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- Maurice AGULHON, Histoire et politique à gauche, Paris, Perrin, 2005. - Anna ALTER et Perrine CHERCHEVE, La gauche et le sexe. Ségolène, François, Dominique, Olivier, Arlette et les autres… , Paris, Danger public, 2007, 224 pages, 14,50 euros - Blaise BACHOFEN, Sion ELBAZ et Nicolas POIRIER (dir.), Cornelius Castoriadis. Réinventer l'autonomie, Paris, Editions du Sandre, mai 2008, 289 p., 31 € - Alain BIHR, La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste , Lausanne, éditions Page Deux, collection Cahiers Libres, 2007, 240 pages, 16 euros - Luc BOLTANSKI, Rendre la réalité inacceptable. A propos de La production de l'idéologie dominante, Paris, Démopolis, 2008, 198 p., 15 € - Pierre BRECHON, Les partis politiques français, Paris, La Documentation française, 2005 - Luciano CANFORA, La démocratie. Histoire d’une idéologie, Paris, Seuil, collection « Faire l’Europe », 2006, 496 pages, 24 euros. - Jean-Noël CHOPART, Claude MARTIN (dir.), Que reste-t-il des classes sociales ?, Rennes, ENSP, 2004. - Antonin COHEN, Bernard LACROIX, Philippe RIUFORT, dir., Nouveau manuel de science politique , Paris, La Découverte, 2009, 786 p. 35 € - Annie COLLOVALD, Brigitte GAITI, dir., La démocratie aux extrêmes. Sur la radicalisation politique, Paris, La dispute, 2006, 338 p. - Alain CORBIN, Le village des « cannibales », Paris, Aubier, 1990, réédition chez Flammarion, Collection « Champs », 2009, 200 p .Voir aussi le roman de Jean Teulé, Mangez-le si vous voulez, Paris, Julliard, 2009, 136 p., 17 € - Alain CORBIN, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d'un inconnu, 1798-1876, Paris, Flammarion, 1998, 352 p - Serge DERUETTE, Lire Jean Meslier. Curé et athée révolutionnaire. Introduction au mesliérisme et extraits de son oeuvre , Bruxelles, Aden, collection Opium du peuple, 2008, 416 pages, 22 euros, préface de Roland Desné - Pascal DELWIT (éd.), Où va la social-démocratie européenne ? Débats, enjeux, perspectives, Bruxelles, éditions de l’ULB, 2004. - Hal DRAPER, Les deux âmes du socialisme , Paris, Syllepse, 2008, 201 p., 18€ - Pascal DURAND (Dir.), Les nouveaux mots du pouvoir. Abécédaire critique , Bruxelles, Aden, 2007, 460 p - Michel ELIARD, Corporatisme contre démocratie politique, Paris, Selio 2007, 200 p., 12 € - Bertrand GEAY et Laurent WILLEMEZ (dir.), Pour une gauche de gauche , Bellecombe-en-Bauges, Editions du croquant, collection Savoir/agir, 2008, p.316, 20 € - Frank GEORGI (Dir.), Autogestion. La dernière utopie ?, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, 614 p. - Florence HAEGEL, dir., Partis politiques et système partisan en France , Paris, Presses de sciences po, 2007, 452 p - Denis LANGLOIS, L’utopie est morte ! Vive l’utopie !, Paris, Michalon, 2005 - Claire LEMERCIER, Claire ZALC, Méthodes quantitatives pour l'historien , Paris, La Découverte, Collection Repères, 2008, p. 120, 9,50 € - Pierre LEVEQUE, Révolutions et Républiques : la France contemporaine, Dijon, EUD, 2005, 350 pages. - Roger MARTELLI, Refondations. Pour une nouvelle force à gauche , Paris, Hors série Regards, 2007, 159 p - Charlotte NORDMANN, Bourdieu / Rancière. La politique entre sociologie et philosophie , Paris, Editions Amsterdam, 2006, 180 pages, 17 euros - Michel OFFERLE, Henry ROUSSO, dir, La Fabrique interdisciplinaire. Histoire et science politique , Rennes, PUR, 2008, 283 p., 22 € - Tarik TAZDAIT, Rabia Nessah, Les théories du choix révolutionnaire , Paris, La Découverte, Coll. Repères, 2008, pp.119, 8,5 euros - Gary TEEPLE, La globalisation du monde et le déclin du réformisme social, PU Laval, 2004
Maurice AGULHON, Histoire et politique à gauche, Paris, Perrin, 2005. L’ouvrage est « un livre d’historien » pour Maurice Agulhon, soit une réflexion sur le métier à partir d’un parcours remémoré, questionné. D’emblée, contre la trajectoire que toute reconstruction implique, Maurice Agulhon évoque le hasard, les rencontres comme les logiques universitaires ou d’édition pour se saisir de son parcours. Le livre complète a posteriori sa participation aux Essais d’ego histoire dirigés par Pierre Nora (Gallimard, 1987). Regard rétrospectif sur une carrière, Histoire et politique à gauche apparaît ainsi comme la réflexion qu’un historien s’applique à lui-même. Vincent Chambarlhac.
Anna ALTER et Perrine CHERCHEVE, La gauche et le sexe. Ségolène, François, Dominique, Olivier, Arlette et les autres… , Paris, Danger public, 2007, 224 pages, 14,50 euros. février 2008* Que voilà un sujet hautement sensible, tellement accrocheur que l'on aurait pu soupçonner ses deux auteures, journalistes à Marianne , de l'avoir réalisé avec un brin d'opportunisme et un espoir de ventes élevées. D'autant qu'en dehors de quelques interviews (dont C. Bourseiller, « expert en partis extrêmes »), l'essentiel du matériau se compose de lectures -limitées- d'articles ou de livres, avec une idée force : montrer que gauche et libération des mœurs ne riment pas si aisément ensemble. On se retrouve ainsi à lire les aventures des dirigeants socialistes, toujours masquées, les déboires du couple Royal / Hollande, ou les réticences de certains socialistes à l'égard de l'homosexualité, tout cela non sans esprit quelque peu racoleur, en soignant le style (ah, ces formules chocs !) et en mêlant les thèmes au fil de la plume, sans véritable théorisation ni réflexion approfondie (sur le sujet de la pédophilie, entre autre). Plus intéressées par le fait d'aller voir sous les jupes des filles et les dessous des garçons, les deux auteures privilégient les petites histoires au détriment de la grande, qu'elles ne maîtrisent d'ailleurs pas toujours très bien (confusion politique p.67, par exemple). Leur préférence s'oriente nettement vers une gauche « branchée » (VLR) face à une gauche coincée (LO), au risque de verser dans la vulgarité et la caricature (le bilan des Verts, p.122, est exemplaire). Leurs développements sur les trotskystes, en particulier, enfilent certains clichés et font preuve d'une indéniable superficialité (qui juge de la beauté de telle ou tel militant ?), suffisant pour juger de la valeur d'un tel ouvrage… Jean-Guillaume Lanuque
Blaise BACHOFEN, Sion ELBAZ et Nicolas POIRIER (dir.), Cornelius Castoriadis. Réinventer l'autonomie, Paris, Editions du Sandre, mai 2008, 289 p., 31 €. février 2009* Mots clés : Socialisme ou Barbarie, Autonomie, Théorie philosophique. Ce livre rassemble la plupart des interventions d'un colloque organisé en mars 2007 aux universités de Paris VIII et de Cergy-Pontoise, et se termine par le compte-rendu de la discussion entre Castoriadis et Legros lors de l'émission radio, Répliques, sur France Culture, en mars 1990. Comme le titre l'indique, le colloque s'est penché sur le concept d'autonomie au sein de l'œuvre de Castoriadis, en l'abordant autour de 3 problématiques centrales, qui constituent, chacune, une partie de l'ouvrage : les rapports de la théorie et de la praxis, la question de la démocratie et le social-historique. Les contributions sont de haute qualité, touchant parfois des sujets (trop ?) pointus (comptabilité politique, mathématiques). Le principal intérêt du livre est d'offrir, plutôt que de simples commentaires, un angle d'approche original et critique. La pensée de l'auteur de L'institution imaginaire de la société est interrogée en lien avec d'autres penseurs, d'autres courants. Ainsi, par-delà les conflits et désaccords, les articles font des rapprochements fructueux entre Castoriadis et Arendt (sur l'importance de l'imaginaire), Lefort (sur la démocratie), l' é cole de Francfort (sur la critique de la raison), les penseurs de la décroissance (critique du progrès et de l'économisme). Des problèmes aux contours plus précis sont également étudiés. Nicolas Poirier, dans son étude sur la pensée philosophique de Castoriadis au temps de Socialisme ou Barbarie, en profite pour mettre en évidence l'erreur du livre de Gottraux, par ailleurs très intéressant, interprétant le désengagement de Castoriadis, après 1968, comme une stratégie de distinction et de placement dans l'optique bourdieusienne. De son côté, l'analyse de Patrick Massa montre à quel point la critique de « la mobilité sociale » comme facteur de démocratisation était à la fois une des caractéristiques de Socialisme ou Barbarie, très peu partagée au sein de l'extrême gauche française, et marquait son positionnement sur l'autogestion et la gestion ouvrière. Dans sa contribution, Robert Legros propose quant à lui une discussion à partir d'un doute plus général - un doute légitime et central - sur la rupture réellement opérée : « On peut se demander si la pensée de Castoriadis n'est pas tributaire, en dépit de ses propres principes, d'une philosophie du progrès héritée à la fois des Lumières, de l'hégélianisme et du marxisme » (p. 142). Enfin, l'intéressant article de Bensaïd reste parfois, malgré tout, en deçà de la critique de Castoriadis de la « praxis » marxienne. De manière générale, c'est toujours l'originalité du parcours et de la réflexion de l'auteur au sein de l'extrême gauche - sa rupture avec le marxisme (inscrite dans l'article de 1964 : « le marxisme : un bilan provisoire »), préfigurant sa prétention de rompre avec tout un fil philosophique (dont fait partie, au moins partiellement, le marxisme) - qui suscite nombre de questions et de débats précieux. Plusieurs intervenants (Van Eynde, Poirier, Caumières, Tomes, …) questionnent ainsi la critique faite par Castoriadis de Hegel (plus particulièrement de la dialectique) et de Marx. Autant de réflexions riches et croisées. D'ailleurs - et c'est la seule critique que l'on puisse émettre envers ce très bon ouvrage -, il est dommage que les discussions des intervenants au colloque n'aient pas été reprises car certaines approches touchaient des territoires communs - dialectique, hégélianisme, rapport entre art et politique, … - et auraient ainsi permis des échanges enrichissants entre les différents articles. Frédéric Thomas
Alain BIHR, La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste , Lausanne, éditions Page Deux, collection Cahiers Libres, 2007, 240 pages, 16 euros. décembre 2007* Avec cet essai particulièrement stimulant, Alain Bihr explore le discours dominant, celui du néolibéralisme, sous l'angle du concept de novlangue élaboré par George Orwell dans 1984 – qui confirme ainsi s'il en était encore besoin son statut de chef d'œuvre de la science-fiction. Son but est donc de décrypter les termes les plus courants de cette vulgate, sous l'angle du retournement complet de sens, mais aussi sous celui de l'oblitération de sens, induisant une certaine orientation de toute réflexion intellectuelle afin de rendre la contestation radicale plus difficile… Il en est ainsi des charges sociales (au lieu de « part socialisée du salaire », nettement moins péjoratif !) et de la dette publique (qui masque le crédit public qui lui est indissolublement lié). Tout ceci s'inscrivant dans l'œuvre de fétichisme menée par le capitalisme. L'analyse se décline assez logiquement dans un ordre alphabétique, explorant les mots ou expressions les plus emblématiques. La plupart de ces articles se révèlent prenants et précieux : du « capital humain » qui n'en est pas un du tout, et de la « propriété », avec ses dangers sur la gestion du vivant (à travers les brevets), aux « charges sociales » qui constituent un élément essentiel du salaire collectif, en passant par la « dette publique », ou le moyen pour la bourgeoisie de s'enrichir à moindre frais (ce qui amène Bihr à renouer avec le mot d'ordre d'annulation de la dette de l'Etat), les « fonds de pension », occasion de défendre le principe de retraite par répartition, ou la « liberté » partielle, masque d'une aliénation bien réelle. A travers tous ceux-ci, c'est à une véritable synthèse de la pensée marxiste et à une analyse poussée de l'évolution du capitalisme de ces dernières décennies que l'auteur nous convie (voir en particulier l'article « mondialisation »). Non sans quelques surprises, comme pour les services publics (ici « services d'intérêt général »), dont la privatisation programmée finira par déboucher, selon Bihr, sur une renationalisation au moins partielle dans l'intérêt du capital lui même… Seuls quelques-uns d'entre eux sont un peu plus décevants, voire même ardus à lire, tel « individualité » ou « Etat », au long duquel Alain Bihr critique surtout la conception néolibérale bancale sur le sujet. Enfin, on peut noter quelques manques a priori surprenants : il en est ainsi pour le terme de révolution, utilisé en particulier par Sarkozy (voir dernièrement la « révolution verte » du Grenelle de l'environnement…). Jean-Guillaume Lanuque
Luc BOLTANSKI, Rendre la réalité inacceptable. A propos de La production de l'idéologie dominante, Paris, Démopolis, 2008, 198 p., 15 €. Novembre 2009* Mots clés : Sociologie critique, Bourdieu, gauche radicale, sciences sociales Cet ouvrage est publié en parallèle avec La production de l'idéologie dominante (1) (de Bourdieu/Boltanski chez le même éditeur), dont il constitue en quelque sorte un commentaire et un prolongement. Il y a un côté à la fois nostalgique d'une époque révolue – « ah ! le bon temps où on pouvait innover pleinement dans les sciences sociales » -, les Actes étant le vecteur privilégié de cette outrecuidance académique, en même temps qu'un côté making of de l'article. Pour le dire autrement, Boltanski parle essentiellement à ses pairs. Il s'agit d'évoquer pour un public de connaisseurs les conditions dans lesquelles se faisait la science, une science critique de l'histoire au présent, comme Boltanski définit la sociologie. En déconstruisant l'idéologie dominante de ce début des années 70, nos sociologues critiques prétendent prolonger l'élan de 68, à partir de leur position de relative marginalité universitaire (Boltanski se caractérise comme occupant alors, avec Bourdieu, une position de « marginaux de l'intérieur », p. 83). S'attaquer à l'idéologie dominante, c'est rompre avec un véritable naturalisme sociologique : « comprendre le langage dans lequel s'exprime la nature, et surtout celui dans lequel la nature économique, historique et sociale dicte ses lois », p. 76. Cette idéologie dominante se présente comme une idéologie de transition, à la fois empreinte de la période gaulliste et déjà annonciatrice du tournant néo-libéral qui marquera la période qui suit. Bourdieu et Boltanski se démarquent pourtant du marxisme dominant de l'époque, en ce qu'ils conceptualisent la classe dominante comme traversée par des clivages, en fonction du type de capital possédé (idée qui sera développée au fil des différents travaux de Bourdieu, notamment La distinction ). La première centaine de pages du livre ne se détache guère d'un regard rétrospectif envers le texte séminal, regard marqué par une ironie mordante et un humour réservé aux happy few du sérail (lire par exemple la pique contre le surréalisme, p. 91). Le basculement se fait à partir du chapitre « Les absents », p. 107 et suivantes, où Boltanski se fait critique du texte et en particulier de ses manques. Pour le dire vite, l'armature de ce qui fut la critique sociale des années 70 est à peu près totalement absente de leurs analyses. Ni l'écologie (préoccupation petite bourgeoise, « manifestation élitiste d'une angoisse suscitée chez ceux qui disposaient de biens rares, considérés à ce titre comme des indices de distinction », p. 109), ni la question du genre, ni non plus le problème de l'immigration ne sont abordés au fil de La production de l'idéologie dominante . C'est précisément en se montrant critique à l'égard de ses (leurs) propres conceptions que Boltanski en vient dans une seconde partie à évoquer plus globalement les contours de ce à quoi devrait ressembler la « gauche de transformation sociale » qu'il appelle de ses vœux. Pour autant, tout en ne niant pas l'intérêt de l'intervention du sociologue dans la cité (a contrario de « l'ascèse (qui) nous tenait éloigné des lieux où faire de la politique », p. 175), Boltanski n'en demeure pas moins attaché à un exercice intellectuel du rapport à l'engagement, en Dévoilant le monde sous la réalité , comme s'intitule son ultime chapitre. G.U. (1) La production de l'idéologie dominante publié sous forme de livre est au départ un article co-écrit par les deux sociologues dans la revue crée par Pierre Bourdieu, « Les actes de la recherche en sciences sociales », 1976, n° 7. Le fait qu'il s'agit d'un article d'environ 70 pages explique pourquoi il peut faire une trentaine d'années plus tard l'objet d'un livre, dont on ne peut que saluer la parution étant donné le caractère difficile d'accès de l'article initial. Souhaitons que cet article, programmatique, trouve un public élargi à l'occasion de cette parution sous forme de volume indépendant.
Pierre BRECHON, Les partis politiques français, Paris, La Documentation française, 2005 Dans cette édition actualisée d’un livre paru préalablement, on ne s’intéressera qu’au chapitre 7, rédigé par Christine Pina. Ces quelques pages (p.179-200) portent sur l’extrême gauche. C’est, à notre connaissance, la synthèse la plus récente disponible sur le sujet. C’est d’ailleurs son principal, si ce n’est unique, intérêt. En effet, la vingtaine de pages proposée n’apporte rien de bien neuf sur le sujet, se contentant (ce qui a néanmoins son utilité) de synthétiser les différentes publications, livres ou articles, parus dans la dernière période. Par extrême gauche, il faut entendre, selon la présentation de l’auteure, les organisations qui disposent d’une visibilité électorale, soit les trois composantes trotskystes (LO, LCR et PT). On conviendra que la définition est pour le moins restrictive, mais telle est la loi d’une publication qui trouve sa place à la Documentation française. Après avoir proposée quelques points de repères historiques (malheureusement émaillés d’erreurs, ainsi sur l’existence très récente de tendances au sein de la LCR, p. 181), l’auteure expose les points de fractures stratégiques entre ces trois composantes : les mouvement sociaux pour la LCR, l’immersion ouvrière pour LO, l’entrisme (PS et FO) pour le PT. Elle conclut qu’en dehors d’accords électoraux entre les différentes composantes, l’extrême gauche est condamnée à la marginalisation, car « la révolution, tout à la fois fantôme poussiéreux et mythe rajeuni d’un « tout est encore possible », semble devoir rallier quelques milliers de personnes » (p. 199). Bref, pour perdurer, l’extrême gauche doit montrer sa « capacité à entrer dans les règles du jeu démocratique, en s’adaptant au mode de scrutin » : une analyse qui, pour le moins, devrait susciter commentaires et débats parmi les spécialistes de ce courant politique.
Luciano CANFORA, La démocratie. Histoire d’une idéologie, Paris, Seuil, collection « Faire l’Europe », 2006, 496 pages, 24 euros. octobre 2006* Au vu de la nature de cette collection, dirigée par Jacques Le Goff, dont les livres sont publiés simultanément dans plusieurs pays européens (principalement la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Italie), on pouvait s’attendre à un ouvrage usant du politiquement correct dominant pour se retrouver en adéquation avec un certain sens du consensus mou sur l’Union européenne. Pourtant, il n’en est rien, Luciano Canfora, historien spécialisé dans l’Antiquité (il a ainsi écrit une biographie de Jules César), adoptant d’emblée une posture critique, entre autre vis-à-vis du projet de constitution. Bien plus, Canfora semble très influencé par la méthode marxiste (Marx et Engels sont d’ailleurs fréquemment cités), puisqu’à la fin de son prologue, il pense nécessaire « (…) d’analyser en termes de classes les réalités qui se dissimulent sous l’« écorce » des « systèmes politiques » » (p.19). Jean-Guillaume Lanuque (1) Canfora affirme en effet que les trotskystes et les anarchistes espagnols étaient infiltrés par les franquistes pour envenimer les relations avec les staliniens, et il trace d’ailleurs un parallèle entre la situation espagnole de 1936-1938 et celle du Chili au début des années 70. Il est donc logique qu’il juge parfaitement légitime la politique de Staline en Espagne, tout comme celle d’Allende au Chili.
Jean-Noël CHOPART, Claude MARTIN (dir.), Que reste-t-il des classes sociales ?, Rennes, ENSP, 2004. Ainsi que l'expliquent les responsables de ce livre, il semblait bien que le thème des classes sociales soit l'objet d'une certaine amnésie sociologique jusqu'au tournant de la présidentielle 2002. Alors qu'ils avaient fait un appel à communication sur cette thématique sans beaucoup de succès, les résultats du premier tour ont réveillé les plumes, au point que les contributions ont permis la publication du présent ouvrage ainsi qu'un numéro spécial de la revue Lien social et politiques (" Des sociétés sans classes ? ", n° 49, 2003). Hélas, l'abondance des contributeurs (pas moins de dix-sept, provenant de différentes disciplines) n'est pas garantie de qualité. Certains papiers ont déjà été lus ailleurs et ne font pas réellement preuve de beaucoup d'originalité, même si leur qualité intrinsèque n'est pas mise en doute (ainsi de l'article des Pinçon sur la grande bourgeoisie ou celui de Vincent de Gaulejac). Face à une montée dans le discours analytique des catégories comme celle des identités sexuelles, du genre ou de l'ethnie, voire de l'exclusion sociale, la plupart des intervenants défendent la notion de classes sociales (François Dubet ou Claude Dubar), tandis que J.-L Lascade cherche à déplacer le regard vers une sociologie des producteurs d'analyse, à savoir une sociologie des sociologues. Plusieurs contributions portent sur des exemples étrangers : l'Angleterre de Tony Blair (thématique de la société sans classe, par J. Crowley), le Japon (B. Bernier) ou le Canada (Québec par S. Langlois ou Ontario par M Ornstein). Les comportements électoraux offrent un angle d'approche supplémentaire à Nonna Mayer pour analyser le vote en faveur du FN. D'autres contributions s'intéressent à la montée à d'une subjectivité et d'un individualisme hypermoderne (V. de Gaulejac) ou hétéronome (J. Spurk). L'article le plus intéressant, car le plus décalé, nous semble être celui de Laurent Fleury. Il porte sur la construction d'un espace utopique d'abolition des classes sociales à travers le TNP (Théâtre National Populaire) de Jean Vilar dans les années d'après-guerre. Ce livre offre également un bel ensemble sur l'actualité bibliographique. On pourra lire en complément, sous la direction d'Elisabeth Gauthier et Jean Lojkine, Classes sociales : retour ou renouveau ?, chez Syllepse (2003). Georges Ubbiali
Antonin COHEN, Bernard LACROIX, Philippe RIUFORT, dir., Nouveau manuel de science politique , Paris, La Découverte, 2009, 786 p. 35 €. Mars 2010* Mots clés : Science politique, Epistémologie Encore un manuel de plus ? Certes, pour qui s'intéresse à cette catégorie d'ouvrages, le moins qu'on puisse dire est que lecteur se trouve face à une offre éditoriale fournie et éclectique, même si elle a tendance à se répéter d'un auteur à l'autre. Alors, il faut prendre au sérieux l'appellation « nouveau » qui précède ce manuel. La nouveauté dont se réclament les responsables de cet imposant volume qui devrait faire date réside en plusieurs points. Tout d'abord dans l'angle d'approche qui est proposé. En effet, loin d'enfermer la science politique comme discipline autonome, voire autiste, ce livre considère la discipline comme devant être nourrie par la sociologie, position partagée par d'autres novateurs, mais surtout par l'histoire. En effet, ce manuel s'appuie fortement et de manière particulièrement éclairante sur de nombreuses situations historiques. C'est ainsi que le lecteur pourra se réjouir de lire les quelques pages consacrées au Régime de Vichy, (p..173-175) synthétisant de très roboratifs débats mêlant historiens et politologues au cours des dernières années. On dispose donc là d'un état raisonné, qui se multiplie tout au long de l'ouvrage, des travaux existants sur tel ou tel thème. De cette fécondation de la science politique par d'autres disciplines connexes résulte également une ouverture sur des thématiques peu ou pas présentes dans d'autres ouvrages de même catégorie. Certes, on retrouve les thèmes fondamentaux qui constituent le fonds cognitif de ce genre d'ouvrage (le champ du pouvoir, les Parlements, les relations internationales, les partis, les élections, etc.), mais aussi des domaines moins publicisés. Ainsi les mobilisations ou le travail de mise en forme symbolique de la politique trouvent ici des développements tout ce qu'il y a de plus stimulants. Même au sein de sections plus « classiques » se cachent d'authentiques « pépites ». Le chapitre III, consacré à la différenciation des formes de pouvoir, renferme un développement sur le soviétisme qui rompt assez radicalement avec ce que l'on lit habituellement sur ce thème. L'auteur propose de considérer feu le régime soviétique, non comme une forme particulière de régime politique, qu'il propose précisément de caractériser comme soviétisme. On laissera le lecteur découvrir au fil des douze chapitres qui composent l'ouvrage de telles découvertes heureuses. On notera, enfin, la très volumineuse section bibliographique (pas moins de 50 pages de références). Pour finir sur une note critique, on soulignera néanmoins quelques manques. Que Max Weber soit considéré comme l'auteur de référence par les concepteurs du Manuel est tout à fait compréhensible. Mais que ni Proudhon, ni Gramsci, ni Luxemburg, ou Bakounine n'aient droit de cité ! Ceci permet de souligner quelques angles morts que les prochaines éditions ne manqueront pas de combler. Georges Ubbiali
Annie COLLOVALD, Brigitte GAITI, dir., La démocratie aux extrêmes. Sur la radicalisation politique, Paris, La dispute, 2006, 338 p. novembre 2006* Fruit d'une table de l'Association française de science politique, ce volume rassemble quatorze contributions visant à une appréhension critique du terme de radicalisation. Le langage commun (journalistique, politicien, institutionnel, etc.) tend à essentialiser le terme de radicalisation, pour en faire un équivalent universel du Mal. Le terrorisme, la lutte armée, l'islamisme, le Front national, le populisme, la crise des banlieues, etc. ne seraient que des illustrations, banales, d'une forme de radicalisation de la politique. Lequel radicalisme impliquerait, même si cet aspect n'est pas traité dans ce livre directement, une réponse à la hauteur des enjeux induits par le danger radical. N'a-t-on pas assisté récemment, précisément au moment des crises urbaines, à la réédition du sinistre « état d'urgence » qui avait permis à l'armée d'intervenir au moment de la guerre d'Algérie, pour ne rien dire des guerres impériales menées actuellement en Irak ou en Afghanistan. Dans une perspective se réclamant clairement du constructivisme et plus précisément de la sociologie interactionniste américaine, les auteurs de ce volume souhaitent au contraire « comprendre comment se transforment les manières de penser, de faire, de se regrouper qui font la radicalisation en même temps qu'à suivre comment se modifient les cadres d'interprétation et de significations accolés à ces pratiques ou ces représentations », p. 15, bref, non plus le radicalisme comme essence attribuable à tels ou tels ou tels groupes ou idéologies, mais au contraire analyser les processus de radicalisation à travers leur émergence, leurs temporalités ou encore les enjeux définitionnels qu'ils impliquent. A partir de ce cadrage commun, explicité avec clarté dans le chapitre initial (incluant des appels au meilleur de la littérature contemporaine, ainsi Imre Kertész) par A. Collovald et B. Gaïti, se déploient un ensemble tout à fait convaincant de contributions, dont certaines sont assez inattendues. La volonté d'historiciser les processus permet de se désencastrer des préoccupations contemporaines et d'interroger, par ex. T. Tackett, sur le processus de radicalisation au début de la Révolution française, ou dans une perspective plus philosophique de se pencher sur la narration historique des radicalisations religieuses chez Hume ou encore le raidissement conservateur chez Tocqueville en 1848. Difficile d'entrer dans l'argumentation à chaque fois érudite et convaincante des différentes contributions, même si certains auteurs en oublient d'écrire avec toute la clarté nécessaire. Nous retiendrons pour notre part trois contributions de nature assez différente, susceptibles de retenir l'attention des lecteurs de Dissidences . La première est celle de D. Cardon et F. Granjon s'interrogeant sur la manière dont les médias alternatifs couvrant les forums sociaux mondiaux contribuent à la radicalisation de la critique. A partir d'une analyse informatisée des contenus, les auteurs en viennent à transformer assez radicalement l'impact direct desdits médias. On laissera aux lecteurs la surprise de la démonstration, rondement menée. Le second article porte sur le prétendu radicalisme des chômeurs en matière de politique, dont la propension au vote pour le FN serait un bon indice. A partir d'une relecture de place des chômeurs dans l'Allemagne et la France des années 30, E. Pierru interroge cette évidence, pour en montrer tous les impensés. La troisième, de Nicolas Guilhot est sans doute celle qui est la plus en phase avec les préoccupations de Dissidences puisqu'elle traite de la reconversion des anciens trotskystes en soutiens indéfectibles à l'impérialisme US. A lui seul cet article justifie l'achat de l'ouvrage. Guilhot suit le parcours des courants et individus ayant rompu avec le trotskysme (objet du livre, à ce jour non-traduit, d'Alan Wald, The New York Intellectuals ) de la révolution internationale au néconservatisme reaganien, bref comment le marxisme antistalinien américain, au moins certaines de ses composantes, s'est modifié en un anticommunisme libéral au fondement de la vie politique américaine au début de la guerre froide. Le paradoxe est que ces individus expriment tous la conviction de la continuité de leur parcours. Regrettons malgré tout les erreurs factuelles, notamment sur Max Shachtman (1904-72), un des principaux leaders de cette mouvance, que l'auteur aurait évitées en recourant par exemple au numéro que notre modeste revue a consacré aux Trotskysmes américains, en décembre 2000 (n°7 de la première série de Dissidences). Bien entendu l'exemple de cette dernière contribution n'épuise pas la lecture de ce recueil. Il faudrait aussi évoquer les chapitres s'intéressant à l'électorat du FN (D. Gaxie) la radicalisation de la droite polonaise (F. Zalewski), la place occupée par les catégories juridiques dans les processus de radicalisation (D. Lochak) ou, pour en finir, sans avoir pu citer chacun, la contribution de la technocratie à la radicalisation du régime fasciste de Mussolini (J.-Y. Dormagen), pour convaincre de la pertinence de cet ouvrage. G. U.
Alain CORBIN, Le village des « cannibales », Paris, Aubier, 1990, réédition chez Flammarion, Collection « Champs », 2009, 200 p .Voir aussi le roman de Jean Teulé, Mangez-le si vous voulez, Paris, Julliard, 2009, 136 p., 17 €. Septembre 2009* Mots-clés : Paysannerie, Second Empire, Epistémologie. Le 16 août 1870, peu après la fin de la foire, à Hautefaye, micro-village de Dordogne, situé dans l'arrondissement de Nontron, se produit un événement qui va « sidérer » les contemporains. Ce jour-là, une foule de 200 personnes, paysans et artisans, jeunes et vieux, va tuer Alain de Monéys. Il était reproché à ce jeune noble du village voisin de Beaussac, mais dont la famille possédait 80 hectares à Hautefaye, d'avoir crié « Vive la République ! » et de se réjouir des difficultés du pays alors en guerre contre la Prusse. Son supplice durera 2 heures, ni le curé ni le maire ne parvenant à calmer les « furieux ». Bourré de coups tout au long du parcours, il est conduit vers le foirail où il sera brûlé. Il faut brûler de Monéys, entend-on, parce que les Prussiens viendront nous brûler. Le soir on se félicite d'avoir fait brûler un « fameux cochon », et on ne désespère pas d'obtenir une récompense des autorités. Mais de cannibalisme il n'y eut point – dans le titre du livre de Corbin le mot est entre guillemets – même si le maire, dépassé par les événements, aurait dit : « Mangez-le si vous voulez ! ». Ce fait divers, sur lequel nous sommes bien renseignés, grâce aux minutes du procès qui a suivi, nous vaut de la part de l'historien, une étude magistrale sur le contexte historique, culturel, de l'événement. Magnifique exemple de micro-histoire. La sensibilité anti-nobiliaire, anticléricale, est très vive dans les années 1860. En 1868 par exemple, la tournée de l'évêque de la Rochelle dans la haute Saintonge voisine, a suscité la destruction de son écusson qui portait « épis de blé et marguerites », ces fleurs rappelant l'Ancien Régime et faisant craindre aux paysans le rétablissement de la dîme. Mais la II e République (1848-51) n'est pas davantage appréciée dans cette région paysanne. On lui reproche d'avoir augmenté les impôts, de payer de manière exorbitante les députés. Tout cela explique l'énorme succès de Louis-Napoléon Bonaparte : « Ne vaut-il pas mieux engraisser un cochon que d'en nourrir »!. Donc la défaite du Second Empire face à la Prusse serait, pour les gens de Hautefaye, celle de la paysannerie. Ceci dit, les modalités du massacre ne peuvent s'expliquer qu'en ayant recours à l'anthropologie. Il a lieu en fin de foire, au moment où à l'inquiétude du marchandage succède la détente, et peu à peu se faufile la tentation de l'excès. De plus les autorités, ici celle du Maire, sont défaillantes, ce qui crée un sentiment d'impunité. Il n'y a pas dans ce village reculé de petits notables capables de calmer les esprits – c'est l'entre-soi paysan -, ni de garde-champêtre…et les gendarmes n'arriveront qu'après les faits. Quant aux modalités du massacre, un massacre à l'ancienne, d'avant la guillotine, il se déroule selon un rituel qui rappelle, selon Alain Corbin, « celui de la tuerie du cochon » (interview au Monde , 3 juillet 2009). Cet acte, venu des profondeurs d'un autre âge, suscite l'effroi dans le pays, les mots réels ou supposés du maire ayant fait naître la rumeur de cannibalisme. Les 21 accusés, dont 12 cultivateurs, seront lourdement condamnés (4 peines de mort). Ce drame, qualifié par l'historien de « monadnock » - c'est une butte-témoin ayant résisté à l'érosion et témoignant du soubassement rocheux – fascine. Il signale la distance entre la sensibilité dominante – ainsi sous le Second Empire on interdit d'égorger les bêtes et de faire couler leur sang dans la rue – et celle des paysans d'une région reculée. Salles Jean-Paul.
Alain CORBIN , Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d'un inconnu, 1798-1876, Paris, Flammarion, 1998, 352 p. octobre 2009* Mots clés : Epistémologie, France XIXe siècle. Dans L'apologie pour l'histoire ou le métier d'historien , Marc Bloch écrivait en 1944 « que les explorateurs du passé ne sont pas des hommes libres. Le passé est leur tyran. Il leur interdit de rien connaître de lui qu'il ne leur ait lui-même livré, sciemment ou non. (…) Nous ne pénètrerons jamais aussi bien la mentalité des hommes du XIe siècle européen que nous pouvons le faire pour les contemporains de Pascal ou de Voltaire : parce que nous n'avons sur quelques-uns d'entre eux que de mauvaises biographies, en style convenu. A cause de cette lacune, toute une partie de notre histoire affecte nécessairement l'allure, un peu exsangue, d'un monde sans individus ». Voici très clairement énoncée une limite à l'enquête de l'historien, limite énoncée par le co-fondateur des Annales qui avait pourtant, par la révolution historiographique dont était porteuse la revue, singulièrement élargi et le champ d'investigation et le corpus de sources de l'historien. Sans « traces », car c'est bien le terme qu'il emploie alors (reconnaissons son caractère novateur), comment accéder à la vie d'individus au destin banal ? Est-il possible de s'affranchir de cette limite ? Car même si l'historien fait son miel de tous les documents et monuments possibles, comment peut-il concevoir son métier, à moins de glisser dans la fiction pure, s'il transgresse une telle norme ? Un historien, me semble-t-il, a pris le pari d'un tel risque. Et disons-le tout de suite, la communauté historienne est encore dubitative face à cette expérimentation. Il s'agit d'Alain Corbin. On connaît ses travaux novateurs dans le champ de l'histoire des sensibilités (1), n'hésitant pas, comme le dit Carlo Guinzburg, à « assumer un statut scientifique faible pour arriver à des résultats marquants » plutôt que « d'assumer un statut scientifique fort pour arriver à des résultats négligeables ». Toutefois dans sa démarche, même s'il tendait à mettre en lumière « la balance des sens » des diverses couches populaires, il restait encore prisonnier de « l'exceptionnel-normal » dont parlent Carlo Poni et Carlo Guinzburg. Pour connaître les normes des sensibilités dans un banal petit village aux confins de la Charente et de la Dordogne au début de la IIIe République, il utilise le truchement d'un acte exceptionnel, le massacre d'un noble et le procès qui a suivi. Et il se rapproche ainsi de la démarche de la micro-histoire. En 1995, il se lance dans une autre aventure, autrement plus périlleuse, une « recherche sur l'atonie d'une existence ordinaire », avec Le monde retrouvé de Louis-Ferdinand Pinagot : « L.-F. Pinagot a existé. L'état-civil en témoigne. Il est né le 2 messidor an VI (20 juin 1798) « sur les trois heures du soir ». Il est mort à son domicile, le 31 janvier 1876. Puis il a sombré dans un oubli total. Jamais il n'a pris la parole au nom de ses semblables. Sans doute n'y a-t-il même pas songé, d'autant qu'il était analphabète. Il n'a été mêlé à aucune affaire d'importance. Il ne figure sur aucun des documents judiciaires qui ont échappé à la destruction. Il n'a jamais fait l'objet d'une surveillance particulière de la part des autorités. Aucun ethnologue n'a observé ses manières de dire ou de faire. En bref, il est bien celui que je cherchais. Il s'agit en effet d'inverser les procédures de l'histoire sociale du XIXe siècle. Celle du « peuple », sinon celle des élites, se fonde sur une gamme restreinte d'individus au destin exceptionnel ; lesquels, par le seul fait de prendre la plume, se sont extirpé du milieu qu'ils évoquent (…) Mais tout cela relève de l'exceptionnel, du paroxysme qui ouvre sur les profondeurs, sans nous décrire l'atonie des existences ordinaires. Mon but est, ici, d'opérer un rassemblement, puis d'effectuer un assemblage de traces dont aucune n'a été produite par le désir de construire l'existence de L.-F. Pinagot en destin (…). En bref, il s'agit de recomposer un puzzle à partir d'éléments initialement dispersés, et ce faisant, d'écrire sur les engloutis, les effacés, sans pour autant prétendre porter témoignage ». Donc, après avoir écarté tous les noms de ceux qui ont laissé la moindre trace et fait « le choix aléatoire d'un atome social », il lui fallait « prendre appui sur le vide et le silence afin d'approcher un Jean Valjean qui n'aurait jamais volé de pain ». Son choix se porte finalement sur Louis-Ferdinand Pinagot. D'abord, s'appuyer sur des données certaines, vérifiables (registres d'état-civil, délibérations municipales), ensuite « enchâsser en quelque sorte la trace minuscule et écrire tout ce qui a gravité à coup sûr autour de l'individu choisi ». C'est donc par une approche à l'aide d'observations concentriques de plus en plus fines qu'il souhaite s'approcher peu à peu de L.-F. Pinagot, reconstituant d'abord le cadre des bouleversements généraux de la société, celui du village d'Origny-leButin, dans le Perche ; celui du métier de sabotier, celui de la famille, essayant de « recréer le possible et le probable ; d'esquisser une histoire virtuelle du paysage, de l'entourage et des ambiances ; d'ébaucher la reconstitution d'émotions hypothétiques ou de séquences de dialogue (…) Etant bien entendu que jamais nous ne saurions les qualités morales de l'individu choisi ». Jusqu'alors, l'historien considérait que la littérature, la fiction, pouvait être une solution pour remédier à l'absence de sources. Voici une nouvelle voie qui remet en question le rapport même de la discipline historique aux sources. Il n'est pas encore possible aujourd'hui de mesurer la façon dont un tel pari peut modifier moins le champ que le statut même de l'histoire, mais il est sûr qu'il contribue à poser sous un jour nouveau les modalités de légitimation de la démarche historique. Et comme le dit Corbin, pour conclure : « Qu'aurait pensé (Louis-Ferdinand Pinagot) de ce livre que, de toute manière, il n'aurait pu lire ? ». Laurent Vidal, Professeur des Universités, Université de La Rochelle. (1) Principaux ouvrages d'A. Corbin : Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle, Le Miasme et la Jonquille. L'odorat et l'imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècles, Le territoire du vide. L'Occident et le désir de rivage, 1750-1840 , Le Village des « cannibales » , chez Fammarion, Collection « Champs ».
Serge DERUETTE, Lire Jean Meslier. Curé et athée révolutionnaire. Introduction au mesliérisme et extraits de son oeuvre , Bruxelles, Aden, collection Opium du peuple, 2008, 416 pages, 22 euros, préface de Roland Desné. février 2009* Il est indéniable que Jean Meslier, cette personnalité hors du commun, auteur d'un système matérialiste entier, radical (la matière étant censée être incréée) et cohérent, penseur d'un communisme révolutionnaire qui anticipe sur celui de Marx et Engels, connaît actuellement une actualité conséquente. Outre l'intérêt que lui a apporté Onfray dans sa Contre-histoire de la philosophie (voir la recension de son volume 4 sur notre site), il faut citer les rééditions de son Mémoire et de l'étude de référence signée Maurice Dommanget. Ici, Serge Deruette propose une sélection d'extraits de son œuvre, précédés d'une analyse qui évacue de manière fort convaincante toute appartenance de Meslier à une démarche cartésienne ou qui insiste à juste titre sur les limites parfaitement consciente d'un style d'écriture visant à éclairer les masses, et non à discuter entre philosophes... On peut toutefois s'interroger sur la pertinence de la notion de mesliérisme, dans la mesure où le curé n'a pas engendré une descendance directe se réclamant clairement de lui. De même, regretter que Meslier n'ait pas dirigé de « mouvement populaire », à l'instar d'un Münzer (p.37), c'est écarter un peu facilement qu'une révolution ne se décrète pas, et demander encore davantage à un homme qui a déjà su se hisser à des hauteurs encore jamais atteintes. Les extraits du Mémoire , essentiellement, à l'orthographe modernisée, représentent environ 1/6 de l'ensemble, et toute l'architecture interne en est restituée par des commentaires appropriés. On y trouve ainsi les différents arguments contre les religions, surtout chrétienne, axés principalement sur ses contradictions internes, dont la plupart seront repris et développés ultérieurement, ainsi que la défense des animaux, chère au cœur de Meslier. Surtout, bien des points font de Meslier un penseur en avance sur l'évolution de la société, véritable précurseur annonciateur du socialisme scientifique de Marx, Engels et Lénine : l'insistance sur le rôle d'une avant-garde éclairée (qui pourrait être rempli par un clergé séculier recyclé), le travail comme valeur que tous doivent endosser, la fin des oisifs, l'expression des passions mais avec des limites morales, l'union libre, la nécessité d'une hiérarchie à condition qu'elle soit juste, la propriété collective des moyens de production par commune, une dialectique sous-jacente, etc… Pour ceux qui ne trouveraient pas le temps d'une telle lecture, l'auteur a même inclus un « florilège [de citations] à l'usage du lecteur pressé » ! Un ouvrage à conseiller pour tous ceux qui souhaiteraient découvrir la pensée d'un matérialiste communiste tout simplement remarquable. Jean-Guillaume Lanuque
Pascal DELWIT (éd.), Où va la social-démocratie européenne ? Débats, enjeux, perspectives, Bruxelles, éditions de l’ULB, 2004. avril 2006* Situation inédite en Allemagne depuis le début des années 20, la concurrence d’un parti à la gauche du SPD (le Linkspartei, parti de gauche) lors des prochaines échéances électorales illustre à merveille la crise dans laquelle est plongée la social-démocratie européenne. Ce livre, fruit d’un colloque à l’Université Libre de Bruxelles, aborde de front cette question de l’avenir de la social-démocratie. Dans deux contributions, plutôt contradictoires d’ailleurs, Pascal Delwit explique tout d’abord qu’il faut relativiser cette notion de crise. En effet, il montre que si l’on s’en tient aux évolutions électorales depuis la seconde guerre mondiale, le déclin de la social-démocratie ne revêt aucun caractère d’évidence. Néanmoins, ce qui ressort, c’est une très forte hétérogénéité des résultats, en fonction des aires historico-géographiques d’implantation de cette social-démocratie. Cette relative stabilité est contestée, dans un article conclusif (« La social-démocratie européenne et le monde des adhérents. La fin du parti communauté »), qui démontre au contraire la profonde crise dans laquelle cette famille se trouve. A l’aide d’une batterie d’indicateurs (évolution des effectifs, taux d’adhésion, taux de pénétration électorale), Delwit dresse un portrait d’un courant en crise profonde. Le bilan est sévère (à l’exception du SPÖ autrichien et, dans une mesure moindre du cas luxembourgeois, relativement marginal dans l’univers social-démocrate) : la social-démocratie, comme parti organisateur de la classe ouvrière (le parti communuauté) est entré dans une phase de coma dépassé. Dans sa contribution, Gerassimos Mochonas en explique les raisons idéologiques : rupture avec le réformisme, adaptation au néo-libéralisme, abandon des fractions populaires, au point que l’auteur voit dans cette phase d’évolution de la social-démocratie le troisième grand mouvement réactionnaire à se déployer depuis la Révolution française. Georges Ubbiali
Hal DRAPER, Les deux âmes du socialisme , Paris, Syllepse, 2008, 201 p., 18€. Février 2009* Mots clés : Trotskysme, socialisme, communisme, théorie, histoire, Etats-Unis, Workers Party Voilà une lecture pour le moins décoiffante et inattendue sur l'histoire du socialisme. Hal Draper fut un militant issu du courant trotskyste américain dominé par les figures de Max Shachtman et James Burnham. Ce courant, illustré par le Workers Party (créé en 1940), se particularisait par sa définition de l'URSS comme une forme de « collectivisme bureaucratique ». Si la plupart des dirigeants de ce courant ont évolué vers un affadissement de leur engagement dans les années 50 et 60, Hal Draper fut de ceux qui maintinrent levé le drapeau du marxisme révolutionnaire. C'est dans ce cadre qu'il écrit en 1966 cette brochure, peu avant de devenir un des initiateurs du Free Speech Movement , participant à la révolte des campus américains en 1968. Présenté par l'historien suisse Jean Batou, ce texte d'une trentaine de pages au départ en occupe plus de 80 dans le livre. C'est dire si les notes et précisions occupent une place importante Bien qu'il se montre critique sur l'ouvrage, en particulier pour ses manques (rien sur le populisme russe, absence de Lénine et Trotsky), Batou souligne sa vertu principale : maintenir au plus creux des années 60 la perspective d'un socialisme démocratique et révolutionnaire. La brochure elle-même se présente comme une histoire de la pensée socialiste, depuis l'Antiquité (Plutarque, Pythagore, Platon) jusqu'aux figures du socialisme américain de sa période de rédaction, organisée autour d'une opposition entre le socialisme par en haut (ou version autoritaire), et le socialisme par en bas. A certains moments, le propos de Draper s'apparente à un jeu de massacre. Vraiment peu de figures du socialisme échappent à sa plume acérée. Proudhon est proprement exécuté, comme Bakounine d'ailleurs. Babeuf ou Blanqui sont caractérisés comme des dictateurs en puissance. Seuls Marx et Luxemburg échappent à la sévérité des critiques. Après eux, la social démocratie, les fabien s ou les diverses formes de nationalisme font l'objet de critiques pour le moins féroces. Reconnaissons le, dans ses excès, Draper se révèle un formidable écrivain, dont les formules emportent, si ce n'est l'adhésion, tout au moins le sourire et le plaisir d'un lecteur assez peu habitué à ce style de chamboulement intellectuel. Avec intelligence, les concepteurs de ce projet éditorial ont eu la bonne idée de faire se succéder des commentaires de cinq auteurs, soit Michael Albert, Alain Bihr , Diane Lamoureux, Catherine Samary et Murray Smith. Soit dit en passant, il n'aurait pas été superflu de présenter ces différentes personnes, qu'a priori peu de lecteurs, en dehors des plus introduits, connaissent. En fait, seuls Alain Bihr et Murray Smith discutent réellement le texte de Draper. Le plus rigoureux est sans conteste Bihr qui pointe les principales limites de la brochure. Diane Lamoureux envisage plus généralement la question des rapports difficiles entre le marxisme (sans qu'il soit précisément fait allusion à celui préconisé par Draper) et le féminisme ; Albert et Samary pour leur part discutent en fait la perspective du socialisme. Albert ne fait que reprendre, sous une forme cursive, ce qu'il a développé dans son ouvrage Après le capitalisme. Eléments d'économie participaliste (Agone, 2003). Enfin, le plus inattendu réside sans doute dans la contribution de Catherine Samary, militante de la LCR , dont elle reprend les thèses sur la question de la démocratie. Le lecteur attentif constatera en effet que le curseur s'est encore déplacé par rapport aux discussions engagées depuis de nombreuses années quant au rôle et à la place de la démocratie de type parlementaire dans la vision du socialisme, Samary ne refusant pas de prendre en compte la place et le point de vue d'un « individu (…), responsable « en son âme et conscience », ainsi qu'une multiplicité de groupes ou collectifs porteurs de déterminations communes sut tel ou tel objet, fussent-ils minoritaires ou isolés aujourd'hui » (p. 200). On remarquera dans cette citation que l'expression des choix de l'individu (l'électeur) précède l'évocation de ses déterminations sociales. Finalement, en lisant ce texte des années 60, le lecteur se retrouve en plein au cœur de certaines discussions concernant les contours du « socialisme du XXI e siècle »… G.U.
Pascal DURAND (Dir.), Les nouveaux mots du pouvoir. Abécédaire critique , Bruxelles, Aden, 2007, 460 p. octobre 2007* « Pas de pouvoir sans l'imposition d'un certain nombre de mots ou d'expressions, vecteurs d'une emprise sur les représentations, les imaginaires, les stratégies, les décisions (ceux qui les prennent, comme ceux qui les subissent », écrit Durand dans son introduction pour fixer le cadre de ce livre. Livre d'ailleurs, toujours selon ses mots, qui n'en est pas un (« L'objet que le lecteur a entre les mains (…) n'est pas seulement un livre : c'est un instrument de connaissance et donc de résistance », p. 12), c'est une arme. Pour réussir ce pari de décrypter plus de 130 mots, une équipe pluridisciplinaire de presque 70 personnes, universitaires de divers horizons a été réunie. Le point de départ du projet est l'analyse d'une quarantaine de mots analysés pour la revue Quaderni , le projet étant ensuite élargi. Cet abécédaire commence avec abracadabrantesque, mot prononcé par un président de la République pour se conclure sur zéro (Tolérance zéro, déficit zéro, etc.). Certains termes sont définis de manière très courte (en particulier ceux traités par Hubert Nissan, comme « Vous voyez »), d'autres font l'objet d'un développement très fouillé C'est par exemple le cas de l'entrée « Dialogue social », abordé par Corinne Robin. Son développement, très technique, est un véritable délice intellectuel, qui correspond effectivement à l'objectif fixé dans l'introduction : armer intellectuellement le lecteur pour mieux résister à l'air du temps. D'autres contributeurs sont à ranger plutôt dans le registre de la provocation et de la polémique. On songe à l'article alter mondialisme, d'un sociologisme sauvage, réduisant la protestation portée par ce courant à l'origine (petite-bourgeoise) de ses militants. C'est le droit le plus strict du contributeur à cette note d'être en désaccord avec la protestation portée par l'alter mondialisme. En revanche, il ne semble guère convaincant de faire figurer ce terme dans le répertoire sémantique du pouvoir. C'est, largement, se tromper de registre. Evidemment, si l'on considère la pluralité des contributeurs, de tels écarts par rapport à l'ambition de déconstruction critique sont fatals. Sans doute qu'une prochaine édition de cet abécédaire des lieux communs, devra intégrer des termes qui ne figuraient pas dans les médias au moment de la conception de ce dictionnaire, comme ouverture, franchise ou encore TVA sociale. En attendant, le lecteur se délectera avec populisme, égalité des chances, réforme et les dizaines d'autres qui les accompagnent. G.U.
Michel ELIARD, Corporatisme contre démocratie politique, Paris, Selio 2007, 200 p., 12 €. janvier 2009* Il s'agit de la réédition par les éditions du POI (ex PT), dont l'auteur est par ailleurs membre, du livre d'un professeur de sociologie de l'Université de Toulouse. En sept chapitres, l'ouvrage se propose d'analyser la place de la notion de corporatisme chez quelques unes des figures des sciences sociales. Deux chapitres sont particulièrement intéressants, celui consacré à Marx et celui consacré à Durkheim. Les premiers chapitres traitent de la manière dont la pensée révolutionnaire (Rousseau ou Condorcet) s'oppose à la conception d'une société organique et organiciste qui prévalait dans l'Ancien régime. Idéologie qui survit dans la pensée contre-révolutironnaire (De Maistre, Bonald), en réaction aux Lumières (chap. 2). En fait, Eliard propose plus un survol qu'une réelle analyse dans cette partie. Les pensées de Lamennais, Burke, Herder mais surtout d'Auguste Comte sont traitées en quelques lignes. Nettement plus convaincante apparaît l'analyse de la pensée de Marx, dont il montre avec finesse (et érudition) la rupture qu'elle propose avec le naturalisme sociologique. Le passage consacré à la différence entre le matérialisme historique et le positivisme comtien-durkheimien est ainsi particulièrement clair, mettant bien en valeur la manière dont Marx historicise le matérialisme qui l'a précédé. Plus contestable apparaît en revanche la prétention de fonder la politique de l'EIT (Entente internationale des travailleurs, regroupement international lié au POI) sur les écrits de Marx. Comme si le constat de Marx, en particulier dans le Manifeste, de l'existence de courants politiques hétérogènes au sein du prolétariat pouvait justifier le rassemblement de tels courants au sein de l'organisation politique de la classe ouvrière ! De la même manière les passages consacrés à Althusser renvoient à de vieux débats, qui semblaient tranchés depuis longtemps. Les pages qui lui sont consacrées ne sont pas inintéressantes, mais renvoient à un état antérieur au sein du marxisme. En revanche, Eliard franchit allégrement les limites du débat en osant affirmer que les courants althussériens ont nourri les courants politiques qui, « en critiquant l'école républicaine, ont contribué à sa destruction », p. 96. Critique réitérée d'ailleurs quelques pages plus loin à propos de Bourdieu cette fois-ci. Le chapitre 4, le corporatisme contre le mouvemente ouvrier, basé sur l'exemple historique de l'Autriche, à partir du livre de Paul Pasteur, apparaît comme une sorte de transition bâclée vers le chapitre consacré à Durkheim. Si certains passages se révèlent là aussi tout à fait stimulants, (ainsi sur la notion comparée de valeur chez Marx et Durkheim), la tendance constante de l'auteur à confondre le corporatisme et l'organicisme affaiblit singulièrement le propos. Encore plus problématique apparaît la supposition d'une influence de la pensée du catholicisme social sur Durkheim, en procédant à un comparaison entre des extraits de l'encyclique Rerum Novarum et d'un texte de Durkheim. De même il semble extrêmement audacieux, du point de vue de la logique argumentative, d'imputer à Durkheim des propos tenus plusieurs décennies après sa mort par un adepte fasciste du système corporatiste (cf. p. 148). Conclure ce chapitre par une allusion aux positions de Célestin Bouglé et surtout de Marcel Déat ne contribue guère à éclairer la pensée de Durkheim. Les deux derniers chapitres, consacrés aux sociologies d'aujourd'hui (en particulier à Bourdieu et à la sociologie du travail dans un second temps) sont tout simplement indignes et confusionnistes. Indigne parce qu'il est tout simplement faux d'avancer que « Bourdieu a nourri, consciemment ou non , la déréglementation scolaire » (p. 166) ou que le patronat se soit inspiré de la sociologie bourdieusienne pour s'en prendre aux conventions collectives (p. 167). Confusionniste enfin, parce que dans l'ultime chapitre, la notion de corporatisme est utilisée à toutes les sauces pour dénoncer pêle-mêle la démocratie participative, la société civile, l'Union européenne, bref autant de dimensions qui se résument à une attaque contre la démocratie. Cette dénonciation du corporatisme généralisé glisse d'une analyse de la notion à un ton pamphlétaire sans aucun intérêt. Eliard aurait mieux fait de rester sur le terrain universitaire, où il fait montre de quelques capacités de lecture et de conviction, plutôt que d'endosser la figure de l'essayiste. G.U.
Bertrand GEAY et Laurent WILLEMEZ (dir.), Pour une gauche de gauche , Bellecombe-en-Bauges, Editions du croquant, collection Savoir/agir, 2008, p.316, 20 €. Avril 2009* Mots clés : Sciences sociales, Gauche radicale, LCR, LO, PT, NPA, NPS, PRS, PCF, 2005-2007 Issu d'un récent colloque organisé par des universitaires proches de Pierre Bourdieu, cet ouvrage rassemble diverses contributions qui ont pour objectif d'analyser l'impossibilité de construire en France une véritable « gauche de gauche », il propose de recourir aux sciences sociales pour proposer des pistes d'explication. Ces contributions inégales sont regroupées selon trois axes : le passage du mouvement social à la constitution d'un espace à la gauche de la gauche, les nouvelles règles du champ politique et des traditions politiques en mal de redéfinition. Sophie Béroud questionne le cycle des mobilisations sociales entre 1995 et 2007, elle montre que ces mobilisations sont à la fois des victoires et des défaites, et possèdent leur propre temporalité. Elle remet justement en cause certains stéréotypes, notamment l'idée d'une conflictualité sociale limitée dans le secteur privé. Spécialiste du syndicalisme, elle détaille les cycles propres à chaque syndicat. Baptiste Giraud s'attarde sur la CGT, en basant son étude sur les conseillers fédéraux, il met en relief la mutation de la CGT de la contestation vers la proposition, devenant même une force de contre-expertise. Isabelle Sommier revient sur les mouvements anti-globalisation, elle tente une genèse de cette gauche qu'elle qualifie de « mouvementiste », un italianisme peu approprié pour le cas français. Un lien entre le PSU, les mouvements des Sans (sans-papiers, sans-logements ...), AC !, la Confédération Paysanne, le mouvement au Chiapas, les manifestations anti-G8 et ATTAC pourrait être décelé et serait caractéristique « d'une radicalisation de la société ». Elle s'attarde sur cette nouvelle culture militante « altermondialiste », réticulaire, opposée aux institutions, qui préfère les Forum sociaux. Elle revient ensuite sur l'historique de la campagne du Non au TCE. Claude Poliak détaille elle, dans une perspective très bourdieusienne, l'engagement dans ATTAC. Un espace politique non professionnel qui permet à certains d'exploiter au mieux un capital scolaire, culturel, militant. Elle met en parallèle de manière fort judicieuse un sentiment de déclassement et son corollaire : un reclassement pédagogique, militant et politique dont ATTAC semble une parfaite illustration. Il est dommage que Claude Poliak ne fasse qu'une allusion à la crise qu'a traversée (que traverse ?) ATTAC et ne l'explicite pas plus, mais le nombre de signes étant compté… Lilian Mathieu axe sa contribution sur l'échec à transformer une victoire électorale du camp du Non au référendum en 2005 en une candidature unitaire aux présidentielles de 2007. Il distingue deux champs : celui politique et l'espace militant, cela lui permet d'affirmer qu'il existe une logique militante du Non et une logique électoraliste. Néanmoins, selon lui l' échec de la candidature unitaire serait dû en partie au ressentiment d'une partie des acteurs des collectifs, Yves Salesse et Pierre Cours-Salies notamment, envers les partis d'extrême gauche et la LCR en particulier, car ce sont d'anciens militants de cette organisation (note 22 p. 106). Cette analyse reprend les positions majoritaires de la LCR et elle est donc partisane, ne prenant pas en compte l'investissement important d'une génération de militants issue du courant Unir de la LCR (Alain Faradji, Céline Malaisé), ou d'autres jeunes trentenaires comme Clémentine Autain et bien d'autres issus de mouvements ou associations politiques n'ayant aucun compte à solder avec la direction de la LCR. La contribution de Patrick Lehingue, qui ouvre la seconde partie de cet ouvrage, est l'une des plus enthousiasmantes. Il explique la dispersion des candidatures non seulement par une logique de « tyrannie des petites décisions », par des débats byzantins et des conflits de tendances, mais également par la législation concernant le financement des partis politiques. Il a donc étudié les comptes de campagnes des différentes organisations politiques et donc des douze candidats à la présidentielle 2007. S'il affronte une recherche difficile : l'exploitation des écritures comptables, ses résultats sont très instructifs et fructueux. Il démontre comment les grands partis ressortent a priori renforcés par cette loi de financement des partis politiques en période électorale. Les dépenses engagées par les partis de la gauche de la gauche au prorata de leurs résultats aux présidentielles sont significatives : 7 € par voix pour Marie-George Buffet et 0,62 € par voix pour Olivier Besancenot. Les patrimoines, les emprunts, la part «congrue » des cotisations des adhérents même dans les « partis ouvriers » expliquent également les stratégies et les divisions de la gauche de la gauche notamment la candidature du PCF indispensable au maintien du train de vie de ce parti en déclin. Eric Darras s'intéresse aux liens ténus entre champ politique et champ des médias, comment les partis de la gauche de la gauche sont dans une position d'infériorité et de dépendance vis-à-vis des grands groupes de communication, concentrations d'intérêts financiers et politiques peu favorables à leur développement. La télévision ayant instrumentalisé, avec leur assentiment, la classe politique, il est difficile de faire passer un discours véritablement « politique » pour ne pas dire programmatique. Darras replace ces évolutions dans les nouvelles habitudes des téléspectateurs et surtout de la perception qu'en ont les décideurs de l'audiovisuel. Frédéric Lebaron présente un panorama de la contre-expertise des économistes non-libéraux et leurs liens militants et organisationnels avec la gauche de la gauche. Il montre comment ils se sont éloignés progressivement d'institutions d'études économiques liées aux partis de gauche traditionnels ou à la LCR pour développer des initiatives autonomes, notamment au sein de l'association Raison d'Agir et propose ainsi une mise en abyme amusante. La contribution de Louis Pinto est une exégèse des textes de Toni Negri et un retour critique sur son parcours. Si la démarche de Pinto n'est pas exempte de parti pris idéologique, sa critique de l'œuvre de Negri est stimulante et souvent percutante. Rémi Lefebvre ouvre la troisième partie de l'ouvrage par une contribution concernant la gauche du PS. Cette gauche, comme le rappelle l'auteur, est si mouvante et son personnel si changeant que l'on peut s'interroger même sur la pertinence de l'associer à ce colloque sur la gauche de gauche, d'autant que d'autres courants politiques beaucoup plus proches comme les Alternatifs, les écologistes de gauche, ou les collectifs antilibéraux n'ont pas été l'objet de contributions spécifiques. Ceci étant, l'historique de cette mouvance à l'intérieur du PS sera utile au plus grand nombre, et surtout aux militants socialistes eux-mêmes peu enclins à connaître l'histoire de leur parti. Paradoxalement, ces dernières années, les militants non PS de la gauche de la gauche ont suivi avec attention l'évolution de ces courants et n'apprendront pas grand-chose. Bernard Pudal tente d'analyser le déclin du PCF, en défendant une thèse audacieuse : il existerait un débat intense au sein du parti qui paradoxalement entraînerait une paralysie et une inertie de celui-ci. Il montre tout de même les limites de cette libération des débats au sein du PCF, notamment avec l'impossibilité d'un véritable congrès extraordinaire de « refondation ». Les sujets de divergences entre les « sensibilités » au sein du parti sont soigneusement évités. Pudal constate que le PCF est de moins en moins un parti ouvrier, mais un parti d'intellectuels, d'artistes, de précaires et d'élus. Georges Ubbiali a la lourde tâche d'apporter un éclaircissement sur les trois organisations trotskistes françaises : Parti des Travailleurs (PT), Lutte Ouvrière (LO) et la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) au moment des élections présidentielles. Dans une rapide introduction il retrace la genèse de ces trois organisations, d'autant plus nécessaire que les études concernant le PT et LO sont peu nombreuses et restent des objets oubliés de la science politique. Le PT, pourtant fort de 5 à 6000 militants, reste assez fermé et peu connu. Ubbiali, lecteur attentif de la presse parfois absconse de ces trois organisations, met en relief le souverainisme mâtiné de préoccupations sociales du parti de Gérard Schivardi. Le passage concernant LO se limite à un rappel des positions et des candidatures successives d'Arlette Laguiller. Il conclut par un examen des positions de la LCR entre le Non au TCE en 2005 et la candidature d'Olivier Besancenot, et fait allusion aux courants minoritaires dit unitaires soutenant la candidature de José Bové. Cette partie se conclut par une étude des textes de Florence Johsua consacrés à la LCR et au Nouveau Parti Anticapitaliste en construction. La jeune doctorante s'attache à décrypter les modifications sociologiques qui touchent l'organisation. Elle décèle un « tournant employé » et une augmentation de la part des catégories populaires, après l'échec du « tournant ouvrier ». La part des précaires et des jeunes peu ou pas politisés est en constante augmentation, Florence Johsua indique comme un nouveau défi l'homogénéisation des différentes cohortes de militants. Une des conclusions de la thèse de Jean-Paul Salles concernant la LCR entre 1968 et 1981 démontrait que l'un des succès de la LCR avait été cette transmission réussie d'une tradition trotskiste et militante, grâce notamment à une attention soutenue à la formation (cr : http://www.dissidences.net/mouvement_trotskiste.htm#salles ). Elle souligne une donnée importante pour les futures analyses du NPA, déjà au congrès de 2003, 54% des délégués se déclarent « trotskistes » et 20% ne sont pas communistes. Cette dernière partie montre qu'un sujet aussi vaste que la gauche de la gauche durant cette séquence politique particulière aurait nécessité d'inclure des contributions concernant d'autres formations politiques comme les Alternatifs, les alter-écolos, les collectifs antilibéraux en tant que tels (d'ailleurs les auteurs de l'introduction soulignent eux-mêmes ce déficit)… Il apparaît que la candidature de José Bové et les regroupements qu'elle a suscités, les dynamiques militantes qu'elle a engendrées, ces espoirs et ces défaillances auraient pu être l'objet d'une contribution. Surtout au regard de la récente actualité de la gauche de la gauche. Sans la dynamique unitaire de 2005, puis les échecs de 2007, aurions-nous assisté à la constitution du pôle écologiste très large, à la mise en place du Parti Ouvrier Indépendant, du Nouveau Parti Anticapitaliste, à la création du Parti de Gauche, de la Fédération pour une alternative sociale et écologique ? La conclusion, très bourdieusienne, de Gérard Mauger concerne l'existence d'un champ de « la gauche antilibérale » ; on s'aperçoit alors de la difficulté à cerner cette gauche, les ambiguïtés et les différentes logiques : stratégiques, politiques, idéologiques ou militantes qui la traversent. Cet ouvrage, riche d'analyses et d'enseignements, constitue une somme importante sur la gauche de la gauche. Si elle reste axée sur la période allant de 2005 aux présidentielles de 2007, elle permet d'appréhender avec une méthodologie sérieuse, propre aux sciences sociales, une réalité politique importante. Il serait opportun qu'un prochain ouvrage, de cette même facture, issu ou non d'un autre colloque, puisse faire le point et l'analyse des séquences politiques successives. Yannick Beaulieu
Frank GEORGI (Dir.), Autogestion. La dernière utopie ?, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, 614 p. mai 2006* Cet ouvrage rassemble les interventions faites lors d’un Colloque les 14-15 juin 2001, à l’initiative du Centre d’histoire sociale du XXe siècle (Université Paris-I). Regroupées en quatre parties, les contributions donnent un éclairage sur de nombreux aspects de la question. Regrettons seulement le caractère rapide de certaines d’entre elles, mais cela est sans doute inhérent au genre colloque. Heureusement des orientations bibliographiques contenues dans les notes infrapaginales permettent d’aller plus loin. Jean-Paul Salles.
Florence HAEGEL, dir., Partis politiques et système partisan en France , Paris, Presses de sciences po, 2007, 452 p. septembre 2007* Partant du constat d'un relatif désintérêt pour l'étude des partis politiques, F. Haegel rassemble une série de contributions pour montrer la poursuite des travaux et des préoccupations sur ce thème. Cela nous vaut une fort épais volume, divisé en deux parties, la première consacrée à une série de monographies sur les partis, la seconde au système partisan (présidentialisation, système électoral, ou encore le système partisan comme « espaces des possibles »). Cette note de lecture ne vise pas à rendre compte de l'ensemble du volume, mais seulement des chapitres relatifs aux préoccupations de Dissidences . Quatre chapitres, concernant successivement la LCR, le PCF, les Verts et finalement le PS seront analysés ici. Pour ceux qui connaissent déjà les travaux de Florence Joshua, dont la thèse est en cours, sur la LCR ne seront pas surpris par le chapitre qu'elle rédige. C'est un condensé de l'état de ses recherches. Elle propose d'aborder la LCR à partir des trajectoires militantes et de leurs transformations. Son hypothèse centrale réside dans l'articulation entre le militantisme partidaire et l'immersion dans les mouvements sociaux, qui caractériserait le militantisme ligard. C'est sans doute vrai, mais largement insuffisant, tant une culture politique ne peut exister per se , sans lien avec son milieu environnant. Frédéric Sawicki ( Les réseaux du Parti socialiste. Sociologie d'un milieu militant , Paris, Belin,1997), l'avait parfaitement démontré pour le PS. Seule une approche comparée de la LCR avec d'autres organisations politiques qui lui sont proches (LO ou le PT) permettrait réellement d'asseoir ce qui fait la spécificité de ce courant politique. L'intérêt de la contribution de Julian Mischi sur le PCF est précisément de mettre l'accent dès la fin des années 70 sur les conflits internes au PC. Alors que ce parti n'était pas dans la profonde crise dans laquelle il est désormais plongé, des oppositions se faisaient jour en raison de son institutionnalisation. A partir de plusieurs sites d'observation (banlieue grenobloise, Lorraine), Mischi montre les effets de la professionnalisations de la gestion locale sur la difficile construction d'une représentation politique des milieux populaires. L'intérêt premier de cette approche est précisément de mettre l'accent sur les facteurs sociaux de la crise, au détriment d'une approche purement politique/idéologique. Florence Faucher-King se penche pour sa part sur les Verts, montrant la complexité des règles de fonctionnement interne d'un parti qui a voulu mettre au premier rang de ces préoccupations la lutte contre la « loi d'airain de l'oligarchie » Michelsienne. C'est selon elle, le talon d'Achille des Verts (conclusion évidemment que l'on n'est pas obligé de partager), que de rester fidèle à leur ambition d'un fonctionnement non-institutionnel, contradictoire avec la conquête du pouvoir. On est en droit de se demander sir les trois principes centraux, pluralisme, égalitarisme et participation ne sont pas précisément ceux qui ont été délaissés par la participation gouvernementale et qui sont au principe de la crise et de l'incapacité des Verts à promouvoir une politique alternative sérieuse. Beaucoup plus banale apparaît la contribution de Carole Bachelot, à partir d'une étude de textes, agrémentée de trois entretiens, sur la culture d'organisation au PS, sous tendue par une réflexion sur le principe oligarchique. Reste au lecteur à se plonger dans les presque 300 autres pages s'il a envie de se familiariser avec l'UDF, l'UMP ou le FN. A retenir une solide bibliographie actualisée conclusive. G.U.
Denis LANGLOIS, L’utopie est morte ! Vive l’utopie !, Paris, Michalon, 2005 Denis Langlois s’est fait connaître dans les années 70 par la publication de guides, Le guide du militant (1972), Le guide du citoyen face à la police (1980) ou par des « dossiers noirs », Les dossiers noirs de la police française (1971), Les dossiers noirs de la justice française (1974), tous publiés au Seuil. Avec ce petit livre, il revient à son intérêt pour la politique, terrain qu’il n’avait jamais d’ailleurs totalement déserté (voir La politique expliquée aux enfants, Atelier, 2002). Un livre qui se conclut par le texte de L’Internationale dans son entier ne peut laisser indifférent ! Dans cet essai vivement troussé, Langlois s’emploie à défendre la nécessité de l’utopie comme horizon de l’activité politique. Selon lui, les grands changements nécessaires ne sauraient se résumer à la gestion, paresseuse de l’ordre social et économique. Il ne s’agit pour autant pas de retomber des errements d’une période définitivement révolue, celle des révolutions. L’utopie qu’il appelle de ses vœux est mythe, au sens sorélien du terme. Il ne s’agit pas de la réaliser, mais de s’appuyer su l’enthousiasme qu’elle suscite pour faire avancer un projet authentiquement réformateur. « Il faut choisir l’Utopie révolutionnaire, non pas parce qu’elle a plus de chances de se réaliser que les autres, plus de chances de tenir ses promesses, mais parce qu’elle est Esthétisme, parce que sur le plan de l’émotion et du trouble elle offre le meilleur rapport qualité-prix, parce qu’elle transporte plus loin, parce qu’elle a un côté exotique à la fois rassurant et déboussolant » (p. 167). Bref, pour être réaliste, soyons utopiste. Si le message n’est pas neuf, la verve et l’humour (on songe par ex. à la comparaison entre les paroles de la Marseillaise et de l’Internationale ou l’influence de la perspective utopique sur la préservation de la santé) que l’auteur déploie au long de ces pages rendent cette lecture plutôt plaisante. G.U.
Claire LEMERCIER, Claire ZALC, Méthodes quantitatives pour l'historien , Paris, La Découverte, Collection Repères, 2008, p. 120, 9,50 €. Décembre 2009* Mots-clés : Epistémologie, sciences humaines, méthode quantitative, historiographie. La première phrase de l'introduction illustre pleinement l'esprit de ce petit livre extrêmement dense et riche : « Nous ne sommes pas venues aux méthodes quantitatives par principe, mais par nécessité : nos sources nous y ont conduites, nos démonstrations s'y adossent. La quantification n'est pas pour nous une fin, plutôt un outil parmi d'autres. ». La lecture de ce livre ouvre des champs immenses pour le contemporanéiste mais également pour l'historien des mouvements révolutionnaires. En effet, le recours au quantitatif devrait être permanent pour l'historien de la politique ou du culturel, ce qui n'est malheureusement pas toujours le cas. Combien de belles monographies sur des groupuscules ou tendances sans que jamais n'apparaissent un nombre de militants, et encore moins, le turn-over , un minimum de données sociologiques concernant ces militants. Nous ne reviendrons pas ici sur la sempiternelle polémique des historiens entre qualitatif et quantitatif à laquelle les auteures tordent le cou - nous espérons pour toujours. Les auteures reviennent d'ailleurs sur la place de l'histoire quantitative dans l'historiographie au cours du premier chapitre. Les chapitres suivants de cet ouvrage se veulent très pragmatiques et peuvent faire penser à un manuel ou à un ouvrage de vulgarisation concernant les méthodes quantitatives. Comment définir un corpus et un échantillon, comment saisir et coder les informations contenues dans des sources historiques, comment compter les mots et analyser quantitativement des textes sont les questions auxquelles répondent les chapitres deux, trois et quatre. Les deux derniers chapitres, plus techniques, sont consacrés aux analyses factorielles et aux régressions, à l'étude des réseaux, des individus et des structures ainsi qu'aux parcours de vie. Nous ne rentrerons pas ici dans les techniques de calcul, fort bien détaillées et expliquées à l'aide d'exemples concrets et souvent tirés de récents travaux historiques. Les encadrés n'ont jamais été aussi utiles, d'autant que ce livre est intelligemment complété par un site internet ( http://www.quanti.ihmc.ens.fr ). La lecture de cet ouvrage devrait susciter chez les historiens des mouvements révolutionnaires le recours plus systématique à ces méthodes quantitatives. Ainsi par exemple l'utilisation de Chi-2 justifiant la probabilité des tableaux de pourcentages même sur des petites cohortes permet de créer et d'utiliser des statistiques pour des petits groupes militants. Le questionnement des catégories « indigènes » trouvées dans les archives et la nécessité de trouver des codages pertinents sont au cœur de l'étude des mouvements dits « subversifs, révolutionnaires ou terroristes ». Si l'analyse quantitative des textes politiques est une piste suivie depuis plusieurs années, les études prosopographiques des militants restent moins nombreuses, les auteures mettent en évidence le nécessaire retour à l'individu et à sa trajectoire personnelle (si ces questions sont au cœur des sciences politiques ou de la sociologie, les historiens de la période contemporaine semblent être légèrement en retard dans ce domaine cf. le cr du livre de O.Fillieule, Oliver FILLIEULE, dir., Le désengagement militant , Paris, Belin, 2005, http://www.dissidences.net/schumaines_engagement.htm#fillieule ). L'histoire militante doit pouvoir contextualiser les positions politiques des uns et des autres (au sein de tendances, ou d'alternatives minoritaires), dans les débats idéologiques et donc dénombrer. Ces travaux doivent saisir les réseaux et de sous-réseaux, les trajectoires personnelles. Un livre à mettre entre toutes mains d'historiens et de chercheurs en sciences sociales, quelque soit leur champ d'études et d'investigations. Yannick Beaulieu
Pierre LEVEQUE, Révolutions et Républiques : la France contemporaine, Dijon, EUD, 2005, 350 pages. Préfacé par Alain Corbin, ce livre de Pierre Lévêque reprend des articles parus entre 1975 et 2004 ; les plus anciens (Libre pensée et socialisme (1889-1939) et La patente, indicateur de croissance économique différentielle au XIXe siècle ?) font figure de classiques, cette réédition succédant à d’autres. Tel quel, le volume dans sa construction outrepasse les frontières du genre : plus qu’une compilation, les articles se succèdent pour donner corps au titre de l’ouvrage, Révolutions et Républiques, au pluriel significatif. Alain Corbin en souligne la richesse, notant la précision historiographique de Pierre Lévêque, son souci constant d’une contextualisation fine, relayé par de multiples jeux d’échelles. Vincent Chambarlhac. (1) Jacqueline Lalouette, La Libre pensée en France, 1848-1940, Paris, Albin-Michel, 1997.
Roger MARTELLI, Refondations. Pour une nouvelle force à gauche , Paris, Hors série Regards, 2007, 159 p. juin 2008* L'intérêt de ce livre s'explique par la personnalité de son auteur. Historien de formation, Roger Martelli apparaît comme une des têtes pensantes du PCF et plus particulièrement de son courant moderniste. Rédacteur en chef de la revue Regards , il propose dans ce petit livre un retour sur la gauche et sur la stratégie de son parti, quelques mois après la catastrophe de la présidentielle où le PCF avait recueilli 1, 93%. Cet échec, comme celui de la candidate socialiste, Ségolène Royal, constitue le point de départ de sa riche réflexion. Riche, car Martelli écrit en historien, dans un style très plaisant. Il se montre extrêmement critique à l'égard du PCF et de son rapport au stalinisme, n'hésitant pas à appeler un chat un chat en la matière. Pourtant, même s'il reconnaît que le stalinisme fut un cancer du mouvement ouvrier, le lecteur aura du mal à le suivre lorsqu'il affirme que Georges Marchais lui apparaît comme l'homme qui disposait de tous les atouts pour dépasser ce soviétisme à la française. A la fois par sa biographie (Georges Marchais n'a-t-il pas été travailler dans l'Allemagne occupée, loin de toute attitude résistante ?) et par son ancrage au sein du parti, celui-ci n'était guère disposé à rompre avec toute la culture politique qui l'avait constitué. S'il n'est donc pas tendre avec le passé de son parti, Martelli a tendance parfois à jeter le bébé avec l'eau du bain et le stalinisme avec la culture révolutionnaire. Considérer que les combats électoraux et la participation à la vie institutionnelle doivent constituer l'alpha et l'oméga d'une pratique politique émancipatrice est plus que douteux. En fait, Martelli livre sa version d'un réformisme fort (« dépasser le capitalisme », ni étatiste ni réformisme des petits pas). Sans véritablement lever les ambiguïtés, il propose « non pas d'inverser le capitalisme, mais de faire autre chose, à partir de valeurs, de principes, de normes et de méthodes radicalement différentes » (p. 64). Parmi les solutions proposées, « l'expérimentation alternative » ou encore l'économie sociale et solidaire (p. 67) : « dans le temps long d'un processus, qui délégitime l'ordre capitaliste, en conjuguant de la mobilisation « contre » et de l'expérimentation « pour » (p. 68). Bref, dans un vocabulaire empreint parfois des audaces de feu le PSU (on sent l'inspiration tourainienne au fil de certains passages), Martelli propose de rompre avec les vieilles pratiques politiques pour faire du neuf : « Il y eut le temps des mythes, des grandes eschatologies religieuses, des utopies. Le temps est venu des projets » (p. 73). Parfois un tantinet jargonnant (après tout la notion de « projet » ne renferme-t-elle pas l'appel à l'expertise ?), Martelli avance une conception lui permettant de dépasser le social-libéralisme de la gauche socialiste et la rigidité doctrinaire héritée du stalinisme pour définir une « nouvelle gauche ». Issue des rangs du PCF, l'idée est ambitieuse et sans doute assez nouvelle (à quand remontent les dernières grandes innovations politiques issues de ce courant ?). A l'aune de l'histoire de la réflexion théorique au sein du mouvement ouvrier, on aurait tendance à écrire que Martelli réinvente l'eau chaude. G.U.
Charlotte NORDMANN, Bourdieu / Rancière. La politique entre sociologie et philosophie , Paris, Editions Amsterdam, 2006, 180 pages, 17 euros. juin 2007* A pas comptés, Charlotte Nordmann expose la sociologie de Pierre Bourdieu pour ensuite la discuter, la soumettre aux feux de la philosophie de Jacques Rancière. L'ouvrage est donc d'abord didactique. Il introduit à la sociologie de Pierre Bourdieu, aux logiques de la domination, de l'habitus . Il n'est pas lieu de résumer, ici ce n'est là qu'une introduction précise, concise, documentée sur l'œuvre de Pierre Bourdieu. Pour critiquer ce qui ressort à la Politique impensée chez Pierre Bourdieu, Charlotte Nordmann recourt à Jacques Rancière. Elle butine dans une œuvre qui ne cesse de se ramifier, choisissant ses références. Elle exhume ainsi La leçon d'Althusser (1974), texte aujourd'hui oublié où elle lit dans le rejet du scientisme la continuité d'une critique des postures similaires de Bourdieu, d'Althusser. Rapidement, le nœud de l'ouvrage apparaît, soit la question de la dépossession, de l'émancipation. Pour Bourdieu, celle-ci tient à un défaut de savoir des masses, conséquence de leur domination ; Rancière lui oppose une dynamique de l'émancipation, liée à la contestation des hiérarchies sociales. Pour lui, somme toute, la sociologie naturalise l'ordre social. Face à ce constat, l'auteure expose la manière dont Jacques Rancière pense autrement le politique, s'appuyant notamment sur Le maître ignorant , rappelant les dix thèses d'Au bord du politique. La critique pointée par Charlotte Nordmann à l'égard du philosophe tient à son constant refoulement de l'histoire des pratiques politiques ; a contrario , la sociologie de Pierre Bourdieu ignore la liberté des acteurs, pris dans les configurations des champs, tout en ne prenant pas comme postulat, l'égalité des être parlants qui fonde la position de Jacques Rancière. Aussi faut-il croiser Bourdieu et Rancière pour penser l'émancipation. Charlotte Nordmann attaque ainsi la logique de la domination et, à la suite des travaux de Judith Butler, pose que toute situation émancipatrice amplifie la logique de domination jusqu'à la rendre intolérable, provoquant alors un écart. Elle poursuit sa démonstration à l'aide des travaux d'Abdelmalek Sayad, montrant que l'émancipation peut naître – se comprendre – du jeu complexe de l'historicité des pratiques politiques et des interactions contradictoires des acteurs. La figure de l'intellectuel et l'institution scolaire sont ainsi au cœur de la critique. On peut lire ce livre pour ce qu'il est, une introduction militante à Pierre Bourdieu, Jacques Rancière autour de la logique du politique. On peut aussi le prendre comme une invite, pour faire une histoire du mouvement ouvrier, à l'hybridation des pistes tracées par leur œuvre respective. On peut aussi y lire l'émergence d'une configuration intellectuelle renouvelée à l'extrême gauche : quand la plume de Charlotte Nordmann se libère de l'exposé de la pensée, elle désigne par quelques exemples (dont Rosa Parks, la condition de l'immigré) la figure renouvelée médiatiquement de la question sociale autour de la problématique de l'indigène (de la République). L'intérêt du propos se redouble alors en une invite implicite à la déconstruction des scènes où l'on projette cette question. Sont-ce des scènes du peuple (Rancière) ? Vincent Chambarlhac
Michel OFFERLE, Henry ROUSSO, dir, La Fabrique interdisciplinaire. Histoire et science politique , Rennes, PUR, 2008, 283 p., 22 €. janvier 2009* Cet ouvrage collectif explore l'interdisciplinarité entre histoire et science politique. Il sera ici question de fabrique, d'échanges, d'excursion dans le domaine et les concepts de l'autre, historien et / ou politiste. Dans leur introduction croisée, Michel Offerlé et Henry Rousso soulignent la part de risque prise par les intervenants, exposant leur pari, incertitudes et résultats de recherches. Le sommaire est alléchant, l'ouvrage se divisant en trois parties. Intitulée croisement, la première s'intéresse aux pratiques d'échanges. Axelle Brodiez, à partir de sa thèse sur le Secours Rouge, propose de penser les mutations de l'engagement. Touffu, son propos invite à se défier toute optique téléologique en la matière. Les contributions de Delphine Dulong ( Le premier ministre en actes et en coulisses ) et Bénédicte Havard Duclos (L'histoire comme réservoir d'expériences pour étudier l'association Droit au Logement ) enrichissent les vues précédemment développées. La dernière souligne la spécificité du DAL en regard de l'histoire, entre militance et philanthropie. Mais à mes yeux, la contribution la plus importante de cette partie concerne le « politique » à l'épreuve du livre. Philippe Olivera et Tom Charbit se saisissent du livre politique, marronnier des élections et des tentatives de retour au premier plan. Brossant les difficultés à se saisir scientifiquement d'un objet insaisissable finalement, les auteurs soulignent qu'il ne s'étreint qu'en regard de la culture lettrée, apparaissant là comme une évidence qu'il n'est jamais en regard de l'édition, de la consécration. Le livre politique dans l'instant de sa publication vaut mise en scène de « coups », de ruptures. Seule la culture lettrée l'adoube, après-coup. La seconde partie revisite des objets « classiques » : l'élection (Christophe Le Digol), la citoyenneté en situation coloniale (Laure Blévis), la politique de la mémoire (Sarah Gensburger).... Je retiendrai surtout la richesse des propositions de Julien Fretel et Rémi Lefebvre sur ce lieu commun de l'historiographie que serait la faiblesse des partis politiques français. Déconstruisant une tradition qui puise ses sources chez Duverger comme dans la fascination pour le parti-masse que fut –un court temps en regard du siècle- le PCF, les auteurs invitent à se saisir des effets de réseaux, de milieux partisans –à la suite notamment des travaux de Frédéric Sawicki. Le trop court passage sur les archives montre l'effet de celles-ci sur la saisie des partis, parfois proche du trompe l'œil. La labilité archivistique des partis de droite, la faiblesse de la culture de l'archive chez les socialistes a longtemps construit le PCF en étalon des partis et exception sur la scène politique française. Avec raison, les auteurs notent qu'il est plus facile de s'emparer scientifiquement d'un parti pris dans la rhétorique de la contre-culture ; la transparente publicité démocratique vaut-elle filtre pour l'historien dans l'après-coup ? Le renouveau actuel des recherches sur les partis politiques, symbolisé par le séminaire de lIHTP conduit, entre autres, par François Audigier, participe de ces problématiques. Si ce texte, qui circula d'abord sous format électronique, n'a pas valeur de manifeste, il symbolise en grande partie les appétences méthodologiques de ce renouveau. Archives et savoirs d'Etat forme le troisième chapitre de l'ouvrage ; l'archive paraît un objet critique et problématique pour le politiste (Pierre-Yves Baudot), voire un objet de contraintes (Gildas Tanguy). On saisit là en creux la spécificité de l'approche historique et l'une de ses limites pour qui répugne à la problématisation sous couvert d'empirisme. Revisiter l'objet c'est aussi et surtout faire violence à l'archive dans ce qu'elle peut supposer, car conservée et « sérialisée », de continuité factice et d'académisme hors de propos, légitimant ou délégitimant telle ou telle approche. Pour Gildas Tanguy –et sans doute bien d'autres contributeurs implicitement- l'archive s'attaque de biais . Trois courts textes (Jean-Claude Caron, Marc Lazar, Jacques Lagroye) concluent ce volume auquel il faut sans doute s'astreindre à revenir pour saisir les arts de la fabrique du politique. Jacques Lagroye questionnant l'historicisation de la science politique en France conclut sur la nécessité des passages de frontière, propres à effacer la morgue conceptuelle d'une certaine manière d'entendre l'histoire par les sciences politiques, propre également à effacer la défiance des historiens pour une mutilante sociologie à la raison classificatoire. Vincent Chambarlhac
Tarik TAZDAIT, Rabia Nessah, Les théories du choix révolutionnaire , Paris, La Découverte, Coll. Repères, 2008, pp.119, 8,5 euros. octobre 2008* Un petit ouvrage à la fois très dense et original : les auteurs Tarik Tazdaït et Rabia Nessah entendent rendre compte de l'application des théories de choix rationnel à un sujet éloigné des préoccupations des économistes en règle général : les processus révolutionnaires. Cette démarche est surprenante sinon paradoxale, comment expliquer les révolutions par une théorie provenant de l'économie, et réduisant les processus sociaux à un choix individuel incluant le calcul du coût et des bénéfices. Généralement, l'analyse socio-historique a été celle qui a prévalu lors de l'étude des processus révolutionnaires, il est alors surprenant, surtout lorsque le lecteur est un historien, de voir réduire une révolution à l'équation suivante : « R= pB – C + D où p désigne la probabilité que l'individu influence le résultat de la révolution, B représente la valeur qu'il accorde au succès de la révolution, C est le coût de participer à la révolution et D le bénéfice que retire l'individu à participer à la révolution. » (p.11).Dans une introduction sur le modèle anglo-saxon, les auteurs présentent très clairement le plan de leur ouvrage. Ils reprennent en détail toute une littérature, principalement voire exclusivement anglo-saxonne, qui s'intéresse à la sociologie des révolutions tout d'abord, ils posent le problème non résolu de la distinction entre révolutions et rebellions. Dans un second chapitre, ils s'attachent à démontrer que les théories concernant les incitations peuvent être mobilisées elles ont été constamment infirmées d'un point de vue empirique. Ils replacent également les questions liées au leadership des mouvements révolutionnaires dans une réflexion théorique plus large concernant les interactions entre gouvernements et révolutionnaires. Le quatrième chapitre résume les positions du marxisme analytique, et son influence sur les questions de redistribution du revenu national. Enfin, à la suite des travaux des économistes de la Banque mondiale, le dernier chapitre introduit une nouvelle notion : la guerre civile. Cet ouvrage constitue donc une introduction intéressante à d'autres travaux et des théories très peu diffusées jusqu'alors dans la littérature francophone. Ainsi la définition même de révolution, sortie du cadre théorique, est problématique et la classification de certaines révolutions et rebellions n'est pas la même entre Charles Tilly et Erich Weede et Edward Muller ou Eckart Zimmermann. Certains incluent un nombre de morts minimum, les causes et les conséquences de ces évènements, le renversement total du régime. Et si la définition de Jack Goldstone (1991) paraît le plus pertinente car elle comprend, au lieu des deux ou trois habituelles, neuf ( !) variables potentielles : comme l'illégalité du mouvement, la violence, la participation des élites et des masses, des changements : de politique, de gouvernement, structurel de politique, socioéconomique structurel, fondamental de l'idéologie. Néanmoins, lorsqu'il applique cet arsenal théorique : ces résultats sont discutables (car une large part de subjectivité entre en considération pour qualifier les événements) ainsi : si la révolution russe de 1917 comprend tous ces changements, le coup d'Etat de 1991 en URSS n'a d'après lui pas vu la participation des masses, ni aucun changement politique, ni structurel de politique, ni de changement socio-économique, ni idéologique, peut-on affirmer que le régime de Boris Eltsine fut en tous points similaire à celui de Leonid Brejnev, Youri Andropov ou Mikhaïl Gorbatchev… Reste à définir pourquoi des individus s'engagent dans cette voie violente, incertaine de la révolution. Les auteurs rappellent justement la citation de James Buchanan concernant l'application des théories du choix rationnel aux révolutions : « Peut-être que l'extension la plus difficile et la plus discutable du modèle [du choix rationnel] est celle qui consiste à s'intéresser au comportement de ces personnes qui participent à une activité révolutionnaire, tout comme à ces personnes qui semblent se sacrifier volontairement dans les guerres…. Selon moi, ces extensions du modèle sont les plus vulnérables à la critique. » (p.28). Ces théories reprenant les incitations économiques et sociales, et notamment le rôle des leaders révolutionnaires (puisque l'individu prime dans l'analyse !) et leurs motivations premières, donnent lieu à des mises en équations mathématiques surprenantes (cf.pp30, 31, et suivantes). Il n'empêche que les quelques tentatives de validations empiriques de ces théories ont été et, on pouvait s'en douter, vaines. Les auteurs démontrent que les chercheurs anglo-saxons ont voulu sinon appliquer ces théories au moins les complexifier pour se rapprocher du réel et de cette manière ont relevé une série de problématiques : la place de la répression gouvernement lors des prémisses révolutionnaires, le comportement des élites, le problème « des passagers clandestins » et la re-découverte non pas des leaders mais d'un groupe de leaders : Lénine et Trostky, Fidel Castro et son frère Raul ainsi que Che Guevara et Camillo Cienfuegos. (p.44). Les auteurs détaillent ensuite différentes théories des jeux impliquant les gouvernements et les comportements des révolutionnaires, exposent une théorie économique des conflits. Ils reviennent également sur l'asymétrie de l'information entre gouvernements et révolutionnaires. Ils consacrent également un passage très intéressant au marxisme analytique et notamment aux théoriciens marxistes voulant refonder leurs analyses en incluant l'individualisme méthodologique. (p.69 et suivantes). Ils concluent sur un condensé des analyses portant sur les guerres civiles, qui bien que très instructif apparaît un peu hors de propos, puisque éloigné des révolutions, à moins que la thèse implicite des auteurs consiste à démontrer par l'exposition des théories dans cet ordre précis une assimilation de révolution à la guerre civile. Ils citent d'ailleurs Collier : « la vraie cause de beaucoup de guerres civiles ne doit pas être cherchée dans le discours bruyant des revendications mais plutôt dans la force silencieuse de la cupidité » (p.89). Les auteurs ont réalisé un ouvrage, parfois complexe, mais très stimulant, d'une très grande richesse conceptuelle et finalement assez didactique. Yannick Beaulieu
Gary TEEPLE, La globalisation du monde et le déclin du réformisme social, PU Laval, 2004 Voici un solide essai sur un sujet d'actualité, la mondialisation, par un sociologue anglo-saxon. Sérieux, très documenté, ce travail, déjà ré-édité en anglais, intéressera un public exigeant que les questions de société contemporaine intéressent. L'auteur, professeur à l'Université Simon Fraser en Colombie-britannique, affirme des convictions claires et fermes dans les premières pages de son ouvrage. Ces propos ne s'ajoutent pas à ceux, trop nombreux, qui magnifient la globalisation capitaliste. Ici, le ton est critique, y compris dans la dénonciation de la guerre en Irak. Marx fait figure d'auteur de référence et sert de fil conducteur tout au long des chapitres. L'argument développé au fil des pages s'énonce ainsi : dans le courant des années 80, le capital s'est affranchi définitivement des limites de l'Etat-nation pour connaître une internationalisation qui est désormais son cadre de référence. Cette transformation a été rendue possible par une série de modifications technologiques (caractérisée comme le néofordisme), impliquant un mode plus automatisé de production basé sur la microélectronique et l'usage intensif des techniques informatiques. A ce nouveau régime productif s'adjoint, au plan plus purement politique des politiques néo-libérales. Ces dernières ne sont rien d'autres que le versant idéologique des transformations des modes de production. De ce fait, les forces traditionnelles de résistance (partis de gauche et organisations syndicales) sont placées dans une position de faiblesse, adossée qu'elles étaient jusqu'alors sur leur espace national. Cette thèse se décline en huit chapitres, qui sont un régal de lecture et une découverte de la littérature anglo-saxonne sur le sujet (on ne compte pas les références, qui auraient gagnées à être regroupées dans une bibliographie finale). Au fil des pages sont ainsi décortiqués la nature exacte des politiques néolibérales, l'évolution de l'économie planétaire, la description des attaques contre l'Etat-providence, des pistes de réflexion sur la nouvelle nature du capitalisme contemporain. Profitant des éditions successives de son livre en anglais, l'auteur y ajoute dans cette édition française une critique des réceptions de la première édition de son livre, un pur régal argumentatif, même s'il n'est pas convaincant sur tout et surtout une esquisse des pistes de résistance pour les forces sociales antiglobalisation. L'idée de base est que les partis de gauche doivent inscrire leur registre d'action au niveau de fonctionnement du capitalisme et donc internationaliser leur action. Si cet ouvrage s'adresse clairement à un lecteur averti, ce dernier sortira de cette lecture ébloui par la richesse et la sophistication des arguments déployés. Une contribution marxiste de première importance aux débats politiques de la période. Georges Ubbiali.
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