271), puisqu'ils lui furent antérieurs, et Raymond Marcellin n'était pas Préfet de police, mais Ministre de l'Intérieur, et en même temps député-maire de Vannes (p. 261). Quant à l'AGOL (p. 128), cette Avant-garde ouvrière large dont l'existence était certaine pour les théoriciens de la Ligue, après 1968, elle n'est pas bien comprise (p.128). Par contre, la description des conditions dans lesquelles se fait le militantisme dans les années 1980 est bonne, l'importance des Coordinations lors des grèves bien notée. Cependant le poids de l'idéologie libérale (véritable « déferlante ») entraîne une importante baisse des effectifs militants, ceux qui restent (pas plus de 1000 dans les années 1980) faisant le dos rond, de « pionniers » devenant « résistants » ou « passeurs ». Avec 1995, le renouveau de la conflictualité bénéficie à la LCR. Ses militants participent à la recomposition du champ syndical (naissance de Sud) et politique (AC, DAL, SOS Racisme et surtout Ras le front…). La LCR a même des élus, dans les municipalités, au Conseil régional de Midi-Pyrénées et au Parlement européen. Cependant, l'engagement à la Ligue ne permet pas d'espérer de grands avantages. Les nouveaux militants sont plutôt animés par de hautes exigences morales, hostiles aux compromissions liées à l'exercice du pouvoir. Ils considèrent que la démocratie est le bien le plus précieux, et à la différence de la génération antérieure, « la question de la violence comme passage obligé est problématique et souvent source de malaise » (p. 224). Mais l'afflux de « sang neuf », et c'est là l'apport tout à fait précieux de ce travail, n'amène pas un renouvellement des discours et des manières de s'engager, les « invariances ».

Certes le statut de stagiaire a disparu à la Ligue, de même que l'usage des pseudonymes depuis 1998, mais il faut s'y exprimer dans le « langage requis ». Il y a un chemin à parcourir, un « habitus » à acquérir. C'est après un véritable rite de passage, par la formation – toujours importante – et les nombreuses discussions avec les anciens que se soude un « nous » partisan. Dans un intéressant chapitre sur l'activisme, l'auteure affirme même que ces nombreux échanges sont source de réassurance, car débattre permet de « serrer les rangs », d'éviter le surgissement du doute. De même, le fait d'appartenir à une avant-garde impose aux militants un certain nombre d'obligations – « noblesse oblige ». Certes ce sentiment ne transforme pas – ne transforme plus – les militants en professeurs rouges, les militants d'aujourd'hui prétendant plutôt aider à « l'auto-organisation ». Voyant ce que son développement a de schématique, l'auteure nuance, et reconnait que le niveau d'exigence varie, selon les cellules ou les sections. L'utilisation du travail récent de Cyrille Rougier sur la LCR de Bordeaux lui aurait permis d'aller plus loin dans cette direction (1).

Il semble bien que, comme au Parti communiste, il y ait pour l'adhérent de la Ligue implication de la totalité de l'être dans l'engagement, pour preuve le fort taux d'endogamie observé dans ce milieu militant. Mais la Ligue, contrairement au PCF de la belle époque, n'a pas les moyens de contrôle institutionnel. Le mode de vie militant résulte donc de l'intériorisation du modèle idéal du militant. Les nouveaux adhérents sont appelés à faire un « travail sur soi » pour correspondre à cet idéal, ainsi ce jeune ouvrier qui se décrit : « Moi, jeune prolo, je n'étais pas différent des autres, j'avais des photos de cul dans mon placard. Et grâce à la Ligue…je suis devenu, j'espère, féministe » (p. 336). Cette cohérence du mode de vie militant aboutit à une forme de distinction pour soi, pour ses pairs, vis-à-vis de l'extérieur.

Un ouvrage dense et bien écrit, dont on peut certes discuter tel ou tel passage, mais qui apporte un éclairage supplémentaire sur la Ligue qui, décidément, continue jusqu'à aujourd'hui à être un lieu d'apprentissage. Et comme le remarque Stéphanie Rizet : « On peut se demander si le peu de ressentiment dont font aujourd'hui preuve les militants de la Ligue à l'égard de leur ancienne organisation ne tient pas justement en partie à cette capacité de l'organisation à faire de ses militants de brillants animateurs et meneurs… comment en vouloir à l'organisation qui vous a formé » (p. 323).

Salles Jean-Paul.

(1) Cyrille Rougier, La vie personnelle dans le militantisme d'extrême gauche. Les relations d'interdépendance entre sphère publique et sphère privée , Mémoire de M1 sous la direction de Michel Jamet et Laetitia Bucaille, Bordeaux II, 2005. En fait il n'est question que de la LCR.

 

Jean-Paul SALLES, La Ligue communiste révolutionnaire et ses militant(e)s (1968-1981). Etude d'une organisation et d'un milieu militant. Contribution à l'histoire de l'extrême gauche en France dans l'après-mai 1968, Université de Paris I, Thèse pour le doctorat en histoire, sous la direction de Michel Dreyfus, 2004, trois volumes, 840 pages.

Après avoir soutenu en 1999 un mémoire de DEA préalable (1), Jean-Paul Salles nous livre le fruit d'un long travail avec cette copieuse thèse en trois volumes (le dernier étant entièrement consacré aux annexes). Le fait est suffisamment rare dans l'étude du trotskysme pour être signalé. Par ailleurs, plutôt que de s'intéresser aux circonvolutions d'une histoire politique interne mouvementée, J.-P. Salles a choisi de concentrer son attention sur les militants. Pour ce faire, il a adopté un plan chronologique en deux parties (avant et après 1973) et thématique en une, dédiée à la culture politique de la LCR.
Si le premier chapitre sur la fondation de la LC reste relativement classique, arpentant des terrains connus, le propos devient nettement plus intéressant avec les chapitres suivants, consacrés à l'action militante. J.-P. Salles s'intéresse alors à la priorité donnée au travail ouvrier, lié aux efforts en direction des " périphéries " (le milieu de l'éducation, en particulier), sans insister plus que de raison sur le militantisme électoral. A cet égard, les tableaux et surtout les cartes (sur les sections de la LC en 1972, le nombre de militants en 1976 ou les structures régionales de la LCR) sont d'un grand intérêt, et complètent utilement les multiples développements sur tous les champs d'activités de l'organisation, confirmant cette image d'une formation ouverte sur tous les terrains, non sans difficultés d'ailleurs, du féminisme au régionalisme en passant par l'armée ou la paysannerie.
La troisième partie s'avère plus novatrice, en abordant, outre le classique travail de formation des militants, les diverses influences culturelles présentes à la Ligue, et surtout l'hétérogénéité des générations ou des milieux professionnels, et la difficulté de les faire cohabiter. Le dernier chapitre est également précieux, dans la mesure où il aborde la " crise du militantisme ", c'est-à-dire l'activisme qui peut conduire à des questionnements, des démissions ou même des suicides, et contribue à expliciter le " turn-over " très important de l'organisation. Quant au troisième volume d'annexes, particulièrement épais, il contient nombre d'éléments utiles, parmi lesquels on citera les nombreuses notices biographiques (sur 50 pages tout de même !), la reproduction des seize entretiens réalisés avec des militants, ainsi qu'une vingtaine de documents divers (principalement des lettres). Un travail qui devient dès à présent incontournable, et qu'il conviendra de poursuivre en approfondissant certains des thèmes abordés et en appliquant le même traitement à l'OCI et à LO…

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Salles Jean-Paul, La Ligue Communiste, tentative de construction d'un parti révolutionnaire en France après mai 68, mémoire de DEA, Université de Poitiers.

 

Michel SERAC, 1789 1917. Défense des Révolutions , Paris, Selio, 2008, 382 pages, 24 euros. mai 2009*

Mots clés : Révolution française, révolutions russes, historiographie, trotskysme

Agrégé de lettres, Michel Sérac livre un ouvrage quelque peu hybride, clairement politique, dans la lignée du trotskysme « lambertiste » (d'où un style affectionnant les fréquentes questions lancées au lecteur, d'où également des attaques virulentes contre la LCR), mais également proche de l'analyse historique, en dépit d'un plan quelque peu décousu. On y trouve donc à travers des chapitres entiers un exposé relativement exhaustif des analyses du PT -le livre a été écrit autour de 2007-, dénonciations de la mondialisation et des agissements de l'UE, de la régionalisation, destruction des conquêtes progressives obtenues en France par le prolétariat… Ce qui rejoint la défense de la Grande Révolution. Sur le plan historique, sont critiqués à la fois les journalistes ayant écrit sur le trotskysme « lambertiste », Bourseiller et Nick en particulier (1), ainsi que les historiens ayant fait leur beurre de la dénonciation du communisme marxiste, sans oublier les nouveaux programme d'histoire du lycée, qui, s'ils semblent effectivement évacuer la révolution russe, ne peuvent toutefois pas pour le moment aller contre la liberté de l'enseignant.

Notons toutefois que la conception de l'histoire de Michel Sérac semble un petit peu datée, refusant d'incorporer des apports plus récents, comme l'idée de « culture de guerre ». Certes, ses analyses sur les prises de position historiographiques de Nolte, Furet et Courtois touchent généralement justes. Mais trop souvent, c'est pour alimenter une thèse qui n'est finalement que la tête bêche de celle qu'il dénonce, la conception policière de l'histoire. Voir en effet dans les entreprises éditoriales de Furet, Courtois et consorts un complot dûment orchestré visant à déconsidérer de manière définitive les efforts de tout mouvement ouvrier, les revendications de socialisme ou les velléités de révolution, frise par trop l'artificiel. Que ces auteurs aient mis à profit un contexte géopolitique favorable qui répondait à leurs présupposés politiques, oui ; qu'ils aient judicieusement utilisés leurs relations médiatiques et d'une certaine intelligentsia parisienne, assurément ; qu'ils aient ainsi occupé le devant de la scène et retiré les fruits d'une véritable mode historiographique, probablement. Quant à y voir la main financière de l'impérialisme états-unien machiavélique jusque dans les moindres détails…

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Voir nos propres critiques des productions de ces auteurs dans les numéros 1 et 11 de Dissidences – BLEMR .

 

Jacques SIMON, Comité de liaison des trotskystes algériens , Paris, L'Harmattan, collection CREAC Histoire, 2008, 378 p., 33 €. novembre 2008*

La collection dirigée par l'historien Jacques Simon poursuit son intense travail éditorial, en s'écartant en partie de sa période et de son thème de prédilection, à savoir le combat du mouvement national algérien derrière Messali Hadj, de l'entre-deux-guerres jusqu'à l'accession de l'Algérie à l'indépendance (voir par exemple notre recension du Massacre de Mélouza sur ce site). Avec ce volume, on bénéficie d'un éclairage, par une sélection de documents, sur l'organisation des trotskystes algériens à compter des années 70, dont Jacques Simon fut une des chevilles ouvrières : à partir de la commission algérienne de l'OCI, puis du Groupe marxiste africain à la fin des années 60, deux cellules virent d'abord le jour, regroupées ensuite sous le patronyme de Comité de liaison des trotskystes algériens, puis d'Organisation socialiste des travailleurs en 1980, la matrice de l'actuel Parti des travailleurs algérien.

Les textes sélectionnés et publiés sont essentiellement des articles parus dans la presse du groupe, L'étincelle (revue théorique) et Tribune algérienne (bulletin d'information), ou dans le journal Informations ouvrières , ainsi que des textes adoptés par le groupe ou des extraits de brochures (« Pour un syndicat étudiant indépendant et démocratique » de 1979, en particulier), ce qui nous permet d'appréhender avec précision la délimitation idéologique du CLTA. Partageant un certain nombre de présupposés avec l'OCI, il condamne sans ambiguïtés le FLN et définit l'Etat algérien comme un Etat bourgeois, à direction d'abord bonapartiste sous Ben Bella, puis militaro-policier sous Boumediene, toujours dans la dépendance de l'impérialisme français. Aucune confiance donc dans les potentialités socialistes du nouveau régime, à la différence d'un Pablo.

Le programme défendu s'articule autour de la revendication d'une Constituante, qui va de pair avec la mise en place d'un gouvernement ouvrier et paysan, l'introduction des libertés fondamentales, d'un syndicalisme réellement indépendant, de la laïcité et d'une véritable réforme agraire. Le milieu des années 70 est d'ailleurs diagnostiqué par les articles présents comme l'approche d'un affrontement entre la population et l'Etat algérien, espoir d'une crise révolutionnaire, à partir des mouvements de grèves qui s'amplifient et du « printemps berbère ». Un ensemble incontournable pour s'atteler à l'écriture d'une histoire encore à faire, celle du trotskysme algérien.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Julien SONESI, L'implantation électorale des mouvements trotskistes de 1945 à 2002, maîtrise d'histoire, Université de Bourgogne, ss. dir. Jean Vigreux, 2004, 182 p.

Qui ne serait pas immédiatement attiré par une étude portant sur ce thème ? Hélas, le résultat n'est absolument pas à la hauteur des espoirs suscités. Si le jeune chercheur essaie de contextualiser les périodes électorales par l'activité sociale (grèves, mouvements protestataires, guerres et dimensions internationales), les points laissant à désirer dominent largement ce travail. Certes, on y trouve de belles cartes électorales (en couleur et en annexes), en particulier des résultats de LO, mais pas de travail sérieux d'analyse desdits résultats. La presse des organisations a été peu utilisée, au profit du Monde ou des différentes éditions de L'année politique, économique, social en France. On y trouve une collation a minima des résultats électoraux. Ainsi, le nom des candidats (pour ne rien dire de leur sociologie) ne figurent même pas dans le travail. La collation même des résultats est présentée a minima. Alors qu'on était en droit d'attendre de longs tableaux présentant l'ensemble des résultats par type d'élection, ces informations ne sont pas fournies, sauf exception pour telle ou telle élection. Quant ils le sont (par exemple pour l'élection municipale de 1967), les tableaux récapitulatifs sont faux ! L'idée d'une comparaison des résultats électoraux des différentes familles, à partir de l'entrée des cultures politiques, est absente. De surcroît les erreurs émaillent le texte, ainsi de l'usage de la notion d'entrisme, utilisée à tort et à travers (pour les partis, mais aussi pour les syndicats ou les associations). Le fait que les bulletins intérieurs soient réservés aux seuls dirigeants de LO (p. 61) ou que la CFDT intervient en 1956 (rappel : cette dernière est crée en 1964), le GRS comme groupe sympathisant de l'UCI (p. 107) sont d'autres illustrations de ce type d'erreurs. Enfin, les jugements à l'emporte pièce (échec définitif, confusion entre implantation électorale et implantation sociale) finissent par décrédibiliser ce travail portant sur un thème tout à fait novateur. En émerge quelques vagues repères sur un sujet qui reste à explorer.

Georges Ubbiali.

 

Benjamin STORA, La dernière génération d'octobre, Stock, collection " un ordre d'idées ", Paris, 2003, 288 pages, 20 Euros

Nous n'avions pas parlé, au moment de sa parution, de ce témoignage important, œuvre d'un historien réputé, spécialiste de la guerre d'Algérie, qui revenait sur son engagement au sein de l'Organisation communiste internationaliste des années 70 jusqu'au milieu des années 80. Il s'agit pourtant d'un livre dans lequel Benjamin Stora se révèle beaucoup, évoquant son enfance de juif en Algérie et le traumatisme que constitua le départ définitif vers la métropole, pour lui, sa sœur et plus encore pour leurs parents.
Mais le cœur de l'ouvrage réside bien sûr dans le choix de l'investissement politique à la suite des événements de mai 1968. Attiré par le sérieux et la rigueur, sinon l'intangibilité, de l'OCI (avec son refus d'être à la marge lié au souci d'apparaître comme une composante pleine et entière du mouvement ouvrier), Benjamin Stora intègre l'organisation et en gravit peu à peu les échelons : en 1973, il est permanent et responsable du travail lycéen, puis membre du Bureau national de l'AJS (Alliance des jeunes pour le socialisme) ; en 1975, responsable de la région parisienne pour l'AJS ; en 1976, responsable de l'AER (Alliance des étudiants révolutionnaires). Et en 1977, il intègre le Comité central de l'OCI, lieu de rencontre de trois générations militantes, dont il fera partie jusqu'en 1984, au moment de l'exclusion de Stéphane Just, un des dirigeants historiques de l'organisation, qui le marqua profondément. La même année, il était devenu le responsable national du travail étudiant, et de 1978 à 1982, il fut en charge de la région Picardie. Tout en retraçant ce parcours, Benjamin Stora évoque certains des aspects du trotskysme de l'OCI les plus caractéristiques, un rapport ambigu à la violence, l'importance des objectifs chiffrés, le contrôle centralisé de la vie des cellules, etc...
Il retrace également sa prise de distance très progressive vis-à-vis de l'organisation, l'insinuation du doute comme lors de l'affaire Varga, un dirigeant venu d'Europe de l'est, et des violences exercées contre ses partisans ou avec l'exclusion de Charles Berg, alors trésorier de l'OCI, son opposition au vote Mitterrand dès le premier tour des élections présidentielles de 1981, et l'étape essentielle de son abandon du poste de permanent politique à la fin de cette même année, au moment de la transformation de l'OCI en PCI. La naissance de sa fille en 1979 joua aussi un rôle dans cette volonté d'insertion sociale extra-politique, qui passa par l'entrée dans le monde universitaire avec la soutenance de deux thèses, d'histoire et de sociologie. Quant à la rupture proprement dite, elle s'inscrit dans un mouvement d'ensemble qui entraîna toute une part de cette génération des années 70 en direction principalement de l'étape très hétérogène de Convergence(s) socialiste(s) (voir le travail de Guillaume Trèves, Du trotskysme au parti socialiste : rencontres et ruptures dans la jeunesse autour des années quatre-vingt, mémoire, IEP de Paris, 1992). A cet égard, on peut néanmoins contester le titre choisi pour l'ouvrage, dans la mesure où d'une part il est difficile de mesurer dans l'état actuel des travaux l'ampleur réelle de l'investissement générationnel trotskyste de l'après-mai 68, et où d'autre part le mythe d'Octobre semble toujours jouer un rôle notable dans l'idéologie trotskyste, en particulier dans celle du CCI du PT…
Ecrit sans réelle acrimonie et volonté polémique, mais avec un indéniable sens critique dans ce retour sur son passé, le témoignage de Benjamin Stora constitue un élément incontournable pour qui s'intéresse à ce courant du trotskysme, même si l'auteur effectue un grand écart entre l'étude historique (il confirme ainsi que la scission de la LCR en 1979 fut aidée par l'OCI, et estime que la moindre visibilité de l'OCI dans l'opinion publique résultait, dans les années 70 tout au moins, de l'absence de communication de la part de l'organisation elle-même) et l'autobiographie, au bénéfice de cette dernière…

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

nous contacter